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HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHEISMES
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Pierre-Elie
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MessagePosté le: Mer 15 Mar - 16:50 (2017)    Sujet du message: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHEISMES Répondre en citant

7. LE CHRIST ET LA LOI : IL LA MAINTIENT POUR LES JUIFS,
L'ACCOMPLIT ET LA TRANSGRESSE AVEC SES DISCIPLES.






De l'an 31 à l'an 33


7. 1. Jésus est juif.
Jésus est juif puisque né de parents juifs. Marie et Joseph l'éduquent selon la Loi de Moïse. Il est circoncis le huitième jour conformément à la Loi et présenté au Temple pour y être consacré à Dieu, comme chaque fils aîné des familles du Peuple Élu (Luc 2, 22-24). Il lit la Thora à la synagogue, comme tout juif adulte (Luc 4, 16). Il monte à Jérusalem pour les trois grands pèlerinages annuels, Pâque, Pentecôte et les Tentes, à la suite de ses parents et comme ils le lui ont enseigné (Luc 2, 41).





Circoncision du Christ (atelier de Giovanni Bellini).




En tout, Jésus assume l'héritage spirituel des juifs qui est clairement détaillé dans l'Ancien Testament. Le peuple juif est un peuple mis à part par Dieu : « Voici un peuple qui habite à part, il n'est pas rangé parmi les nations. » (Nombres 23, 9). Ce que confirme le Deutéronome : le Peuple Élu n'est pas le plus puissant, mais celui qui est choisi par Dieu, celui qui est aimé et sauvé par Lui quelles que soient ses faiblesses : « Car tu es un peuple saint pour Yahvé, ton Dieu ; Yahvé, ton Dieu, t'a choisi, pour que tu sois un peuple qui lui appartînt entre tous les peuples qui sont sur la face de la terre. Ce n'est point parce que vous surpassez en nombre tous les peuples, que Yahvé s'est attaché à vous et qu'il vous a choisis, car vous êtes le moindre de tous les peuples. Mais, parce que Yahvé vous aime, parce qu'il a voulu tenir le serment qu'il avait fait à vos pères, Yahvé vous a fait sortir par sa main puissante, vous a délivrés de la maison de servitude, de la main de Pharaon, roi d'Égypte. Sache donc que c'est Yahvé, ton Dieu, qui est Dieu. Ce Dieu fidèle garde son alliance et sa miséricorde jusqu'à la millième génération envers ceux qui l'aiment et qui observent ses commandements. » (Dt 7, 6-9). Esther (3, 8) ou le Deutéronome (33, 28-29) affirment également que le Peuple Élu est un peuple mis à part par Yahvé.


Le peuple juif, peuple préservé à part, est éternel et il subsistera jusqu'à la Fin des Temps. Daniel a raconté sa vision et les paroles étranges qu'il a entendues : « « Pour un temps, des temps et un demi-temps, et toutes ces choses s'achèveront quand sera achevé l'écrasement de la force du Peuple Saint ». J'écoutais sans comprendre. Puis je dis : « Mon Seigneur, quel sera cet achèvement ? Il dit : « Va, Daniel ; ces paroles sont closes et scellées jusqu'au temps de la Fin. » (Daniel 12, 7-8).





Catacombe romaine peinte de symboles juifs, témoignant 
de la fidélité à sa Loi du Peuple Élu lors des épreuves.




C'est par le peuple juif que le salut parviendra aux nations. Isaïe l'a prophétisé : « Yahvé a dit : « Je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut atteigne aux extrémités de la terre. » (Isaïe 49, 6). Le Christ s'inscrit totalement dans cette vision des choses : « Le salut vient des Juifs. » affirme-t-il à la Samaritaine (Jean 4, 22). Le Christ n'est pas démagogue. Face à cette juive atypique, considérée comme hérétique par le Peuple Élu et qui n'est donc pas juive officiellement, il affirme ce qui est la vérité du Peuple Élu et la sienne : « Le salut vient des Juifs. ».
Et ce salut est bien destiné à la terre entière. Isaïe l'a prophétisé (Isaïe 49, 6) et le Christ le confirme en envoyant ses apôtres baptiser les nations après sa Résurrection : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc : de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (Matthieu 28, 16-19). Évangéliser les non-juifs n’est pas sa mission, mais celle de ses disciples. C'est pour cela qu'il les a préparés.


En effet, le Christ a curieusement limité son propre apostolat aux seuls juifs au cours de sa vie publique : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » dit-il (Matthieu 15, 24). C'est précisément quand, touchés par sa parole de salut, des étrangers veulent le voir que le Christ annonce que sa mort est prochaine : sa mission est achevée. Convertir les étrangers n'est pas sa vocation. En effet, le jour où des grecs demandent à lui parler, il répond d'une étrange façon qui n'a de sens que dans la mesure où il n'a été envoyé qu'à Israël : « Il y avait là quelques Grecs, de ceux qui montaient pour adorer pendant la fête. Ils s'avancèrent vers Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et ils lui firent cette demande : « Seigneur, nous voulons voir Jésus. » Philippe vient le dire à André ; André et Philippe viennent le dire à Jésus. Jésus leur répond : « Voici venue l'heure où doit être glorifié le Fils de l'homme. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits. » (Jean 12, 20-23). Dès que son message sort des frontières d'Israël, Jésus semble se rétracter : il refuse d'accéder à la demande des grecs et explique immédiatement qu'il va bientôt mourir.




7. 2. Jésus a besoin du peuple juif par lequel le salut vient au monde : pour le confirmer, il maintient la Loi.
Jésus est juif, il est venu pour les juifs et il s'adresse donc aux juifs : « Car je vous le dis, en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé. Celui donc, qui violera l’un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le royaume des Cieux : au contraire celui qui les exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le royaume des Cieux. » (Matthieu 5, 18-19).





Moïse recevant la Loi au Sinaï (en haut), puis la donnant au peuple (en bas)
(manuscrit juif du Pentateuque dit de Tours, VI e siècle).




La Loi de Moïse est la structure du Peuple Élu ; en maintenant la Loi, le Christ confirme l'éternité du Peuple Élu. Mais quand Jésus maintient la Loi, c'est aux juifs et à eux seuls qu'il s'adresse.
Si le Christ maintient la Loi, c'est qu'il a besoin des juifs pour le salut du monde. En effet, il a besoin de leur cécité spirituelle qui va aller jusqu'à sa condamnation à mort afin d'accomplir la Rédemption par la Croix. Mais la participation qu'il réclame des juifs va revêtir tous les aspects. Ainsi a-t-il besoin que d'autres juifs acceptent ce que sa parole a de novateur : « Quand [Jésus] fut à l'écart, ceux de son entourage avec les Douze l'interrogeaient sur les paraboles. Et ils leur disait : « À vous le mystère du Royaume de Dieu a été donné ; mais à ceux-là qui sont dehors, tout arrive en paraboles afin qu'ils aient beau regarder et qu'ils ne voient pas, qu'ils aient beau entendre et qu'ils ne comprennent pas, de peur qu'ils ne se convertissent et qu'il ne leur soit pardonné. » (Marc 4, 10-12). Et le Christ ajoute, s'adressant à ses disciples, qui sont également tous juifs : « Mais vous, heureux vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent. » (Mat 13, 15). Son nouvel enseignement, basé sur les Béatitudes, et non sur les rituels, est offert à tous les juifs, mais il n'est compris que de quelques-uns et il faut bien reconnaître que cela semble entrer dans le plan de Dieu. Le Christ se réjouit que ses disciples aient compris les mystères du Royaume. Ils font partie des juifs qui, librement, ont compris son message alors que d'autres sont restés, tout aussi librement, aveugles spirituellement. Mais, les juifs qui refusent de suivre le Christ ne peuvent pas être condamnés parce que Dieu a besoin d'eux. Dieu n'est pas injuste. Les juifs peuvent être sauvés par la Loi de Moïse, même si cela ne les affranchit pas de leur péché ou de leur dureté de cœur.


Paul développera cette explication dans l’épître aux Romains : le refus des juifs d'accepter Jésus comme Messie a permis d'apporter la Rédemption du Christ au monde. Et Paul prophétise sur l'éternité du Peuple Élu, les dons de Dieu étant irrévocables. « Car je ne veux pas, frères, que vous ignoriez ce mystère, de peur que vous ne vous preniez pour des sages : l’endurcissement d’une partie d’Israël durera jusqu’à ce que soit entré l’ensemble des païens. Et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : de Sion viendra le libérateur, il écartera de Jacob les impiétés. Et voilà quelle sera mon Alliance avec eux, quand j’enlèverai leurs péchés. Par rapport à l'évangile, les voilà ennemis, et c’est en votre faveur ; mais du point de vue de l’élection, ils sont aimés, et c’est à cause des pères. Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables. Jadis en effet, vous avez désobéi à Dieu et maintenant, par suite de leur désobéissance, vous avez obtenu miséricorde. » (Romains 11, 25-32). Étrange affirmation qui explique l'apparente contradiction des propos du Christ au sujet de la Loi. Le Christ a maintenu la Loi pour les juifs, car il a besoin de leur opposition pour accomplir sa Rédemption. Il le fait en préparant ses disciples à autre chose. Tous peuvent cependant être sauvés.


Et le Christ le précise, c'est bien exclusivement aux juifs qu'il parle : il n'est venu que pour eux (Matthieu 15, 24 ; Marc 7, 27). Cela évite toute confusion. Quand il maintient la loi au début de son ministère, il s'agit donc d'une prescription adressée aux seuls juifs. Il laisse ainsi entendre que nul autre ne pourra se prévaloir de la Loi pour être sauvé.




7. 3. Jésus maintient la Loi et l'accomplit.
Israël existera jusqu'à la fin des Temps. Daniel l'avait prophétisé (Daniel 12, 7-8), Paul l'affirme (Romains 11, 2-32) et l'histoire le confirmera. Malgré des siècles de persécutions parfois d'une barbarie inégalée, le peuple juif perdure, peu nombreux mais fidèle, invaincu et persévérant, gardant jalousement son Alliance et son privilège de Peuple Élu. Selon ses rabbins, ce privilège n'est pas une supériorité. Israël est conscient que son élection est divine et non humaine. L'homme est si peu de chose face à Dieu, qu'être élu de Dieu ne crée qu'un besoin d'humble adoration et non le sentiment d'une supériorité. Les juifs ne font pas de prosélytisme et accueillent peu de convertis, leur vocation est d'être fidèles à leur Alliance, mais celle-ci n'est pas universelle : elle n'a pas vocation à toucher « les extrémités de la terre » (Actes 1, 8) comme le christianisme ou l'islam (Sourate 25, 1 ; S. 81, 27 ; S. 7, 158).


À eux seuls est promis le salut par la Loi. Le Christ, qui s'apprête a donner une Nouvelle Alliance au monde, le confirme : leur « maison » va leur être laissée : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble sa couvée sous ses ailes…, et vous n'avez pas voulu ! Voici que votre maison va vous être laissée. Oui, je vous le dis, vous ne me verrez plus, jusqu’à ce qu’arrive le jour où vous direz : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » » (Luc 13, 34-35). À la veille de sa mort, Jésus constate qu'il n'a pas convaincu les Juifs. Leur « maison leur est [donc] laissée » (Luc 13, 35) jusqu’à ce qu'ils le reconnaissent pour Messie. L'endurcissement des juifs est utile à la Rédemption ; le Christ le déplore néanmoins. Il y a là une apparente contradiction. Mais ici réside la grande particularité du Dieu des chrétiens et des juifs : Dieu crée les hommes libres. Avec Adam, l'homme est créé responsable de la terre et libre d'obéir à Dieu (Ge 1, 26). Avec Moïse, Dieu libère le peuple de l'esclavage en Égypte avant de le structurer par la Loi. Au travers de toute l'histoire du Peuple Élu, Dieu est un libérateur. Dieu n'est pas un esclavagiste : Il a donné la liberté aux hommes et ce n'est pas une fausse promesse. Face au Christ, les hommes ont le choix. Des Juifs peuvent le suivre et ils sont devenus les disciples, le noyau de la future Église. D'autres l'ont rejeté et sont librement restés juifs. Tous peuvent être sauvés.


Les acquis contemporains en psychologie donnent un autre éclairage à ce maintien de la Loi. En effet, l'homme a besoin d'une règle, d'un ordre pour se structurer dans la petite enfance. On nomme « l'intériorisation de la loi » le moment où le petit enfant, à partir de 20 mois environ, accepte de se soumettre à une autorité extérieure sans forcément en comprendre les tenants et les aboutissants. Plus l'enfant accepte rapidement et facilement cette loi, mieux il s’intégrera dans la société en acceptant les contraintes qui régissent les relations interhumaines et le respect dû à chacun. La Loi reste donc le fondement de la construction de chaque homme. Mais le Christ va nous enseigner à rechercher l'esprit de la Loi et non son application à la lettre, dès que son rôle structurant aura été acquis.


La Loi est maintenue pour les juifs, mais elle va être purifiée pour tous. « N'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi et les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » (Matthieu 5, 17). La Loi est « accomplie », conduite à sa perfection par une meilleure compréhension. Le Christ en révèle la signification spirituelle. Il n'est pas venu en rupture de l'Ancienne Alliance, mais en accomplissement de la longue œuvre de révélation divine commencée 2000 ans plus tôt.
« Quand tu présentes ton offrande à l'autel, si, là, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande et va d'abord te réconcilier avec ton frère, puis reviens et alors présente ton offrande ». (Matthieu 5, 24). Le Christ appelle à magnifier la Loi de Moïse centrée sur le respect des rituels : seule la conversion intérieure, le désir de réparer ses fautes, rend valide les rites sacrés.


Pour d'autres aspects de la Loi, son œuvre d'accomplissement va plus loin. « Vous avez entendu qu’il a été dit : « Œil pour œil et dent pour dent ». Et bien ! Moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu'un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l'autre ; veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau, te requiert-il pour une course d'un mille, fais-en deux avec lui. À qui te demande, donne ; à qui veut t'emprunter ne tourne pas le dos. Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et bien ! Moi je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs. » (Matthieu 5, 43-44). On a déjà vu que le Talion était issu de la jurisprudence d'Hammourabi et donc du paganisme. Le Christ purifie la Loi de Moïse de ce paganisme avec l'autorité qui est celle du Fils Éternel. Il annule la Loi du Talion pourtant inscrite dans la Loi de Moïse.
L'islam maintiendra le Talion : « à chaque interdit un talion, donc, quiconque transgresse contre vous, transgressez contre lui à transgression égale » (S. 2, 194). Cependant, une compensation financière permet au fautif d'éviter de subir le même préjudice que celui qu'il a infligé et le Coran conseille de pardonner (S. 2, 178).
L'œuvre d'accomplissement de la Loi menée par le Christ conduit à l'intériorisation. « Vous avez entendu qu'il a été dit : « Tu ne commettras pas d'adultère. Et bien moi, je vous dis : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l'adultère avec elle ». (Matthieu 5, 28). La pureté n'est pas uniquement dans la pratique, elle est aussi intérieure et spirituelle. Il ne s'agit plus de sauvegarder les apparences sociales, mais d'être pur dans l'intimité de son cœur et de convertir ses pensées.
Le Christ appelle les juifs à un culte plus spirituel. Et les juifs, dans les faits et à leur corps défendant, évolueront effectivement vers un culte plus spirituel. Quelques années après la mort du Christ, en 70, les Romains détruiront le Temple de Jérusalem où ont lieu les sacrifices d'animaux et le culte des juifs perdra son ancrage matériel. Il devra évoluer vers plus d'intériorité et de spiritualité. Dieu ne suggérera plus jamais à un puissant de rétablir leur culte sanglant : le Temple ne sera jamais reconstruit. Étrangement, après la vie du Christ, même ceux qui sont restés juifs en refusant de le reconnaître pour Messie, vont voir leur spiritualité évoluer vers davantage d'intériorité.


L’accomplissement de la Loi de Moïse par le Christ n'est donc pas resté vain. Les chrétiens en conserveront la substantifique moelle et les juifs iront vers une dématérialisation de leur culte.





La Loi accomplie est remise à Pierre (à droite) (XIIe siècle ; Chapelle de Berzé-la ville).




7. 4. L’accomplissement de la Loi : le mariage est monogame et le divorce interdit.
Dans plusieurs domaines essentiels, le Christ va maintenant conduire la Loi de Moïse à sa perfection. On a vu qu'il se substitue à Moïse avec l'autorité du Fils Éternel quand il parle sur la montagne des Béatitudes ; il va maintenant signaler les faiblesses ou les imperfections de la Loi pour les corriger. Dans quelques siècles, le Coran niera que Jésus soit Dieu (Sourate 4, 171) - même s'il le reconnaît prophète (S. 4, 163) et Verbe de Dieu (S. 3, 45) - mais il admettra néanmoins que le Christ avait la légitimité de corriger la Loi de Moïse : « Et me voici pour confirmer ce qu'il y a devant moi du fait de la Thora, et pour vous rendre licite partie de ce qui vous était interdit. Et je suis venu à vous avec un signe de votre Seigneur. » (S. 3, 50).
Dans les Évangiles, le Christ parle peu du mariage. Célibataires, veufs, mariés, hommes et femmes, tous sont appelés à la même sainteté : les Béatitudes.
Une seule fois, le Christ évoque le mariage et le divorce, et sa façon de le faire confirme l'égalité des conjoints. « C'est en raison de votre dureté de cœur que [Moïse] a écrit pour vous cette prescription (la répudiation). Mais dès l'origine de la création « Il les fit homme et femme ». Ainsi donc l'homme quittera son père et sa mère, et les deux ne feront qu'une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Eh, bien ! Ce que Dieu a uni, l'homme ne doit point le séparer. » (Marc 10, 5-7).
Plusieurs enseignements découlent de ces versets.
Moïse a donc prescrit certaines lois - ici la répudiation - en raison de la dureté et du péché des hommes. Cela signale que la Loi de Moïse n'est pas parfaite. Elle devient donc une étape dans le chemin de la révélation et le Christ a manifestement l’autorité pour l’améliorer. Cela place donc le Christ au dessus de Moïse, ce qu'admet également le Coran (S. 2, 253).
Le mariage est monogame, hétérosexuel et indissoluble, ce qui affirme l'égalité des hommes et des femmes. Il n'est pas question qu'être trois, quatre ou cinq dans un mariage... mais seulement deux : un homme et une femme. Marc, qui écrit de Rome - et pense donc aux romains - précisera, que la femme, comme l'homme, n'a pas le droit de divorcer. Seul le droit romain donnait la possibilité aux femmes de divorcer de leur mari. Ailleurs, seul l'homme en avait la liberté. Luc, Matthieu et Jean qui écrivent au Moyen-Orient où seul l'homme disposait du droit de répudier sa femme, ne donnent pas cette précision. Sous la plume de Marc, le scribe de Simon-Pierre, la pensée du Christ s'exprime : « Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère à son égard, et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère. » (Marc 10, 12). La situation des époux devient parfaitement symétrique.





Couple romain de Pompéi (Ier siècle). Le mariage traditionnel de chaque civilisation est reconnu
par les chrétiens, s'il est monogame, hétérosexuel et fidèle.










Le Christ confirme l'organisation familiale qui avait été déjà suggérée par la Genèse (Genèse 2, 24). L'homme et la femme forment « une seule chair » dans le mariage. Désormais, la famille se définit ainsi : un homme, une femme et leurs enfants. De nos jours, cette famille si particulière est dénommée « famille nucléaire ». Elle reprend une structure familière à la culture romaine et grecque, mais qui est finalement rare au sein des civilisations pratiquant le concubinage, en particulier avec des esclaves. La famille nucléaire arrache les deux conjoints à leur famille d'origine pour une création nouvelle. Par cette parole du Christ, la structure tribale est dépassée. En effet, l'organisation tribale suppose la soumission générationnelle et le patriarcat. Désormais, les nouveaux conjoints sont séparés spirituellement de leur famille d'origine. Cela donne aux individus une possibilité d’évolution hors de la soumission tribale. Vecteur de liberté et d'autonomie, la famille nucléaire donne à la civilisation chrétienne une souplesse et des capacités d'évolution, que ne possèdent pas les civilisations tribales.


L'islam préconisera et confirmera la structure tribale de la société. Selon le Coran, les hommes dominent les femmes (Sourate 4, 34 ; S. 2, 228) et les aînés les plus jeunes (S. 31, 14-15). Selon le Coran, la polygamie est licite (S. 4, 3) mais pas la polyandrie (la faculté pour une femme d'avoir plusieurs maris). Seul l'homme a le droit de posséder plusieurs femmes (S. 31, 14-15 et S. 47, 22) y compris esclaves (S. 23, 1-6 ; S. 3, 50-52 ; S. 70, 30) et lui seul garde la possibilité de les répudier de sa seule initiative (S. 58, 3).
Cela rend impossible l’égalité des sexes dans des terres régies par la charī'a. On peut donc remarquer que, même si le Coran reconnaît à Jésus le droit de réformer la Loi de Moïse (S. 3, 50), il n'a pas retenu les prescriptions du Christ pour définir la charī'a du mariage.





Scène d’intérieur : un homme reçoit (en bas) pendant que ses épouses (en haut à droite)
sont rigoureusement séparées des hommes (İskendernā, Histoire d'Alexandre, manuscrit turc de style persan, XVIe siècle ; BnF).









Le divorce n’existe pas chez les chrétiens, du moins à l'origine du christianisme. De nos jours, il reste interdit chez les catholiques, alors qu'il est possible chez les orthodoxes, dans plusieurs Églises orientales et chez les protestants. Mais, le mariage peut être annulé dans l’Église catholique, en particulier si l’un des époux, l'homme ou la femme, ne s’est pas engagé librement. L’absence de liberté invalide le sacrement, même si le mariage a été consommé. C'est comme si le mariage n'avait jamais eu lieu. Cela sera à nouveau affirmé au XIIe siècle dans l’Église catholique, quand le mariage deviendra un sacrement, lors du concile de Latran. La liberté d'engagement des futurs conjoints – particulièrement celle de la femme - est exigée avec la plus grande précision.





L'impératrice Zoé et son mari représentés de chaque côté du Christ, 
(XIe siècle, Saint Sophie ; Istanbul). Jamais aucune civilisation 
musulmane ne représentera les conjoints de façon aussi égalitaire.












Les juifs ne suivent pas le Christ. Ils mettront mille ans de plus pour entendre l'appel définitif à la monogamie qui n'est pas explicite dans la Thora. Les juifs seront influencés par leurs terres de résidence. Quand ils vivront en terre musulmane, ils pourront être polygames. Quand ils vivront en terre chrétienne, ils pratiqueront la monogamie.
Les juifs ont toujours eu la possibilité de divorcer : « Si un homme prend une épouse et a consommé le mariage, et qu’il arrive qu’elle ne trouve plus grâce à ses yeux, parce qu’il aura découvert en elle de l’inconduite, il lui écrira un acte de rupture, le lui remettra en main propre et la renverra de chez lui. Elle quittera sa maison, s’en ira et épousera un autre homme. » (Dt 24, 1). Dans le judaïsme, le divorce est toujours matérialisé de nos jours par la remise d’un Guett, un document écrit, que les deux époux signent devant trois rabbins. Dans le judaïsme, le mariage est l’union des deux âmes par Dieu. Défaire cette union n’est pas qu’un acte légal mais un acte spirituel.
En l’an mille, le rabbin Guershom de Metz en France, surnommé la Lumière de la diaspora, réclamera la monogamie et l’accord de la femme dans le divorce. C’est ce qui est pratiqué depuis par les juifs : un homme ne peut plus répudier sa femme unilatéralement.





Contrat de mariage juif passé à Mogador  (Maroc, XIXe siècle).




7. 5. Le célibat.


Les apôtres du Christ sont tous mariés. Les évangiles font même allusion à la belle-mère de Simon-Pierre que le Christ guérit au début de son ministère (Luc 4, 38-39 ; Matthieu 8, 14-15 ; Marc 1, 29-31). Quand le Christ rend le mariage indissoluble, les apôtres s’exclament : « Si telle est la condition de l'homme envers la femme, il n'est pas expédient de se marier. » Il leur dit: « Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux-là à qui c'est donné. Il y a, en effet, des eunuques qui sont nés ainsi du sein de leur mère, il y a des eunuques qui le sont devenus par l'action des hommes, et il y a des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des cieux. Qui peut comprendre, qu'il comprenne ! » (Matthieu 19, 10-12).


Ce propos du Christ pourrait être extrêmement choquant pris au premier degré : le Christ recommanderait-il de se castrer pour préserver sa chasteté ? En fait, lui-même n'a pas eu recours à une telle pratique, ses disciples non plus. Cela permet de confirmer une lecture pratiquée par l’Église depuis ses origines : la parole du Christ doit être comprise dans son sens symbolique et non pas littéralement. Il y a dans le christianisme une distance au texte saint qui provient de la façon dont le Christ s'est exprimé. On en voit ici un exemple.


Au IIIe siècle, Origène (185-253) n'apprendra que trop tard la lecture symbolique des Évangiles. Il ira jusqu'à se mutiler. Origène instruisait les nouveaux convertis et était en contact avec des femmes dans sa communauté. Il ne voulait pas faire l'objet de critiques, d'où l'excès de son zèle. Il regrettera par la suite d'avoir interprété les Écritures de façon littérale. Cela lui interdira la prêtrise, puisque seuls y sont admis les hommes non mutilés. Le cas d'Origène reste isolé. En effet, depuis toujours, l’Église refuse l'accès à la prêtrise aux eunuques et interdit la castration.



Saint François prêche inlassablement le Christ, même aux oiseaux qui l'écoutent sagement, (Giotto di Bondone,
XIIIe siècle, basilique Saint-François ; Assise). Le zèle évangélique trouvera des moyens d'expression
moins dramatiques et plus apostoliques que celui imaginé par Origène.




Les prêtres ne seront pas célibataires avant le concile de Latran au XIIe siècle, en même temps que le mariage deviendra un sacrement.
C'est ainsi que nous pouvons trouver cette remarque de Paul : « Il faut que l’épiscope soit … mari d’une seule femme » (1 Timothée 3, 2) ; et également : « Les diacres doivent être maris d’une seule femme. » (1 Tim. 3, 12). Des hommes mariés et monogames peuvent donc devenir prêtres ou diacres. À noter que ce verset ne signifie nullement que la polygamie soit autorisée aux laïcs. L'histoire confirme que les chrétiens n'ont jamais été polygames. Cela signifie que la polygamie est un péché si grave qu'elle interdit tout prise de responsabilités dans la communauté. La suite du texte le confirme qui cite toutes les vertus nécessaires à la fonction sacerdotale, la monogamie n'est que l'une d'elles : « Aussi faut-il que l'épiscope soit irréprochable, mari d'une seule femme, qu'il soit sobre, pondéré, courtois, hospitalier, apte à l'enseignement, ni buveur, ni batailleur, mais bienveillant, ennemi des chicanes, détaché de l'argent, sachant bien gouverner sa propre maison et tenir ses enfants dans la soumission d'une manière parfaitement digne. » (1 Tim 3, 2-4).
Aux origines de l’Église, la prêtrise n'est donc pas superposable au célibat.
En revanche, le célibat a toujours existé chez les chrétiens. Il trouve sa légitimité dans la parole du Christ et dans son propre exemple, puisqu'il est célibataire. Jean l'évangéliste et Paul sont restés célibataires. Certains chrétiens voudront imiter le Christ en tout et le célibat se développera progressivement au cours des siècles. Il incarne une forme de perfection spirituelle : celui qui a expérimenté que le Christ suffit au bonheur humain peut choisir le célibat. La vie monastique se développera, en particulier dès la fin des persécutions au IVe siècle. Certains voudront retrouver dans l’ascèse du célibat les grâces de renoncement offertes antérieurement par les persécutions.





Moines en chapitre (Les Riches Heures du duc de Berry,
XVe siècle ; Musée de Condé ; Chantilly).





La compréhension du célibat choisi fait toute la spécificité du christianisme. Il signifie que les hommes et les femmes peuvent réussir leur vie sans fonder de famille. Dans les siècles à venir, des femmes vierges consacrées auront un rôle intellectuel et artistique indéniable. Elles seront docteurs de l’Église, comme Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), Sainte Catherine de Sienne (1347-1380) ou Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897). Elles seront mystiques et artistes, telle Hildegarde de Bingen (1098-1179), ou conseillers politiques comme Sainte Geneviève (423-502), ou même chefs d'armée comme Sainte Jeanne d'Arc (1412-1431).





Cortège des vierges (VIe siècle ; basilique Saint Apollinaire de Ravenne).




Le christianisme offre donc aux femmes une façon d'exister hors de la maternité qui est tout à fait originale et novatrice. Aucune autre civilisation n'a donné aux femmes la possibilité de se réaliser hors de la maternité. Le Christ offre donc aux femmes - et aux hommes naturellement - une place valorisante, fruit de leurs capacités personnelles ou de leurs grâces spécifiques, indépendamment de leur fonction reproductrice.




7. 6. L’accomplissement de la Loi : ne pas rabâcher.


Les prières structurent la journée des juifs. Dès le lever du soleil, ainsi qu'au coucher du soleil et au milieu du jour, les hommes juifs doivent accomplir des prières rituelles. Avec les siècles, les prières recommandées dans le judaïsme seront fixées à trois, les jours ordinaires et à quatre, les jours de sabbat. La fête de Yom Kippour honore Dieu de cinq prières. Les juifs rappellent l'unicité de Dieu en récitant des versets puisés dans le Deutéronome : « Béni soit à jamais le nom de Son règne glorieux. Tu aimeras l'Éternel ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de tous tes moyens, tu les inculqueras à tes enfants, tu en parleras (constamment), dans ta maison ou en voyage, en te couchant et en te levant. Attache-les en signe sur ta main, et porte-les comme un fronteau entre tes yeux. Écris-les sur les poteaux de ta maison et sur tes portes. » (Dt 6, 4-9).


Le cœur de la prière juive est donc basé sur l’affirmation de l'unicité de Dieu. La prière va être validée par le Christ, mais il ne s'agit plus de rabâcher l'affirmation de foi, il faut la vivre dans le concret de sa vie. « Et voici qu'un légiste se leva et lui dit, pour l'éprouver : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? » Jésus lui dit : « Dans la loi qu'y-a-t-il d'écrit ?...» « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même. » Tu as bien répondu, lui dit Jésus : fais cela et tu vivras. » (Luc 10, 25-28).


Voilà les Dix Commandements résumés à leur essence : l'amour de Dieu et du prochain. Mais, il faut « faire cela » pour être sauvé et non le rabâcher dans la prière.





Juif en prière.




Dans les Évangiles, le Christ est néanmoins fréquemment montré en prière. Il a donc besoin de prier, même si le contenu de sa prière nous est inconnu. Il va cependant appeler à ne pas multiplier les prières, et en particulier à ne pas imaginer qu'une prière est plus efficace parce que répétée de multiples fois. Il souhaite faire sortir l'humanité de la pratique des rituels obsessionnels et de la croyance en l’efficacité de paroles magiques :
« Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. N’allez pas faire comme eux ; car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous le lui demandiez.
Vous donc, priez ainsi :
« Notre Père qui es dans les cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne,
Que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien.
Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs.
Fais que nous n'entrions pas dans la tentation ;
mais délivre-nous du Mauvais.
« Oui, si vous remettez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous remettra aussi ; mais si nous ne remettez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous remettra pas vos manquements. » » (Matthieu 6, 7-15).
Toute la théologie du Christ est regroupée dans la prière du « Notre Père ». La souveraineté de Dieu le Père y est affirmée. La terre appartient bien aux hommes qui en ont reçu la responsabilité à la création. Le Père règne aux cieux et a besoin de la demande des hommes pour manifester Sa volonté sur terre. Son règne n'adviendra donc sur terre qu'avec la collaboration et la prière des hommes. Le pardon divin est obtenu plus facilement en pardonnant à autrui que par des ablutions ou des prières. Le Père souhaite et peut nous aider à lutter contre le Malin, le pourvoyeur du mal et des tentations.
La prière est indispensable aux croyants, mais le Christ n'instaurera jamais de prières obligatoires à des heures définies. Les hommes choisiront eux-mêmes les rituels nécessaires à leur spiritualité. En effet, les hommes ont besoin de structures rituelles en raison de leur faiblesse, mais ces rituels eux-mêmes n'ont rien de sacré : ils ne sont que la conséquence de la nature humaine. La spiritualité conseillée par Dieu s'exprime ailleurs : dans le « Notre Père ».
Tous les rituels stériles et le rabâchage sont disqualifiés par la prière du « Notre Père », sommet inégalé de la spiritualité chrétienne, mais néanmoins sommet accessible à tous, dans la simplicité d'une prière totalement dépourvue d'ésotérisme.





Dieu est Père. Il est représenté ici, sans doute un peu naïvement, comme
un vieillard à longue barbe (1489, Pietro Perugino).




Là encore, le Coran n'entend pas la parole novatrice du Christ, et ceci toujours en contradiction avec sa propre affirmation du droit du Christ d'alléger la Loi de Moïse (S. 3, 50). Par exemple, le Coran insiste sur les rituels de prières : « Et rappelle-toi le nom de ton Seigneur, matin et après-midi ; et quant à la nuit, alors, prosterne-toi devant Lui ; et glorifie Le longtemps dans la nuit ! » (S. 76, 25-26).





Mohamed se prosternant quand il sollicite auprès d'Allah d'épargner les 50 prières quotidiennes aux hommes (Mir Haydar, Mira‘j- nameh, Herāt, 1436 ; BnF).
Le Dieu de Jésus-Christ est Autre : « Dans vos prières, ne rabâchez pas comme les païens : ils imaginent qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. » 




La vision théologique que le Coran propose d'Allah est en contradiction avec ce que le Christ nous dit du Père. Pour Jésus, l'endroit où se manifeste la volonté du Père est le ciel. Jésus demande que l'on prie pour que cette volonté s'impose sur terre, ce qui signifie que ce n'est pas le cas. À l'opposé, Mohamed récite : « Dis : « O hommes ! Vers vous tous je suis le messager du Dieu à qui appartient la royauté des cieux et de la terre. Pas de Dieu que lui, Il donne la vie et Il donne la mort. Croyez donc en Dieu et en Son messager, le prophète gentil (non juif), qui croit en Dieu et en Ses paroles. » (S. 7, 158). Allah règne donc sur terre comme sur les cieux, rien ne s'y passe sans son autorisation, même les pires crimes. Dans le Christianisme, les hommes sont libres et ont reçu la responsabilité de la terre, Yahvé choisit de ne pas agir si cela s'oppose au libre-arbitre des hommes. Cela ne retire rien à la Toute-Puissance de Yahvé. En effet, pour les chrétiens et les juifs, c'est Dieu Lui-même qui choisit de donner la liberté aux hommes. Il choisit Lui-Même cette limite à la manifestation de sa Toute-Puissance.




7. 7. L’accomplissement de la Loi, elle devient une pratique individuelle donc impropre au gouvernement.


Le Christ affirme un nouveau précepte : « Ne jugez pas, afin de n’être pas jugés ; car, du jugement dont vous jugez on vous jugera. Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! Ou bien comment vas-tu dire à ton frère : « laisse-moi ôter la paille de ton œil », et voilà que la poutre est dans ton œil ! Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l’œil de ton frère. » (Matthieu 7, 1-5).
En interdisant de juger son frère, le Christ limite les effets de la Loi de Moïse. L'usage saint de la Loi devient réservé à l’exercice personnel. Elle sert de référence pour l'individu qui veut grandir en sainteté et qui analyse son comportement. Elle ne peut plus servir à juger autrui.


La Loi de Moïse cesse donc d’être un outil de gouvernement, puisqu'on ne peut plus s'en réclamer pour l’appliquer aux autres. Le Christ donne une nouvelle lecture de la Loi divine et de son usage saint : il s'agit d'un usage strictement individuel et spirituel. Si l'on est fidèle au Christ, tout usage étatique à la Loi divine devient donc impossible. Le Christ sépare ici définitivement la Loi religieuse qui devient obligatoirement intime pour rester sainte, de la loi politique qui sert à juger les sujets du gouvernement en place.


L'islam prendra un autre chemin. La loi coranique est une loi divine qui s'impose aux croyants et à tous ceux qui vivent en terres musulmanes, avec toute la légitimité d'Allah et toute la puissance armée de l’état : « ... Affermissez donc ceux qui croient. Quant à ceux qui mécroient, Je vais jeter l’effroi dans leurs cœurs : frappez donc au-dessous des cous et frappez-les aux jointures ! Car, vraiment, ils ont fait schisme d’avec Dieu et Son messager. » Quiconque fait schisme d’avec Dieu et Son messager… alors oui Dieu est fort en poursuite ! » (S. 8, 12-13).
Avant même que l’islam n’apparaisse, le Christ récuse toute légitimité divine à la charī'a. Il refuse que la Loi de Dieu serve à juger autrui. Seul un individu peut s'en servir pour se juger lui-même et se réformer. On voit, encore une fois, la distance théologique qui existe entre le christianisme et l'islam. Une fois de plus, le Coran, quoiqu'il reconnaisse au Christ le droit de réformer la Loi de Moïse (S. 3, 50), ignore, oublie ou ne comprend pas la parole du Christ.




Assez curieusement, les différentes civilisations chrétiennes aboutiront toujours à une séparation du pouvoir politique (qu'il soit incarné par un empereur, un roi ou un président) du pouvoir religieux (représenté par le pape, les patriarches, ou les évêques). Malgré les aspirations des uns ou des autres, y compris des religieux, les pouvoirs étatiques et religieux seront toujours représentés par deux institutions distinctes dans les civilisations chrétiennes, là où les civilisations musulmanes regrouperont tous les pouvoirs entre les mêmes mains. Chacun construira donc ses institutions en cohérence avec les affirmations de son livre saint.


Si le Christ refuse que la Loi divine serve à l’État, cela ne signifie nullement qu'il n'existe aucun jugement divin. Mais c'est le Christ qui est le seul légitime pour rendre les jugements spirituels après qu'il a laissé les hommes choisir leur législation humaine. La parole du Christ est limpide, lui seul a le droit de juger spirituellement les hommes car le Père l'a décidé ainsi : « Le Père ne juge personne, mais il a remis tout jugement au Fils. » (Jean 2, 22). Cela est confirmé ailleurs : « Car, comme le Père a la vie en lui-même, ainsi il a donné au Fils d'avoir la vie en lui-même. Et il lui a donné le pouvoir de juger, parce qu'il est Fils de l'homme. » (Jean 5, 26-27).


Dès les origines du christianisme, les chrétiens l'ont compris et Jacques l'affirme : « Un seul est législateur et juge, c’est celui qui peut sauver ou qui peut perdre, mais toi, qui es-tu qui juges le prochain ? » (Jacques 14, 12).
Et ce jugement du Christ n'est pas une condamnation mais une œuvre de salut : « Dieu en effet n’a pas envoyé son fils pour qu’il juge le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui ». (Jean 6, 6). Jésus, le seul Juge, est donc venu sauver le monde ! Et plus loin, Jean complète : « Vous, vous jugez selon la chair, moi [Jésus] je ne juge personne. » (Jean 8, 15).
Jésus, le seul Juge, n'est donc pas venu juger mais sauver le monde !





Jésus, le seul Juge, (détail du Jugement dernier de Michel-Ange, XVIe siècle ; Chapelle Sixtine, Rome).




7. 8. L’accomplissement de la Loi, le Jugement dernier.
Dans les premiers siècles de leur histoire, les juifs ne croyaient pas en la vie éternelle. C'était au Peuple Élu que Dieu promettait le maintien sur terre et non aux individus. Daniel, le premier, parlera de résurrection des morts. Cette notion sera reprise par le courant pharisien au premier siècle avant J.-C.. Au moment de la vie du Christ, deux courants spirituels juifs s'opposaient : les sadducéens qui gardaient une pratique centrée sur les sacrifices d'animaux et les prières au Temple de Jérusalem et les pharisiens qui privilégiaient l'étude de la Loi de Moïse et les rites de purification. Les sadducéens ne croyaient pas en la vie éternelle alors que les pharisiens y croyaient. Avec une certaine malice, Paul, confronté à un tribunal romain, introduira dans le débat l'idée de la résurrection des morts pour conduire ses accusateurs à se chamailler devant les romains (Actes des Apôtres 23, 6-8). Après la destruction du Temple en 70, le pharisaïsme deviendra le judaïsme officiel – les sadducéens disparaîtront avec le Temple - et la croyance en la résurrection des morts s'installera finalement dans le judaïsme. Mais, si les juifs finissent par croire en la vie éternelle, ils ne croiront jamais à la perspective d'un Jugement dernier qui restera une conviction chrétienne puis musulmane.


Le Christ va décrire précisément les critères du Jugement qui conduisent au salut éternel. Ils sont de deux sortes :
- Il y a d'abord une voie de salut spirituel qui bénéficie à ses disciples. Croire en la divinité du Christ, croire au « Fils unique de Dieu » épargne le jugement : « Celui qui croit en lui n’est pas jugé, mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu. » (Jean 3, 18). « Celui qui écoute ma parole et croit en Celui qui m'a envoyé a la vie éternelle et ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. » (Jean 5, 24).





Assise aux pieds du Christ, Marie de Béthanie écoute sa parole : « elle a
choisi la meilleure part » (Vermeer, 1656).




- Mais une seconde voie de salut est offerte à tous, même à ceux qui ne sont pas disciples du Christ : La Charité envers les pauvres.
« Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, alors il siégera sur son trône de gloire. Toutes les nations seront rassemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres : il placera les brebis à sa droite, et les chèvres à sa gauche. Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la création du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! » Alors les justes lui répondront : « Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu… ? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ? tu étais nu, et nous t’avons habillé ? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? » Et le Roi leur répondra : « Amen, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. ».
Alors il dira à ceux qui seront à gauche : « Allez-vous-en loin de moi, maudits, dans le feu éternel préparé pour le démon et ses anges. Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. » Alors ils répondront, eux aussi : « Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu avoir faim et soif, être nu, étranger, malade ou en prison, sans nous mettre à ton service ? » Il leur répondra : « Amen, je vous le dis, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait. » Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. » (Matthieu 25, 31-46).





La charité romaine est symbolisée par la jeune Péro, sauvant la vie à son vieux Père Cimon,
condamné à mourir de faim par les romains toujours païens (Fresque du premier siècle ; Pompéi).




Ici, dans ses critères de jugement, le Christ ne fait aucune allusion à une récompense obtenue par les sacrifices, par l’adhésion à une foi quelconque, par la pratique de rituels, par l'exercice de prières, par le respect de la liturgie ou par l'obéissance à la Loi de Moïse. C'est bien la bonté active envers les pauvres qui donne la vie éternelle. Pour ceux qui ne croient pas en la divinité du Christ, ni au contenu divin de l’Évangile, s'ouvre donc tout de même une perspective pleine d'espérance et pouvant conduire au salut éternel : celle de l'amour du prochain manifesté par des actions concrètes !
Dans ce récit, le Christ nous donne un aperçu de la vie dans l'Au-delà. Le paradis de Jésus est le lieu de la proximité avec le Fils de l'homme, le roi du royaume, là où vont les « bénis de son Père » ; l'enfer est l'endroit éloigné de lui, là où demeurent « le démon et ses anges ». On verra, en reprenant le Coran, que les visions du paradis et de l'enfer offertes par Mohamed, sont totalement différentes. En effet dans le Coran, Allah est étrangement absent du paradis, lieu de délices et de repos où les satisfactions sensuelles – en particulier celles des hommes - sont assurées (S. 44, 51-56). Jamais on ne voit les élus rencontrer Allah dans le paradis décrit par le Coran. En revanche, Allah règne en maître sur l'enfer ordonnant (S. 74, 27-31 ; S. 43, 77), organisant (Sourate 17, 97 ; S. 66, 6) et participant (S. 89, 25-26 ; S. 74, 16-2) aux tortures des damnés. À nouveau, on voit la distance qui existe entre Yahvé, le Créateur du bien et de la liberté et Allah, le Créateur du bien, certes, mais également du mal.


Et voilà que la méditation de cette parole du Christ sur l'au-delà éclaire d'un jour étrange les versets du Coran sur la vie éternelle : Allah, dans le Coran, semble occuper la place de maître des enfers, qui est celle de Satan, l'ange déchu dans les évangiles ! Inconfortable et dérangeante observation pour tous ceux qui prêchent le relativisme et la conviction que toutes les
religions se valent. Les deux monothéismes - auxquels adhère le plus grand nombre de fidèles de nos jours - sont donc bien radicalement différents et irréconciliables, aussi bien dans leur proposition de sainteté ici-bas que dans leur perception de la vie éternelle.


Allah n'est pas Yahvé, on l'a déjà remarqué, et avec une certaine logique ces deux Dieux uniques agissent différemment. S'il ne peut y avoir qu'un seul Dieu unique, il n'en est pas de même des révélations spirituelles : elles sont bien plurielles et en contradiction les unes avec les autres.


À chacun de choisir entre elles selon son propre jugement.





Les Élus (dansant avec les anges à gauche) sont séparés des Damnées (emmenés loin de Dieu par des diables à droite), (Fra Angelico, XVe siècle).




7. 9. L’accomplissement de la Loi, Dieu seul pardonne, le Christ pardonne aussi.


Selon la Loi de Moïse rapportée dans l'Ancien Testament, Dieu seul pardonne. « Je suis Yahvé, … de Dieu, excepté moi, tu n’en connais pas, et de sauveur, il n’en est pas en dehors de moi. » (Osée 13, 4).
Le Coran confirme qu'Allah est le seul à pardonner (Sourate 15, 49). « Ne désespérez pas de la miséricorde de Dieu, car Il pardonne tous les péchés. Certes, c’est Lui le Pardonneur, le Miséricordieux. » (S. 39, 53).
Allah est le seul à juger : « Le jugement n’appartient qu’à Allah. » (S. 12, 40-66 ; S. 6, 57-62 ; S. 40, 12-78). « C’est Allah qui juge et personne ne peut s’opposer à Son jugement, et Il est prompt à régler les comptes. » (S. 13, 41).


Judaïsme et islam sont là d'accord : seul Dieu peut pardonner. Le Christ lui-même ne dira jamais autre chose. Pour lui aussi, Seul Dieu pardonne... mais il va néanmoins exercer lui-même la miséricorde divine et pardonner en son nom propre. Il affirme ainsi Sa divinité et il la confirme en accomplissant un miracle toujours en son propre nom.
« Un jour Jésus enseignait. Des pharisiens et des docteurs de la loi étaient là ... et la puissance du Seigneur se manifestait par des guérisons. Et voici que des gens portant sur un lit un homme qui était paralytique, cherchaient à le faire entrer et à le placer sous ses regards. Comme ils ne savaient par où l'introduire, à cause de la foule, ils montèrent sur le toit, et ils le descendirent par une ouverture, avec son lit, au milieu de l'assemblée, devant Jésus.
Voyant leur foi, Jésus dit : « Homme, tes péchés te sont pardonnés. ». Les scribes et les pharisiens se mirent à raisonner et à dire : « Qui est celui-ci, qui profère des blasphèmes ? Qui peut pardonner les péchés, si ce n'est Dieu seul ? »
Jésus, connaissant leurs pensées, prit la parole et leur dit : « Quelles pensées avez-vous dans vos cœurs ? Lequel est le plus aisé, de dire : « Tes péchés te sont pardonnés, ou de dire : Lève-toi, et marche ? Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de pardonner les péchés : Je te l'ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton lit, et va dans ta maison. » Et, à l'instant, il se leva en leur présence, prit le lit sur lequel il était couché, et s'en alla dans sa maison, glorifiant Dieu. Tous étaient dans l'étonnement, et glorifiaient Dieu; remplis de crainte, ils disaient : Nous avons vu aujourd'hui des choses étranges. » (Luc 5, 17-26).


Jésus fait un miracle sans invoquer Dieu, son Père, et de sa propre initiative. Ensuite, il pardonne à un pécheur. En assumant cette prérogative divine, le Christ a donc parfaitement conscience de l'énormité de sa revendication : il revendique la divinité. Il donne donc une preuve de son droit à le faire en accomplissant un miracle.





« Prends ton grabat et rentre chez toi » (mosaïque de Saint Apollinaire, Ve siècle ; Ravenne).




Le Coran ne peut prétendre à son inspiration divine avec la même assurance : Mohamed n'a jamais accompli le moindre miracle. En revanche, le Coran reconnaît que le Christ a accompli des miracles (Sourate 3, 49) et il le place donc, pour cette raison, au dessus de Mohamed (S. 2, 253). Mais, dans une autre sourate, le Coran met Mohamed au dessus des autres prophètes (S. 33, 40). Le Coran, quoique affirmant exprimer la vérité divine parfaite (Sourate 41, 41-42), contient donc des contradictions. Par ailleurs, nous avons déjà analysé quelques-unes des erreurs scientifiques et historiques qu'il contient. Comme le Coran s'affirme sans erreur, il présente la soumission des musulmans à sa propre incohérence comme l'ultime sainteté (S. 2, 143). En fait, le Coran affirme qu'il est d'origine divine mais il n'en donne aucune preuve extérieure à lui-même. Seule, l’affirmation coranique de son origine divine sert de preuve aux musulmans. Ce qui est irrecevable d'un point de vue rationnel. C'est comme si, en mathématiques, on démontrait un théorème en se servant de ce même théorème. Un tel raisonnement serait déclaré erroné par tout mathématicien. Le Coran s'affranchit donc de la logique minimale.
Le Christ, lui, est fidèle aux exigences de la Loi juive et à la logique humaine théorisée par Aristote. Il apporte une preuve de sa légitimité divine et de son droit à pardonner, il s'agit des miracles.
 

Le Père prodigue accueille son fils pécheur (Rembrandt (Harmenszoon van Rijn), 1669 ; musée de l'Ermitage). On peut remarquer que la main
gauche de ce père est une main masculine et que sa main droite est une main féminine. Cela symbolise la nature non
sexuée de Dieu le Père, qui aime les hommes à la fois comme un Père et comme une Mère.




Dans le Christ, la source de la miséricorde divine s'est faite proche des hommes. Le Christ, le seul juge, n'est pas venu juger, mais sauver les hommes.




7. 10. La femme adultère : le Christ pousse les juifs à éprouver les limites de la Loi.
La Loi de Moïse affirme : « Si l'on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, tous deux mourront... Si une jeune fille vierge est fiancée à un homme, qu'un autre homme la rencontre et couche avec elle, vous les conduirez tous deux à la porte de cette ville et vous les lapiderez jusqu'à ce que la mort s'ensuive. » (Dt 22, 22-24). La Loi de Moïse est précise, homme et femme subissent le même sort, cruel mais identique.


L'islam, à travers les hadiths, reprendra cette même tradition de la lapidation, la femme étant cependant punie davantage que l'homme à qui le fouet et l'exil sont réservés.





Le châtiment des femmes adultères observé par Mohamed lors de son voyage nocturne en compagnie de l'ange Gabriel
(Mir Haydar, Mira‘j-nameh, Herāt (Afghanistan), 1436 ; BnF). Il était hors de question de reprendre les
images de lapidation, qui, hélas, se trouvent sans difficulté sur internet.




Selon un hadith, deux hommes auraient consulté Mohamed pour le faire juge entre leurs enfants pris en flagrant délit d'adultère : 100 ovins et un esclave sont-ils suffisants pour compenser leur faute ? « Le prophète dit : « Par Celui qui détient mon âme, je vais juger entre vous selon le Livre d’Allah : tes 100 ovins et ton domestique sont rejetés et ton fils aura 100 coups de fouet et un an d’exil. Ô Aniss ! Vas interroger la femme de cette personne, si elle avoue, alors lapide-la. La femme a avoué et est lapidée. » (Bukhārī et Muslim : allo’lo’ wal. Marjane, 423-424). Le Coran, lui, ne préconise pas la lapidation pour les adultères, qu'ils soient hommes ou femmes, il ordonne seulement le fouet pour les deux : « La fornicatrice et le fornicateur, fouettez-les de chacun cent coups de lanière. Et que nulle douceur ne vous prenne à leur égard, en la religion de Dieu, - si vous demeurez croyants en Dieu et au Jour dernier. Et qu’un groupe de croyants assiste à la punition des deux » (Sourate 24, 2).


Le Christ va agir autrement. Avec une subtilité inégalée, il va conduire une femme adultère au repentir et amener les juifs à éprouver les limites de la Loi : « Les pharisiens amènent une femme surprise en adultère et, la plaçant au milieu, ils dirent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu ? » Ils disaient cela pour le mettre à l’épreuve, afin d’avoir matière à l’accuser. Mais Jésus, se baissant, se mit à écrire avec son doigt sur le sol. Comme ils persistaient à l’interroger, il se redressa et leur dit : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre ! » Et se baissant de nouveau, il écrivait sur le sol. Mais eux, en entendant cela, s’en allèrent un à un, à commencer par le plus vieux ; et il fut laissé seul, avec la femme toujours au milieu; alors, se redressant, Jésus lui dit : « Femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? » Alors Jésus dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. » De nouveau, Jésus leur adressa la parole et dit : « Je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres mais aura la lumière de la vie. » (Jean 8, 1-12).


Ce passage de l’Évangile de Jean est très célèbre mais il est possible qu'il ne soit pas de Jean l’Évangéliste. Il n'est pas présent dans l'évangile de Jean, le plus ancien conservé de nos jours qui est daté du IIe siècle (papyrus 66, IIe siècle, collection Bodmer de Genève). On pense que ce récit de la femme adultère pourrait être d'un autre évangéliste, puisqu'on l'a trouvé placé dans l’Évangile de Luc. Il a été attribué à Jean tardivement. Peut-être même s'agit-il d'un texte apocryphe, écrit à partir du IIe siècle qui aurait été jugé digne de foi et donc ajouté ! Peut-être même est-ce une légende tardive, un récit imaginaire ? Il est impossible de répondre ! Néanmoins cette rencontre entre le Christ et la femme adultère est bien dans la lignée de la miséricorde habituellement exprimée par le Christ. Même si ce passage est choquant pour la morale patriarcale, le Christ a fréquemment donné son pardon à des pécheurs, à des pécheurs publics ou à des publicains. Rien dans ce passage n'est donc invraisemblable. Il est de toute façon dans la Bible et nourrira le christianisme.





La femme adultère (XVIe siècle, Cranach).




D'une seule phrase, le Christ convertit la femme pécheresse et les juifs pétris de pharisaïsme qui se sont autoproclamés juges. Il ne s'agit pas ici de complaisance pour le péché, mais de montrer comment la rencontre avec le regard bienveillant du Christ offre un chemin de sainteté. Le Christ offre une voie de salut ; à la femme de saisir la chance de sa rédemption ... En fait, personne ne sait ce qu'elle est devenue : le Christ offre sa miséricorde et une dignité renouvelée aux pécheurs que nous sommes, mais il ne nous impose pas la conversion. Ajout tardif, ou authentique anecdote de la vie du Christ, ce texte de la femme adultère est dans la lignée de l'action du Christ : il pardonne et conduit les hommes, par sa bienveillance, à préférer leur rédemption à la nuit de leur péché.
Lors de cette scène, le Christ conduit également les juifs a tester les limites de la Loi. L'application stricte de ses règles est cruelle et ne rend pas compte de la justice divine. La loi de Moïse n'est qu'une étape vers la pleine révélation de la Loi divine. Le Christ avait déjà signifié à propos du mariage (Marc 10, 5) que la Loi de Moïse était imparfaite en raison de la dureté du cœur humain.


Ici, en Jésus, Dieu vient apprendre aux hommes ce que leur dureté de cœur leur interdisait de percevoir par les prophètes : Dieu pardonne aux pécheurs et les aide à se convertir, ce qui est plus important pour Lui que de leur appliquer des châtiments plus ou moins cruels, voire même sadiques.




7. 11. Le Christ transgresse la Loi de Moïse : les prescriptions sur les ablutions sont dépassées.
Le Christ a accompli la Loi de Moïse, il en a fait émerger l'essence, la substantifique moelle. Il va maintenant la transgresser publiquement.
Les règles de purification sont essentielles pour les juifs. La Loi de Moïse dit qu'après des « pollutions nocturnes », (Deutéronome 23, 11), ou qu'après un contact avec des « animaux souillés » (Lévitique 11), l’homme doit se laver et laver les objets entrés en contact impur. De grandes jarres de pierre - et non de terre cuite - étaient donc installées dans les lieux de culte pour permettre aux juifs de se laver. Au fil des siècles, les rites d'ablutions à l'eau - avant de manger ou de prier - s'étaient multipliés dans le judaïsme, à tel point que la présence de grandes jarres de pierre dans des structures antiques permet d'identifier des lieux de pratique du judaïsme. Ainsi, dans la ville de Sépphoris, construite par Hérode le Grand sur le modèle païen de Rome, a-t-on pu identifier des bains rituels témoignant de la persistance de la foi juive dans cette ville païenne.







Bain rituel juif (maison de Bayonne, XVIIIe siècle).








Sur le point des ablutions, le Christ va transgresser la Loi de Moïse. « Tandis que Jésus parlait, un Pharisien l’invite à déjeuner chez lui. Il entra et se mit à table. Ce que voyant, le Pharisien s’étonna de ce qu’il n’eût pas fait d’abord les ablutions avant le déjeuner. Mais le Seigneur lui dit : « Vous voilà, bien, vous, les pharisiens ! L’extérieur de la coupe et du plat, vous le purifiez, alors que votre intérieur à vous est plein de rapine et de méchanceté ! Insensés ! Celui qui a fait l’extérieur n’a-t-il pas fait aussi l’intérieur. Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous. » (Luc 11, 37-41).
Pour le Christ, la purification est spirituelle. On ne se purifie pas d’un péché en se lavant mais en pratiquant l’aumône. Même si la Loi est maintenue pour les juifs, le Christ veut conduire l'humanité à une perfection spirituelle fondée sur la réalité de la bonté envers les pauvres. « Malheur à vous scribes et Pharisiens hypocrites, qui rassemblez à des sépulcres blanchis : au-dehors ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d’ossements de morts et de toute pourriture ; vous de même, au dehors vous offrez aux yeux des hommes l’apparence de justes, mais au-dedans vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité. » (Matthieu 23, 27-28).
Les règles de purification sont dépassées ; ceux qui les respectent mais oublient l'amour du prochain, sont « des hypocrites » et « des sépulcres blanchis ».





Repas de Jésus-Christ chez le pharisien, (James Tissot, XIXe siècle ; Brooklyn Museum).




Une fois de plus en contradiction avec le verset qui dit que Jésus a le droit d'alléger la Loi de Moïse (Sourate 3, 50), le Coran reprendra les rituels juifs de purification dans la préparation à la prière : « Lorsque vous vous disposez à la prière : lavez vos visages et vos mains jusqu’aux coudes ; passez vos mains sur vos têtes et sur vos pieds jusqu’aux chevilles… Si vous êtes malade ou en voyage ; si l’un de vous vient du lieu caché ; si vous avez eu commerce avec des femmes et que vous ne trouviez pas d’eau, recourez à du bon sable que vous passerez sur vos visages et sur vos mains. Dieu ne vous veut pas de gêne, mais Il veut vous purifier, et parfaire sur vous Son bienfait. Peut-être seriez-vous reconnaissants ? » (S. 5, 6).
Dans le Coran, Allah préconise un rituel de lavage qui Lui permet de purifier le croyant. L'ordre des ablutions semble important sans que l'attitude du cœur ne soit nulle part évoquée. La Tradition musulmane corrigera cela plus tard : le croyant devra avoir l’intention de se purifier pour que l’ablution soit efficace.





La fontaine des ablutions de la Grande Mosquée de Damas.




Le Christ privilégie la charité et refuse d'assimiler la propreté corporelle à la sainteté. Mais un autre élément permettait déjà, aux yeux des chrétiens, de considérer la physiologie humaine comme pure : en Jésus, Dieu s'est fait homme. Aucune fonction corporelle n'en devient impure. Des musulmans objectent parfois que le Christ ne peut être Dieu puisqu'il a déféqué et uriné ! Indépendamment de cette remarque triviale, un chrétien ne peut que reconnaître que l'humanité du Christ a, au contraire, admis chacune de nos fonctions physiologiques. Aucune d'entre elles, même celles qui sont peu hygiéniques, ne saurait être assimilée à un péché. Le péché n'est pas la saleté corporelle, le péché, c'est la blessure infligée au prochain, que ce soit intentionnellement ou par indifférence.
Tel est le point de vue du Christ affirmé dans les Évangiles. Telle sera désormais la conviction des chrétiens.




7. 12. Le Christ transgresse la Loi de Moïse : les interdits alimentaires sont abolis.
La loi de Moïse était très détaillée sur les interdits alimentaires ainsi que sur les modes de préparations : « Tu ne mangeras aucune chose abominable. Voici les animaux que vous mangerez : le bœuf, la brebis et la chèvre ... Vous mangerez de tout animal qui a la corne fendue, le pied fourchu, et qui rumine. Mais vous ne mangerez pas de ceux qui ruminent seulement, ou qui ont la corne fendue et le pied fourchu seulement... Vous mangerez de tous ceux qui ont des nageoires et des écailles. Mais vous ne mangerez d'aucun de ceux qui n'ont pas des nageoires et des écailles : vous les regarderez comme impurs... Vous ne mangerez d'aucune bête morte ; tu la donneras à l'étranger qui sera dans tes portes... car tu es un peuple saint pour l'Éternel, ton Dieu... Et tu mangeras devant l'Éternel, ton Dieu, dans le lieu qu'il choisira pour y faire résider son nom, la dîme de ton blé, de ton moût et de ton huile, et les premiers-nés de ton gros et de ton menu bétail, afin que tu apprennes à craindre toujours l'Éternel, ton Dieu. » (Deutéronome 14, 3-23).





Abattage rituel juif (enluminure du XVe siècle).






Ces règles prennent tout leur sens à la fin de ces longs versets : il s'agit d’honorer Yahvé. Et quelles règles pourraient mieux favoriser un culte quotidien que celles réglementant la nourriture ? Les rites centrés sur la nourriture favorisent la régularité dans la spiritualité et contribuent donc au salut.


Le Christ va néanmoins lever tous ces interdits pour ses disciples, mais sans doute pas pour les juifs, puisqu'il parle loin de la foule.
« Jésus leur dit : « Isaïe a bien prophétisé de vous, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : « Ce peuple m’honore des lèvres ; mais leur cœur est loin de moi. Vain est le culte qu'ils me rendent, les doctrines qu'ils enseignent ne sont que préceptes humains. » (Marc 7, 6) et Jésus continue : « Et ayant appelé de nouveau la foule, il lui disait: « Écoutez-moi tous et comprenez ! Il n'est rien d'extérieur à l'homme qui, pénétrant en lui, puisse le souiller, mais ce qui sort de l'homme, voilà ce qui souille l'homme. Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende ! »
Quand il fut entré dans la maison, à l'écart de la foule, ses disciples l’interrogeaient sur la parabole. Et il leur dit : « Vous aussi, vous êtes à ce point sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que rien de ce qui pénètre du dehors dans l’homme ne peut le souiller, parce que cela ne pénètre pas le cœur, mais dans le ventre, puis s’en va aux lieux d’aisance». Il déclarait ainsi que tous les aliments sont purs. » (Marc 7, 14-19).
La sainteté est donc spirituelle et n'est pas liée aux interdits alimentaires, qui ne seraient que « des préceptes humains ».






Le porc et le sanglier étaient couramment consommés depuis le paléolithique. Ils sont
restés sans difficulté des aliments appréciés et utiles dans l'Europe chrétienne,
(Le Grand Livre de la chasse de Phœbus, Gaston de Foix, XIVe siècle).






Néanmoins, le Coran reprendra les prescriptions alimentaires du Deutéronome comme base de sa législation. Il en supprimera certaines et en ajoutera d'autres, comme l'interdit de l'alcool, mais il fera du respect des interdits alimentaires un de ses fondements et la marque de la fidélité des croyants.





Artisans boulanger et boucher (Le Trésor des mystères, Tabriz, XVIe siècle ; BnF)
Seuls des musulmans peuvent manipuler les aliments pour qu'ils restent halal.






Le Coran prescrit : « Vous sont interdits la bête trouvée morte, le sang, la chair de porc, ce sur quoi on a invoqué un autre nom que celui de Dieu, la bête étouffée, la bête assommée ou morte d'une chute ou morte d'un coup de corne, ... Aujourd'hui, les mécréants désespèrent [de vous détourner] de votre religion : ne les craignez donc pas et craignez-Moi. » (Sourate 5, 3).
Toujours en contradiction avec le droit reconnu au Christ de corriger la Loi (Sourate 3, 50), le Coran ignore la parole du Christ, au point que rien de moins que la vengeance d'Allah est sollicitée pour une simple transgression alimentaire : « Allah a pardonné ce qui est passé (sur des transgressions alimentaires) ; mais quiconque récidive, de celui-là alors Allah tirera vengeance. Et Allah est puissant, maître de vengeance. » (S. 5, 95).




7. 13. Le Christ transgresse la Loi de Moïse : le tabou des règles des femmes cesse d'être une prescription divine.
Le Christ ne se contente pas de s’affranchir des règles de purifications rituelles, il va abolir un préjugé basé sur le sexisme et la superstition. Les menstruations des femmes font l'objet d'un tabou dans bien des cultures ; il en était de même chez les juifs. Avec le Christ, l'indignité des femmes en période de règles va être oubliée. Le Christ n'a jamais confondu un phénomène physiologique avec un péché.
Le Lévitique enseigne la Loi de Moïse : « Lorsqu’une femme a un écoulement de sang et que du sang s’écoule de son corps, elle restera pendant sept jours dans la souillure de ses règles. Qui la touchera sera impur jusqu’au soir. » (Lévitique 15,19). L'impureté supposée de la femme qui a ses règles, s’étendrait donc à toutes les personnes qui la touchent !





Le châtiment d'une femme et d'un homme ayant succombé à la luxure (fresque de l'église Agios Ioannis, Apozari Kastoria, 1727 ; Grèce). 
Le tabou attaché aux règles des femmes explique qu'aucune iconographie n'existe à leur sujet dans les arts graphiques juif ou musulman.
 La façon très crue (et quelque peu sadique...) dont la femme est ici punie, ne pouvait sans doute se trouver que dans l'art chrétien.





Bien plus tard, le Coran reprendra le même tabou : « Et ils t’interrogent sur les menstrues. - Dis : « C’est une souillure. Séparez-vous donc des épouses pendant les menstrues, et n’en approchez qu’elles ne soient purifiées. Quand elles ont accompli leur purification, alors venez à elles, d’où que Dieu vous l’ordonne. Oui, Dieu aime ceux qui bien se repentent; et Il aime ceux qui bien se purifient. » (Sourate 2, 222).
Le verset suggère que les femmes doivent se « repentir » comme si les règles étaient un péché. Le Coran ne fait aucune distinction entre un état physiologique et un état de péché.


Le Christ va agir totalement différemment : « Jésus partit avec lui, et une foule nombreuse le suivait qui le pressait de tous cotés. Or, une femme atteinte d’un flux de sang depuis douze années, qui avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins et avait dépensé tout son avoir sans aucun profit, mais allait plutôt de mal en pis, avait entendu parler de Jésus : venant par derrière dans la foule, elle toucha son manteau. Car elle se disait : Si je touche au moins ses vêtements, je serai sauvée. » Et aussitôt la source d’où elle perdait le sang fut tarie, et elle sentit dans son corps qu’elle était guérie de son infirmité. Et aussitôt Jésus eut conscience de la force qui était sortie de lui, et s’étant retourné dans la foule, il disait « Qui a touché mes vêtements ? » Ses disciples lui disaient : « Tu vois la foule qui te presse de tous cotés, et tu dis : Qui m’a touché ? » Et il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela. Alors la femme, craintive et tremblante, sachant bien ce qui lui était arrivé, vient se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. Et il lui dit : « Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton infirmité. » (Marc 5, 24-34).


Plusieurs enseignements découlent de ce récit. Le Christ guérit physiquement la femme presque sans le vouloir. Son Être même est divin et la foi de la femme suffit pour obtenir le miracle par un simple contact. Mais le Christ veut aller au-delà de la guérison physique de la femme. Il veut la guérir de sa culpabilité née de la Loi et de ses tabous. La femme a touché le Christ de sa propre initiative, ce qui lui a transmis son impureté rituelle, elle en a honte et elle a peur. Non seulement, le Christ ne lui fait aucun reproche, mais il la félicite au contraire pour sa foi. Elle n'est plus prisonnière des tabous de la Loi, mais félicitée de l'avoir transgressée et récompensée par une guérison physique inattendue. La foi en Jésus-Christ libère de l'esclavage de la Loi de Moïse. Paul théorisera longuement ce concept, au point que certains imaginent que c'est lui qui l'a inventé ! Mais c'est bien le Christ lui-même qui l'a instauré.



Guérison de la femme ayant un flux de sang, (art byzantin serbe, 1340 ; Dečani).




Souillé lui-même – du moins selon la Loi de Moïse - le Christ ne s'en préoccupe pas un seul instant... et il garde toute sa puissance miraculeuse. La suite du récit le confirme. Quand la femme souffrant d’hémorragies est guérie, il est en route vers la maison d'un chef de synagogue dont la fille est malade. « Comme il parlait encore, survinrent de chez le chef de la synagogue des gens qui dirent : Ta fille est morte ; pourquoi importuner davantage le maître ?... Ils arrivèrent à la maison du chef de la synagogue où Jésus vit une foule bruyante et des gens qui pleuraient et poussaient de grands cris. Il entra et leur dit : Pourquoi faites-vous du bruit et pourquoi pleurez-vous ? L'enfant n'est pas morte, mais elle dort. Et ils se moquaient de lui. Alors, ayant fait sortir tout le monde, il prit avec lui le père et la mère de l'enfant, et ceux qui l'avaient accompagné, et il entra là où était l'enfant. Il la saisit par la main, et lui dit : Talitha koumi, ce qui signifie : Jeune fille, lève-toi, je te le dis. Aussitôt la jeune fille se leva, et se mit à marcher ; car elle avait douze ans. » (Marc 5, 38-41).





Jésus ressuscite la fille de Jaïre (Pierre-Claude Delorme, 1817).




Là encore, en prenant la main du cadavre, le Christ se souille rituellement (Levitique 21, 1)... mais il ressuscite néanmoins l'enfant de sa propre autorité ! La femme souffrant d'un flux de sang ne l'a pas davantage souillé. Ce jour là, les femmes sont les principales actrices de son œuvre de guérison, de libération et de salut.


Ce n'est pas Paul qui a inventé que la foi en Jésus-Christ libérait de l'esclavage de la Loi.




7. 14. Le Christ transgresse la Loi de Moïse : les pécheurs ne sont plus rejetés.
Dans la loi de Moïse, les déviants sont isolés : « S'il se trouve au milieu de toi, un homme ou une femme qui fasse ce qui est mal aux yeux de Dieu, en transgressant son Alliance, qui aille servir d'autres dieux et se prosterner devant eux... Si après l’avoir entendu et fait une bonne enquête, le fait est avéré et s’il est bien établi que cette chose abominable a été commise en Israël, tu feras sortir aux portes de ta ville cet homme ou cette femme coupable de cette mauvaise action, et tu lapideras cet homme ou cette femme jusqu’à ce que mort s’ensuive…Tu feras disparaître le mal du milieu de toi. » (Deutéronome 17, 1-7).
Le péché incriminé est majeur, il s'agit d'apostasie, mais la sanction est redoutable ! Le Peuple Élu est un peuple à part, et il maintient sa pureté en rejetant les pécheurs, rejet qui va jusqu'à leur exécution.


Pour le Christ, il en va différemment :
« Jésus traversait la ville de Jéricho. Or, il y avait un homme du nom de Zachée ; il était le chef des collecteurs d'impôts, et c'était quelqu'un de riche. Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il n'y arrivait pas à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui devait passer par là. Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et l'interpella : « Zachée, descends vite : aujourd'hui il faut que j'aille demeurer dans ta maison. » Vite, il descendit, et reçut Jésus avec joie. Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un pécheur. » Mais Zachée, s'avançant, dit au Seigneur : « Voilà, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j'ai fait du tort à quelqu'un, je vais lui rendre quatre fois plus. » Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd'hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d'Abraham. En effet, le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc 19, 1-10).


Zachée est collecteur d’impôts en Terre Sainte. L’impôt sacré, corrélé à la pratique du judaïsme, était versé directement au Temple ; cela signifie que Zachée travaille pour les romains. Il collabore donc avec l'occupant païen. Mais le Christ fait une distinction très nette entre le pécheur et son péché : il ne limite jamais un être humain à ses actes ou à son apparence extérieure. Il rejette le péché, mais jamais le pécheur. Au cours de sa vie publique, Jésus va vivre avec les pécheurs sans craindre leur contact. Il n'attend pas leur repentir pour les fréquenter. Juste avant de mourir, il appellera ses disciples à vivre de même : il s’agit d’« être dans le monde sans être du monde » (Jean 17, 14-15). Les disciples auront appris ce nouveau comportement tout au long de la vie publique du Christ en l'accompagnant chez les pécheurs. Les juifs tenaient les pécheurs à l’écart dans un ostracisme qui devait être insupportable et transformait les publicains – les pécheurs publics - en parias. L'attitude du Christ, ouverte, tolérante et respectueuse, retourne Zachée, le paria : il se convertit, même si le Christ ne lui demande rien. La bienveillance du Christ rompt son isolement de publicain et suffit à le conduire au repentir.


Et Jésus de livrer la raison même de sa venue sur terre : « Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc 19, 10).





Jésus appelle Zachée qui est perché dans son arbre (Icône russe).




Le Coran reste dans la lignée des pharisiens. S'agissant des juifs de Médine - qui refusent la prophétie de Mohamed - même leur amitié est de trop : « Ils aimeraient que vous fussiez mécréants tout comme ils sont mécréants : alors vous seriez tous égaux ! Ne prenez donc pas d'amis chez eux, jusqu'à ce qu'ils émigrent dans le sentier de Dieu. Mais s'ils tournent le dos, saisissez-les alors, et tuez-les où que vous les trouviez ; et ne prenez pas chez eux ni amis ni secoureur. » (Sourate 4, 89). Un homme qui s'est soumis à l'islam – qui a « émigré dans le sentier de Dieu » - et qui regrette son choix - qui a « tourné le dos » - peut donc être poursuivi et tué. Ici, comme dans le Deutéronome, l’apostasie est punie de mort.





Homme aux sangliers (Bukhārā, 1553, Traduction en turc par Nevaï, du Mantik el-taïr d'Attar). La façon très explicite dont ces bons
musulmans considèrent cet homme supposé impur semble propre à illustrer l'ostracisme où est tenu le non musulman ou le mauvais musulman.




La parole du Christ est tout à fait différente. Dans un autre épisode célèbre, les Évangiles racontent que Jésus appelle un autre collecteur d'impôt pour le faire Apôtre. Il s'agit de Matthieu, l'évangéliste : « Étant sorti, Jésus vit en passant, un homme assis au bureau de la douane, appelé Matthieu, et il lui dit : « Suis-moi ! » Et, se levant, il le suivit. » (Matthieu 9, 9). Marc nomme le collecteur d’impôts, « Lévi, fils d'Alphée » (Marc 2, 14) et Luc simplement « Levi » (Luc 5, 27).
On a cru que ce Matthieu, fils d'Alphée avait écrit l'évangile dit de Matthieu. Mais, les exégètes contemporains pensent que les écrits de l'apôtre Matthieu, fils d'Alphée, auraient en fait servi de source commune aux trois Évangiles synoptiques. Les synoptiques sont les Évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc. Ils ont tous les trois une structure commune, c'est pourquoi ils sont appelés synoptiques, ce qui signifie qu'ils peuvent être lus en parallèle. Tous les trois font le même choix éditorial : la vie du Christ est présentée par thèmes et sans se préoccuper de chronologie.





Appel de Matthieu Levi (miniature du Codex de Egbert vers 980).







Un publicain, un collecteur d’impôt, est donc un des douze Apôtres et il serait l'auteur de la première version écrite des Évangiles, aujourd'hui perdue, mais dont on retrouve la trace dans les synoptiques.




7. 15. Le Christ transgresse la Loi de Moïse et touche un lépreux, il est ému de compassion.
La Loi de Moïse dit : « Le lépreux, atteint de la plaie, portera ses vêtements déchirés et aura la tête nue ; il se couvrira la moustache et criera : « Impur ! » « Impur ! ». Aussi longtemps qu’il aura la plaie, il sera impur. Étant impur, il habitera seul ; sa demeure sera hors du camp. » (Lé 13, 45-46 ou Nb 5, 1-3). Le risque de contagion rend cette prescription pleine de bon sens, mais quelle cruauté pour le malade !


Le Coran parle peu des malades. Seuls deux versets en parlent pour signaler qu’ils sont inférieurs aux bien-portants : « Et l’aveugle et le voyant ne sont pas égaux. » (S. 35, 19) et S. 13 (16). La croyance exprimée dans le Coran que bienfaits et malheurs viennent tous d'Allah (S. 18, 60-82), a conduit les musulmans à la conviction qu'ils méritaient les malheurs subis. Néanmoins, le Coran facilite le jeûne du Ramadan aux malades. Ils doivent rattraper les jours manquants plus tard, certes, mais ne sont pas obligés de jeûner s'ils ne sont pas en état de le faire (S. 2, 184).


Une fois de plus, le Christ va transgresser la Loi de Moïse : « Un lépreux vient à Jésus, le supplie et, s’agenouillant, lui dit : « Si tu le veux, tu peux me purifier ». Ému de compassion, il étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. » Et aussitôt la lèpre le quitta et il fut purifié. Et, le rudoyant, il le chassa aussitôt et lui dit : « Garde-toi de rien dire à personne ; mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce qu’a prescrit Moïse : ce leur sera une attestation. »
Mais lui, une fois parti, se mit à proclamer hautement et à divulguer la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer dans une ville, mais il se tenait dehors, dans des lieux déserts ; et l’on venait à lui de toutes parts. » (Marc 1, 40-45).



Jésus guérit le lépreux (XIIe siècle, cathédrale Santa 
Maria Nuova di Monreale ; près de Palerme ; Sicile).




Ce miracle est tellement impressionnant que le Coran lui-même s'en fera l'écho des siècles plus tard (Sourate 3, 49).


Plusieurs éléments sont à relever. Le Christ pouvait guérir le lépreux sans le toucher, juste avec des mots comme il le fait d’habitude, mais là, il est « ému de compassion ». Malgré les risques de la contagion, les rigueurs de la Loi de Moïse disparaissent devant son amour pour l’humanité. Voilà le cœur de la révélation : Dieu aime les hommes. La loi sans bienveillance n’est qu’une carcasse vide, un « sépulcre blanchi » inutile et trompeur (Matthieu 23, 27).
Après son miracle, le Christ « rudoie » et « chasse » l'ancien lépreux. Le lépreux n'est pas recruté pour faire la promotion du Christ. Ainsi, dans les évangiles, les nombreux miraculés du Christ disparaissent-ils toujours de la suite du récit. Ils retournent à leur vie quotidienne et plus personne n'en parle. Jamais le Christ ne réclame rien en échange d'un miracle, car le don de Dieu est gratuit.
Le Christ renvoie le lépreux guéri aux prêtres juifs, pour qu’en fidélité à la loi de Moïse, il fasse l’offrande qui le réintègre dans la communauté. L'homme peut ainsi retrouver la place qui est la sienne dans la société juive. L’ancienne Alliance est toujours valable et l’homme est libre de sa religion.
Mais le lépreux désobéit au Christ. Il ne retourne pas vers les prêtres juifs et part proclamer partout ce qui lui est arrivé. L’homme est libre. Le miraculé n’encourt aucun reproche de la part du Christ, même si cela l'oblige à se faire discret.


Libérer les hommes et les femmes de l’esclavage de la Loi entraîne quelques désordres, mais cela ne semble pas essentiel. La foi en Jésus Christ libère de l'esclavage de la loi. Le Christ l'apprend aux hommes, même si cela lui nuit. Et Jésus ira jusqu'à la mort en croix pour libérer les hommes.
Et les malades seront l'objet des soins attentifs des chrétiens qui fonderont les premiers hôpitaux, y compris en terre musulmane.




7. 16. Le Christ transgresse la Loi de Moïse : le Sabbat est profané.
Que dit la loi de Moïse ? « Souviens-toi du jour du Sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage ; mais le septième jour est un Sabbat pour le Seigneur ton Dieu. Tu n’y feras aucun ouvrage. » (Exode 20, 8-10). Le Deutéronome 5, (12-15) et le Lévitique 23 (3) rappellent les mêmes obligations.





Lapidation pour viol du sabbat tel qu'a dû/ ou a pu, le pratiquer le judaïsme
(Bible historiale de Guiard des Moulins, Paris, XIVe siècle ; Bnf).




Or, le Christ va faire des miracles le jour du Sabbat en transgressant la Loi de Moïse qui interdit toute activité ce jour là. « Or Jésus enseignait dans une synagogue, le jour du sabbat ; et voici qu’il y avait là une femme ayant depuis dix-huit ans un esprit qui la rendait infirme ; elle était toute courbée et ne pouvait absolument pas se redresser. La voyant, Jésus l’interpella et lui dit : « Femme, te voilà délivrée de ton infirmité » ; puis il lui imposa les mains ; et, à l’instant même, elle se redressa, et elle glorifiait Dieu.
Mais le chef de la synagogue, indigné de ce que Jésus eût fait une guérison, le sabbat, prit la parole et dit à la foule : « Il y a six jours pendant lesquels on doit travailler ; venez donc ces jours-là vous faire guérir, et non le jour du sabbat ! ». Mais le Seigneur lui répondit : « Hypocrites ! Chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Et cette fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix-huit ans, il n’eût pas fallu la délier de ce lien le jour du sabbat ! » (Luc 13, 10-16).
Il y a une note d'humour délicieuse dans ce texte. Du dimanche au vendredi, il y a des miracles à la synagogue et son chef n'y voit pas d’inconvénient... il semble même ne pas remarquer ce que cela a d'inhabituel. Mais, si un miracle est accompli le jour du sabbat, là non, c'est trop ! En fidèle fonctionnaire de la Loi, il applique le règlement au point d'être rendu aveugle à ce qui se passe sous ses yeux. Les contraintes de la Loi lui ont fait perdre toute spontanéité et toute capacité d'émerveillement.
On peut remarquer que cette fois-ci, Jésus ne demande pas à la femme ce qu'elle veut. D’habitude, il ne fait pas de miracle sans demander au malade ce qu'il souhaite. On peut supposer, dans le cas présent, qu'il s'agit de ne pas pousser la femme à contrevenir aux lois sur le Sabbat. Le Christ assume seul la transgression.


Finalement, toutes les activités humaines seront autorisées pendant le Sabbat : « Et il advint qu'un jour de sabbat il passait à travers les moissons et ses disciples se mirent à se frayer un chemin en arrachant les épis. Et les pharisiens lui disaient : « Vois ! Pourquoi font-ils le jour du sabbat ce qui n'est pas permis ? » ... Il leur disait : « Le Sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat, en sorte que le Fils de l'homme est maître même du sabbat. » (Marc 2, 23-24 puis 27, 28).
Le Christ vient de libérer le Sabbat du lourd interdit qui pesait sur lui.





Jésus guérit un homme à la main desséchée le jour du Sabbat (XIIe siècle, cathédrale de Monreale, Sicile).









Selon le Coran, la prière hebdomadaire est ordonnée le vendredi : « Ô vous qui avez cru, quand on vous appelle à la prière du jour du vendredi, accourez à l'invocation de Dieu, et laissez tout commerce. Cela est bien meilleur pour vous si vous saviez. » (S. 62, 9). Mais ce jour sacré reste ouvert aux activités profanes dès que la prière est achevée (S. 3, 50). Sur ce dernier point seulement, le Coran respectera sa propre affirmation qui donne au Christ le droit de réformer la Loi de Moïse (Sourate 3, 50).




7. 17. Jésus, Verbe de Dieu.


Jésus est dit « Verbe » de Dieu dans le Nouveau Testament, ce qui signifie « Parole ». « Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut... » (Jean 1, 1-2).
Dès le début du Prologue de Jean, la divinité de Jésus est affirmée et cela sans aucune ambiguïté. Par ailleurs, la Genèse nous a appris que Dieu crée par sa parole (Genèse 1, 3), voilà le Christ, Verbe de Dieu, investi d'un rôle très particulier dans la Création...
« ... Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde. Il était dans le monde et le monde fut par lui, et le monde ne l'a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas accueilli. Mais à tous ceux qui l'ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu. Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité... » (Jean 1, 9-14).


Jésus est donc Dieu et Verbe de Dieu. Le Christ ne se limite donc pas à offrir la parole de Dieu à l'humanité, il est lui-même cette parole divine. Cela implique quelques conséquences qui ne sont pas assez relevées. En fait, quand le Christ parle, il exprime bien évidemment la parole de Dieu. Mais sa vocation de Verbe ne se limite pas à cette parole. Son Être même, sa Personne, est Verbe de Dieu, Parole de Dieu. Ce qui signifie que son corps, ses gestes et ses actions sont « paroles de Dieu ».


Dans ses relations à la Loi, cette donnée éclaire d'un jour nouveau son comportement. Le Christ a effectivement maintenu la Loi oralement, mais il l'a transgressée dans les faits et par des actions. Il pourrait sembler à un lecteur superficiel de l’Évangile que le Christ n'a pas touché à la Loi, puisqu’il l'a maintenue oralement. Or, en transgressant la Loi, le Christ l'abolit. Ce que fait le Christ - ses actions et ses gestes - est l'équivalent d'une Parole dite avec l'autorité divine, car il est lui-même Parole de Dieu, Verbe de Dieu !





Le Christ porte l'inscription : « Je suis la Lumière du monde » (mosaïque du Xe siècle, Sainte-Sophie ; Constantinople/Istanbul).




La suite du Prologue de Jean confirme ce rapport très particulier du Fils Unique-engendré à la Loi de Moïse et à la vérité : « Car la Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. Nul n'a jamais vu Dieu ; le Fils Unique-engendré qui est tourné vers le sein du Père, Lui, l'a fait connaître. » (Jean 1, 17-18).
Voilà la vérité définie par Jean : « la vérité [est venue] par Jésus-Christ. ». Ailleurs, il sera précisé que le Christ est lui-même cette vérité : « Je suis le chemin la vérité et la vie, nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14, 16). Jésus, la Vérité parfaite de Dieu, est venu offrir Cette vérité aux hommes. Verbe de Dieu, rien dans ses paroles, dans ses actes ou dans son être, n'est étranger à la vérité divine. L'accomplissement véritable de la Loi de Moïse se trouve donc dans la personne divine du Christ, le seul chemin vers le Père, le seul en qui repose la vie éternelle et la vérité de Dieu.


Bien plus tard, même s'il ne reconnaît pas sa divinité, le Coran appellera également Jésus le « Verbe de Dieu » : « Quand les anges dirent : O Marie, voilà que Dieu t’annonce un Verbe de sa part : son nom est l’Oint, Jésus fils de Marie, illustre ici-bas comme dans l’au-delà, et l’un des rapprochés. » (S. 3, 45).
Dans le Coran, Allah crée également par sa parole : « Il n’a rien d’autre à en dire que : « Sois », et c’est. » (Sourate 40, 68 ; S. 54, 49-50 ; S. 3, 47). Mais le Coran ne fait pas le lien entre l'acte créateur de Dieu par sa parole et l'appellation de « Verbe » qu'il donne par ailleurs à Jésus. De la même façon que le Coran parle de Jacob en le nommant Israël sans saisir ce que cela signifie, le Coran nomme Jésus le Verbe, sans comprendre le sens de cette identité.
Un non-musulman pourrait facilement supposer que l'auteur du Coran a repris toutes les appellations, les connaissances et les éléments de foi qui étaient ceux de ses contemporains sans forcement en saisir toutes les implications théologiques. En revanche, un musulman croit le « Coran incréé », ce qui implique sa perfection absolue. Pour les musulmans, Mohamed est le transmetteur passif, le copieur fidèle d'une parole divine et éternelle. Pour les musulmans, cela place le Coran – qui incarne la Parole parfaite et éternelle d'Allah - dans la situation même qui est celle du Christ pour les chrétiens. Le Christ et le Coran incarnent donc, chacun pour leurs fidèles, la Parole éternelle de Dieu et la Vérité parfaite.
Il faut néanmoins remarquer qu'il existe deux Paroles de Dieu contradictoires dans l'islam : le Christ, Verbe d'Allah et le Coran ! Les musulmans contournent cette contradiction en disant que les Évangiles ont été falsifiés. Néanmoins, le droit légitime du Christ d'alléger la Loi de Moïse est reconnu par le Coran (S. 3, 50), ce qui est la reconnaissance implicite que les Évangiles n'ont pas été falsifiés quand ils relatent les transgressions du Christ au sujet de la Loi. Par ailleurs, les musulmans, qui reconnaissent que Jésus est Verbe de Dieu (S. 3, 45), ne peuvent plus être sauvés par la Loi puisque le « Verbe » l'a abolie (S. 3, 50) !


En ce qui concerne les juifs, les conclusions sont autres. On a vu que le Christ a maintenu la Loi de Moïse pour les juifs et non pour le monde. De plus, les Juifs refusent de reconnaître que Jésus est Verbe de Dieu. En le traitant d'imposteur, ils restent dans la logique. Ils ne reconnaissent pas la légitimité du Christ, Verbe de Dieu. Ils en restent donc à la Loi de Moïse.


Désormais, les chrétiens échappent donc aux rituels obsessionnels de la Loi, à son indifférence aux faiblesses des hommes et à sa cruauté envers les pécheurs. Ils sont affranchis de la Loi. Désormais, ils obéissent - ou plutôt écoutent, suivent et imitent - Jésus-Christ, Parole vivante de Dieu, le seul chemin vers le Père, la porte unique du salut, l'incarnation parfaite de la Vérité et Dieu Lui-même. Voilà ce que signifie être « Verbe de Dieu » (Jean 1, 1 ; S. 3, 45).





Le Christ enseignant : Sa parole et son exemple sont devenus la Loi des chrétiens (VIe siècle ; monastère Sainte-Catherine du Sinaï).




7. 18. Les grandes questions fondamentales : la maladie vient-elle de Dieu ?
Jésus répond à l'Ancien Testament.


L'humanité est confrontée à la misère, à la souffrance et à la mort. Ce sont des faits. Les athées voient dans le mal la preuve de l'inexistence de Dieu. Les croyants sont donc confrontés à la grande question fondamentale : comment mettre en cohérence le mal avec la foi en la bonté de Dieu ?
Dieu envoie-t-Il des maladies pour punir les hommes pécheurs ? Un malade est-il forcement pécheur ? La maladie est-elle la preuve que le malade a péché ?
En s'inspirant d'un mythe sumérien, le livre de Job avait posé la question dans l'Ancien Testament. Maintenant, le Christ y répond : « En passant, [Jésus] vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples lui demandèrent : Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Jésus répondit : « Ni lui ni ses parents n’ont péché... » (Jean 9, 1-3). La maladie existe mais elle est sans aucun lien avec l'état moral du malade ou de ses proches.



Jésus guérit un aveugle
(Codex Egberti, vers 980 ; Stadtbibliothek Trier).




Ici, la présence du Christ va donner un sens à cette maladie : « Ni lui ni ses parents n’ont péché, mais c'est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu. » (Jean 9, 3). Jésus guérit alors miraculeusement l'aveugle. Plus tard, la mort en croix du Christ répondra définitivement à la question de la souffrance des hommes. Jésus, le seul juste, a souffert sa passion. En lui, la souffrance humaine se trouve définitivement dissociée du péché.
Paul expliquera plus tard : « Je complète dans ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ » (Colossiens 1, 24). Mystique et étrange affirmation de Paul qui pourrait sembler manifester un orgueil absolu, mais qui est le moyen offert par Dieu pour donner sens à nos souffrances. Nos souffrances ne sont pas vaines, elles nous permettent – si nous le souhaitons – de les offrir à Dieu pour qu'elles participent mystérieusement à la rédemption de l'humanité. Cette voie mystique d'acceptation de la souffrance a souvent été critiquée comme un dolorisme qui conduirait au masochisme. Mais il s'agit d'un choix spirituel individuel – et non imposé - qui n'interdit pas de se soigner. D'ailleurs, l'attitude du Christ nous éclaire. Verbe de Dieu, lui seul dit la vérité par son comportement. Il n'a jamais dit à quiconque de continuer à souffrir stoïquement, puisqu'il a fait des miracles pour guérir les malades. À sa suite, les chrétiens tenteront de soulager toutes les souffrances humaines par le moyen de leurs sciences. En effet, Dieu nous a confié la responsabilité du monde et, donc, le devoir de dominer la maladie. Mais, la mort est inéluctable au terme d'une vie terrestre pétrie de souffrance. Dieu n'a pas supprimé la souffrance, Il a envoyé son Fils Unique-engendré dans le monde pour qu'il partage notre vie douloureuse.





Les splendides Hospices de Beaune ont été fondés en Bourgogne au XVe siècle, par le 
chancelier Nicolas Rolin et son épouse Guigone de Salins pour soigner gratuitement les pauvres.




L'islam donne une autre vision du rapport à la souffrance. Dans le Coran, il est clairement exprimé que le malade – avec sa dépendance - est inférieur au bien-portant, et cela selon la décision même d'Allah : « Sont-ils égaux, le voyant et l’aveugle ? » interroge la Sourate 13 (16). « L’aveugle et le voyant ne sont pas égaux. » répond la Sourate 35 (19). Et cette inégalité est voulue par Allah, puisque tout provient de lui : « Toute âme va goûter la mort. Et nous vous éprouvons de tentation, en mal et en bien. Et vers Nous vous serez ramenés. » (S. 21, 35). La santé comme la maladie viennent donc d'Allah. Allah se sert des maladies pour tester la soumission et la persévérance des fidèles : « Très certainement, Nous vous éprouvons, afin de savoir ceux d'entre vous qui luttent, ainsi que les endurants, et d'éprouver ce qui en est de vous. » (S. 47, 31). La révolte face à la maladie est perçue comme un péché puisque c'est Allah qui a choisi d'envoyer les maladies à ses fidèles.

En Jésus-Christ, les chrétiens ont définitivement renoncé à la vision du livre de Job, qui suppose que Dieu envoie les maladies, en conséquence des péchés, comme punition ou comme épreuve pour tester la fidélité du croyant. Un malade peut être saint, un Juste peut souffrir. La maladie existe, mais Yahvé a donné aux hommes la liberté de dominer le monde (Genèse 1, 28) ce qui implique qu'ils peuvent utiliser leur intelligence pour vaincre les maladies.
La tentation est l’œuvre du démon (Luc 4, 1-13 ; Marc 1, 12-13 ; Matthieu 4, 1-11) et non résultat de la volonté de Dieu, qui nous aide à en triompher (Matthieu 6, 13 ; Luc 11, 4). « Dans l'épreuve de la tentation, que personne ne dise : « Ma tentation vient de Dieu. » Dieu en effet ne peut être tenté de faire le mal, et lui-même ne tente personne » (Épître de Jacques 1, 13).


Voilà la position des chrétiens : Yahvé est innocent du mal.




7. 19. Les grandes questions fondamentales : les catastrophes naturelles viennent-elles de Dieu ?
Dieu envoie-t-Il les catastrophes pour punir les pécheurs ? Inspiré d'un mythe païen sumérien polythéiste, l'histoire de Noé reprenait ce questionnement humain. Face à une catastrophe naturelle - ici une inondation destructrice - la Genèse avait répondu que seul le péché des hommes avait entraîné la juste punition divine.


En Jésus-Christ, l'histoire de Noé trouve son épilogue : « Survinrent des gens qui lui rapportèrent ce qui était arrivé aux Galiléens, dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs victimes. Prenant la parole, il leur dit : « Pensez-vous que, pour avoir subi pareil sort, ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs, que tous les autres Galiléens ? Non, je vous le dis, mais si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous pareillement. Ou ces dix-huit personnes que la tour de Siloé a tuées dans sa chute, pensez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les hommes qui habitaient Jérusalem ? Non, je vous le dis ; mais si vous ne voulez vous repentir, vous périrez tous de même » (Luc 13, 1-5).
Pilate a fait tuer des juifs au moment où ils sacrifiaient, dans un moment de recueillement, de prière et non lors d'une émeute. Autre fait divers, une tour s'est effondrée tuant 18 personnes. Le Christ l'affirme fermement : les victimes n'étaient pas plus pécheresses que les autres. Les catastrophes ne sont pas des punitions divines et les exactions des tyrans ne sont pas voulues par Yahvé. Chaque est responsable de ses actes. Au XXe siècle, certains théologiens, après la seconde guerre mondiale, ont peiné à expliquer la réalité des actes des nazis alors qu'il existe un Dieu bon et Tout-puissant. Pourtant, la Genèse signale que Yahvé a laissé la terre aux hommes et qu'ils en ont la responsabilité (Genèse 1, 26-28). Et le Christ nous a enseigné le « Notre Père » où il est dit explicitement que le Père règne aux cieux et non sur la terre (Matthieu 6, 10). On ne doit donc pas chercher la volonté divine dans les catastrophes naturelles, ni dans les cruautés des tyrans. En particulier, on ne doit pas y voir la preuve des péchés des victimes. Ce sont les tyrans qui sont responsables de leurs actes et non les péchés de leurs victimes, et encore moins Yahvé. Par ailleurs, les catastrophes naturelles sont habituelles, inhérentes à la nature. Elles sont simplement l’occasion pour le croyant de réfléchir sur la précarité de la vie et à se tenir prêt spirituellement à la vie éternelle. En effet, malgré la phrase du Christ « mais si vous ne voulez pas vous repentir, vous périrez tous de même » (Luc 13, 5), les hommes - qui sont tous pécheurs - ne meurent pas tous de catastrophes naturelles ou d'exactions humaines... En fait, il s'agit bien davantage de « veiller pour ne pas être surpris » (Matthieu 24, 37-44). La vie est fragile et peut s'interrompre à tout instant. Les hommes doivent penser à se convertir avant qu'il ne soit trop tard. Voilà ce qu'exprime le Christ. Cela sera repris par Paul : « Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Romains 8, 28). Il ne s'agit pas de croire que Dieu rendra la vie d'un croyant toujours facile – l'observation du monde nous démontre tous les jours le contraire – mais de penser que Dieu donne des grâces à celui qui connaît le malheur. Piètre consolation, penseront certains. Mais un croyant sait que gagner sa vie éternelle est une grâce et une consolation en soi. Il s'agit donc de saisir, à l’occasion d'un malheur, le moyen de se sanctifier (Romains 8, 28-39). Ce n'est donc pas le malheur qui vient de Yahvé, mais la grâce reçue à cette occasion qui permet de le supporter saintement et de trouver le chemin de la conversion. Et complétant cette grâce spirituelle, la foi du chrétien lui enseigne que le génie de Dieu Lui permet souvent de conduire les hommes à une réussite humaine au travers et par delà leurs échecs et leurs malheurs.


La Tradition musulmane verra elle aussi dans une catastrophe l'occasion pour un musulman de s’interroger sur sa pratique et se convertir. Mais, dans le Coran, Allah reste le responsable des catastrophes naturelles : « Quoi ! Êtes-vous tellement à l'abri que Celui qui est au ciel ne puisse vous engloutir par la terre ? Et voilà qu'elle tremble ! Ou êtes-vous tellement à l'abri que Celui qui est au ciel ne puisse vous envoyer un ouragan ? » (S. 67, 16-17) ou S. 17, (69). Face aux catastrophes, le croyant doit se taire et accepter.


Un autre récit coranique confirme ce point de vue. Il met en scène Moïse et un envoyé d'Allah qui partent tous les deux dans un voyage initiatique. Moïse est mis au défi de suivre l'envoyé d'Allah sans poser de question, mais il ne peut s'empêcher de s'indigner face aux actes injustes de cet envoyé. « ... Ils partirent donc et marchèrent jusqu'au bord de la mer ; étant entré dans un bateau, l'inconnu le brisa. « L'as-tu brisé, demanda Moïse, pour noyer ceux qui sont dedans ? Tu viens de commettre là une action étrange. » « Ne t'ai-je pas dit que tu ne pourrais pas demeurer avec moi. » « Ne me blâme pas, reprit Moïse, d'avoir oublié tes ordres, et ne m'impose point des obligations trop difficiles. » Puis ils partirent tous deux ; et quand ils eurent rencontré un enfant, [l'homme] le tua. Alors [Moïse] lui dit : « As-tu tué un être innocent qui n'a tué personne ? Tu as commis certes, une chose affreuse ! » [L'autre] lui dit : « Ne t'ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie ? » « Si, après cela, je t'interroge sur quoi que ce soit, dit [Moïse,] tu ne me permettras plus de t'accompagner. Maintenant excuse-moi. » … « Ici nous nous séparerons, reprit l'inconnu. Je vais seulement t'apprendre la signification des choses que tu as été impatient de savoir. Le navire appartenait à de pauvres gens qui travaillaient sur mer ; je voulus l'endommager, parce que va venir un roi qui s'emparera de tous les navires. Quant au garçon, ses père et mère étaient des croyants ; nous avons craint qu'il ne leur imposât la rébellion et la mécréance. Nous avons donc voulu que leur Seigneur leur accordât en échange un autre plus pur et plus affectueux. » (S. 18, 74-81). L'explication proposée par le Coran des cruautés voulues par Allah, renvoie à une éventualité de péché, une simple perspective non encore réalisée. Étrange indifférence pour la vie d'un enfant innocent ! Les non musulmans peuvent y percevoir l'expression de l’indifférence face à la mortalité infantile effroyable chez les contemporains de Mohamed.
Quant aux musulmans, face à ces souffrances qu'ils croient d'origine divine, ils en conçoivent un incurable fatalisme.







Représentation de Kadir, le verdoyant (origine inconnue). Kadir représente une forme d’aboutissement mystique, 
de sagesse. Sa compréhension des mystères divins s’oppose au prosaïsme trop humain de Moise.




« Si Dieu te frappe d’un malheur, nul autre que Lui ne l’écartera de toi. » (Sourate 10, 107). Nous avons déjà vu que la mystique musulmane est dans la lignée du mazdéisme, du zoroastrisme et du manichéisme, qui veulent que bien comme mal soient d'origine divine. Le judaïsme et le christianisme professent, eux, que Yahvé est créateur du bien et de la liberté des hommes. Juifs et chrétiens restent donc libres de lutter contre le malheur, là où le Coran préconise l'acceptation, la soumission – et finalement le fatalisme - à ses fidèles.




7. 20. Les grandes questions fondamentales : les hasards de la nature sont-ils des récompenses divines ?
Dieu modifie-t-il les circonstances de la vie des hommes selon leur sainteté ? La tentation des juifs avait été de penser que les maladies provenaient d'une punition divine. A contrario, ils avaient imaginé que les bienfaits et la réussite humaine étaient la preuve de la faveur divine et la marque de la sainteté de ses bénéficiaires. Le roi Josias s'était fait le chantre de cette conviction (Deutéronome 26, 18-19). Elle sera reprise par les courants protestants qui pratiquent une lecture littérale de la Bible.


Le Christ sort de cette vision simpliste et erronée. Les bonnes ou les mauvaises choses sont données à l'humanité entière quel que soit son état moral et spirituel : « Aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous? Les publicains aussi n'agissent-ils pas de même ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens aussi n'agissent-ils pas de même ? Vous donc vous serez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. » (Matthieu 5, 45-47).
Les hasards de la vie ne doivent pas être interprétés comme l'expression de la volonté de Dieu. Un bienfait ne signale pas l'homme juste, ni une difficulté un homme pécheur : chacun reçoit indistinctement la pluie et le beau temps. Dieu donne donc à tous – justes et injustes - les bienfaits de la nature. L’élection divine ne se manifeste pas par la réussite humaine ou par la facilité du chemin. L’élection divine est visible quand un homme est capable d'aimer son prochain et en particulier quand il parvient à pardonner à son ennemi. Là est la marque de l'action divine - dans la faculté à pardonner à son ennemi - et non dans le hasard des conditions climatiques.


Dieu n'est donc responsable, ni des catastrophes, ni de la maladie, ni de la misère, ni de la cruauté des hommes ! Le Dieu des chrétiens est innocent du mal ! Les hommes sont libres de bien, et éventuellement de mal agir.
Effectivement, une partie du mal provient du péché personnel des hommes. Les hasards de la nature sont responsables d'une autre partie des injustices et des difficultés. Les hommes ont reçu de Dieu une intelligence suffisante pour maîtriser ces phénomènes naturels : catastrophes naturelles, maladies, hasards des événements. Aux hommes d'assumer la liberté que Dieu leur a donnée pour construire un monde juste et heureux ! Voilà la position des chrétiens et en particulier celle des catholiques. Les protestants - qui pratiquent une lecture plus littérale de la Bible, et particulièrement de l'Ancien Testament - sont tentés de voir dans leur réussite humaine la récompense donnée par Dieu à leur sainteté. Mais l'esprit d'entreprise des protestants n'est pas expliqué par la simple conviction d'être bénis de Dieu dès ici-bas. Leur esprit d’entreprise provient de la lecture qu'ils font des épîtres de Paul : « Que celui qui ne travaille pas, qu'il ne mange pas non plus » (2 Thessaloniciens 3, 10). En 1904, le sociologue Max Weber a analysé ce comportement dans L’Éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Rendus responsables du monde par Dieu, la paresse et le laisser-aller sont des péchés. L'activité et l'esprit d'entreprise en deviennent des vertus spirituelles. Ces vertus ont fait la richesse économique des civilisations chrétiennes et en particulier protestantes. Dans toutes les civilisations chrétiennes, le progrès scientifique, l'innovation technologique et le désir de rendre les sociétés justes et bienveillantes sont nés de la responsabilité individuelle, de l'activité créatrice et de la conviction que l'on peut modifier le monde. Les chrétiens ont le droit et le devoir d’agir pour maîtriser le monde et améliorer leur vie. L'action matérielle de Dieu dans le monde, la Divine Providence, reste un cadeau gratuit de Dieu uniquement orienté vers le bien et qui respecte le libre-arbitre de l'homme. Mais l'homme ne doit pas tout attendre de la Providence divine, il doit assumer pleinement la liberté qui lui a été offerte pour construire une civilisation conforme à la volonté de Dieu.





Ambulance militaire danoise 1878. La croix rouge a été fondée en 1864 pour aider
les victimes des guerres et des catastrophes, quelque soit leur nationalité.




Le Coran a sur ces points une autre position. Il affirme qu'Allah est maître de tout, du bien comme du mal (Sourate 113, 1-2 ; S. 33, 17). Allah étant maître de tout, Il a Lui-même voulu que des hommes soient pécheurs et ceux-ci n'agissent pour le mal que sur Son ordre (Sourate 6, 39 ; S. 6, 123). Les bienfaits terrestres sont présentés comme des récompenses divines (Sourate 92, 5-6) et les malheurs comme des punitions (S. 32, 21). De plus, tout le monde sait que des hommes justes peuvent connaître des difficultés. Dans la théologie coranique, les difficultés sont envoyées pour éprouver le foi du croyant (S. 2, 155-157).
Dans le Coran, Allah donne donc bienfaits et malédictions sans aucun lien avec la vertu des hommes : il ne sert plus à rien d'agir. Certains oulémas maintiennent que l'islam ne pousse pas au fatalisme. Mais, concrètement, face à cette Toute-puissance divine - dispensatrice des bienfaits comme des malheurs apparemment distribués au hasard - le peuple musulman a été conduit à abdiquer tout esprit de responsabilité. Jusqu'à nos jours, les musulmans ponctuent toujours leurs conversations du « Inch'Allah » - « Si Dieu le veut », ce qui signifie que rien sur terre ne survient sans le bon vouloir d'Allah. C'est comme si les musulmans ignoraient qu'ils puissent agir hors de la volonté d'Allah, ou bien comme s'ils récusaient que ce fut possible. Peut-être même craignent-ils d’apparaître impies et ou provocateurs envers Allah en suggérant qu'ils sont maîtres de leur destin ? Finalement, ne serait-ce pas dangereux de donner l'impression à Allah – Ce Dieu si redoutable - que l'on pense pouvoir agir hors de Sa volonté ?
La parole du Christ a donc affranchi les hommes de la superstition et du fatalisme, même s'il faut habituellement bien des siècles aux peuples pour comprendre cette libération ... et souvent toute une vie à un homme pour la mettre en pratique. Jésus nous a conduits à assumer la responsabilité du monde. Le Christ a incité les chrétiens à exercer leur liberté pour déployer les trésors de leur inventivité et bâtir un monde qu'ils dominent scientifiquement mais également qu'ils organisent autour des grandes valeurs divines : la justice, la liberté et la bienveillance.




7. 21. Séparation des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif.
Dans nos esprits modernes, issus des Lumières, la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire est le fondement de la démocratie. Ceux qui, au XVIIIe siècle en France, ont théorisé la séparation des pouvoirs ont cru le faire en opposition avec l’Église. En fait, ils n'ont fait que transcrire en concepts laïcs ce qui était en germe dans les Évangiles. C’est pourquoi la démocratie s’est implantée d'abord en terre chrétienne. Ses prémices antiques sont grecques, son accomplissement moderne est chrétien.


« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Matthieu 22, 21, Luc 20, 25) dit le Christ. Jésus a ici définitivement séparé le pouvoir temporel du pouvoir religieux. Le Christ ne conseille pas la révolution : le gouvernement en place est légitime. Cela ne signifie pas qu'il soit saint, mais que les affaires temporelles ne doivent pas être traitées par les mêmes institutions que les affaires spirituelles. Au cours de l'histoire, nous verrons des papes essayer d’asseoir leur domination sur les rois, ou des rois essayer de gouverner l’Église : cela a échoué. Les civilisations chrétiennes aboutissent naturellement à une séparation entre pouvoir étatique - représenté par un empereur, un roi, un président ou un dictateur - et pouvoir religieux – incarné par l’Évêque, le Pape ou le Patriarche. Ainsi en a-t-il toujours été chez les chrétiens qui adorent le Dieu-Trinité. En France, la séparation de l'Église et de l'état a été officialisée tardivement, au XXe siècle. Mais dans les faits, cette séparation a toujours été manifestée par deux institutions distinctes. La civilisation musulmane n'a jamais connu une telle séparation : les pouvoirs religieux et temporel y sont fusionnés.





« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Pierre-Paul Rubens, 1577-1640).


Détaché du domaine temporel, le Christ refuse de s'engager dans les trois domaines entrant habituellement dans les prérogatives de l'état : l'exécutif, le législatif et le judiciaire.




Après la multiplication des pains, les juifs veulent faire de Jésus leur roi, mais le Christ se dérobe : il refuse le pouvoir exécutif (Jean 6, 15).
Par ailleurs, on a vu que le Christ a rendu immoral toute notion de « charī'a », puisque la Loi divine ne doit pas servir à juger autrui. « Tu ne jugeras pas » dit le Christ (Luc 6, 37). La Loi de Dieu est donc impropre à l'usage du pouvoir législatif.
De même, le Christ refuse d'exercer la fonction judiciaire : « Quelqu’un de la foule dit [à Jésus] : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » Il lui dit : « Homme, qui m’a établi pour être votre juge ou régler vos partages ? ». Puis il leur dit : « Attention ! Gardez-vous de toute cupidité, car, au sein même de l’abondance, la vie d’un homme n’est pas assurée par ses biens. » (Luc 12, 13-15). Le Christ ne récuse pas la justice humaine, il s'en sépare. Le Christ donne aux deux frères un conseil moral, un conseil de bon sens, mais il refuse de les juger lui-même. Il est pourtant « le seul Juge » (Matthieu 25, 31-33), mais son jugement est spirituel. L'exercice de la justice humaine n'est pas son domaine.


Le Christ évite ainsi le piège qui consiste à figer dans une loi divine les besoins législatifs d'une culture particulière. Ce faisant, il a donné une universalité surprenante à son message.


Le Coran a fait un autre choix. Les besoins législatifs de l'Arabie du VIIe siècle sont promus en loi divine universelle. Il est vrai que certaines lois coraniques étaient des progrès par rapport à l'archaïsme de la civilisation bédouine dont est issu Mohamed. Ainsi, l'interdiction d'enterrer vivantes les nouveau-nées filles (Sourate 60, 12 ; S. 16, 58-59) est-elle un réel progrès. Mais ce progrès ne peut être suivi d'aucun autre. Ainsi, le voile des femmes - utile dans désert où le vent oblige à se protéger du sable - est devenu une loi universelle chez les musulmanes qui se voient fortement incitées à porter le voile malgré l'inconfort de ce vêtement. Promulgués dans un texte supposé divin donc non réformable, les avancées du Coran se trouvent donc figées, fixées, sans aucune possibilité d'amélioration ultérieure. Considéré comme incréé, donc existant depuis toujours auprès de Dieu, le Coran a figé la charī'a dans les archaïsmes de la civilisation bédouine de Mohamed. En effet, c'est au cours des deux premiers siècles de l'islam, que la charī'a a été élaborée par des juristes musulmans à partir d'une interprétation du Coran. Mais - toute humaine qu'elle soit – la charī'a reste néanmoins directement inspirée de la lettre du Coran, dans lequel elle puise sa légitimité, son caractère universel et son contenu définitif. Pour un non musulman, la charī'a semble avoir transformé en loi universelle la rudesse des mœurs de l'Arabie du VIIe siècle, sans que l'auteur du Coran n'ait perçu le danger qu'il y avait à instaurer une loi divine à partir d'une législation particulière. Ainsi est-il recommandé de crucifier les opposants (S. 5, 33) ou de couper la main des voleurs (S. 5, 38). Si la pratique de la crucifixion des opposants s'est perdue dans les premiers siècles de l'islam, plusieurs pays musulmans coupent toujours la main des voleurs (l'Arabie Saoudite, le Yémen, l'Iran, les Émirats Arabes Unis...). Dans un autre domaine, la polygamie est autorisée par le Coran (S. 4, 3) ; elle entérine, de fait, l'infériorité des femmes (S. 2, 228 ; S. 4, 11). Elle a persisté jusqu'à nos jours en terre d'islam.





Cadi rendant la justice sur la base législative de la charī'a
(Maqamat of al-Hariri, XIIIe siècle, Syrie ; BnF).




En refusant d'instaurer une Loi divine temporelle, une charī'a, le Christ a évité cet écueil. Ainsi, n'a-t-il pas limité ses commandements aux besoins législatifs du Peuple Élu d'il y a 2000 ans et à ses archaïsmes. Cela donne une universalité étonnante à sa parole et une absolue modernité.




7. 22. Le Christ rend sa parole universelle et s'adresse à l'individu affranchi des contraintes claniques.
Le Christ a évité tous les pièges qui fixeraient son discours dans un lieu et une époque. En cela, ses paroles sont universelles. De plus, Jésus n'a pas restreint ses actes aux mœurs du Peuple Élu, ni limité ses propos à ce qu'il pouvait admettre. Ainsi, fréquente-t-il les pécheurs (Matthieu 8, 10-13, Luc 19, 1-10). Ainsi, fait-il des miracles le jour du Sabbat (Marc 1, 21-28 et Marc 3, 1-6). Ainsi parle-t-il à la Samaritaine (Jean 4, 1-30). C’est même à elle, une femme, une Samaritain, et une pécheresse - en transgressant trois interdits - qu’il confie en premier qu’il est le Messie. Ainsi, demande-t-il à une femme de témoigner de sa Résurrection, alors que le témoignage des femmes n'était pas recevable chez les Juifs (Mat 28, 9-10). Lui qui dit n'être venu que pour Israël, n'a, en fait, pas adapté son discours aux capacités de compréhension du peuple d'Israël d'il y a 2000 ans ! Le Christ s'exprime et agit en toute liberté.


Dans la forme de son discours, le Christ a également employé un moyen qui lui permet d'accéder à l'universalité : il s'exprime en paraboles. Les paraboles sont de petites histoires qui valent par leur morale. Ce ne sont pas les histoires racontées qui sont véridiques, mais les enseignements moraux et spirituels qu'elles contiennent. Cela leur donne une intemporalité qui transcende l’époque et le lieu et permet d’accéder à leur valeur spirituelle, même 2000 ans plus tard.
Chaque civilisation peut transcrire avec ses mots - dans ses lois ou ses traditions - les concepts moraux illustrés par les paraboles. Prenons l'exemple de la Parabole des mines (Luc 19, 11-27). Cette parabole serait très choquante prise au premier degré. On voit des serviteurs mis à l'épreuve par l'absence de leur maître. À son retour, le maître récompense les bons, et égorge les mauvais ! Par cette parabole, le Christ explique simplement qu'il y aura un Jugement dernier et qu'il faut vivre saintement en l'attendant.


Cette lecture symbolique où seule la morale à une valeur d'enseignement, reste souvent peu accessible aux musulmans qui lisent leur propre texte saint littéralement. Les musulmans transposent leur propre façon de lire le Coran aux chrétiens et à la Bible. Cela conduit certains musulmans a essayer de déstabiliser les chrétiens en affirmant que le Christ a menacé d'égorger ses opposants dans la Parabole des mines. Effectivement, on trouve cette phrase dans la bouche du Christ : « Quand à mes ennemis, ceux qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence. » (Luc 19, 27). Le Christ est alors en train de raconter la Parabole des mines et, en bon conteur, il parle à la première personne. Mais il s'agit bien d'une parabole. La phrase qui inaugure le récit ne laisse aucun doute sur son sens imagé : « [Les juifs] écoutaient ces choses, et Jésus ajouta une parabole, parce qu'il était près de Jérusalem, et qu'on croyait qu'à l'instant le royaume de Dieu allait paraître. Il dit donc : « Un homme de haute naissance s'en alla dans un pays lointain, pour se faire investir de l'autorité royale, et revenir ensuite...etc... » (Luc, 19, 11-12). Jésus n'a égorgé personne pendant sa vie humaine... Quand quelqu'un est sacrifié dans les Évangiles, c'est le Christ lui-même.


Cette Parabole des mines a pourtant fait les beaux jours d'un Cheikh très médiatique nommé Ahmed Deedat. Il y a quelques années, il créait de vrais shows télévisés pour discuter avec des chrétiens naïfs et ignorants des modes de pensées musulmans. Ahmed Deedat prêtait au Christ les propos tenus par les personnages des paraboles. Le Cheikh Ahmed Deedat n’a pas accès intellectuellement au concept de paraboles... mais peut-être faisait-il juste semblant ?





Parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare (Codex Aureus Epternacensis, 1035-1040 ; Allemagne). À la première ligne, le pauvre Lazare est
laissé à la porte pendant que le riche mange avec les siens sans se préoccuper de lui. À la deuxième ligne, un ange vient chercher l'âme de
Lazare décédé pour qu'elle repose sur les genoux (dans le sein) d'Abraham. À la troisième ligne, c'est un diable qui se charge de l’âme
du riche pour l'envoyer griller en enfer. Une parabole est une petite histoire symbolique pour faire comprendre un message spirituel.




Autre élément d'universalité, le Christ place l'individu dans sa famille nucléaire composée de son couple et de ses enfants. Cela lui permet de vivre à une juste distance de ses parents et de son clan. On a vu qu'il ne s'adresse ni aux états ni aux clans, ni à aucun groupe. Il permet ainsi à chaque homme de s'installer dans son petit royaume individuel, là où, dans l'intimité, il est autonome au sein de sa famille nucléaire. Affranchi - au moins spirituellement - de toutes les contraintes tribales, légales ou sociologiques, l'homme peut recevoir son enseignement librement. Le Christ parle donc à l'individu, au cœur de chacun, et non aux groupes humains constitués autour des lois humaines. Le message du Christ s'adresse donc à chaque homme et à chaque femme, individuellement, de chaque époque et de chaque lieu.





Jésus dialogue avec la Samaritaine, comme il le fait avec chacun de 
ceux qui le souhaitent, indépendamment de leurs liens culturels,
familiaux ou nationaux (Étienne Parrocel, dit le Romain (1696-1775) ; musée Fesch, Ajaccio).




Depuis 2000 ans, le Christ parle à chacun.




7. 23. Tentative de lecture psychologique de Jésus-Christ.
Pour un chrétien, lire la vie du Christ avec un regard psychologique transgresse un tabou puisque Jésus est Dieu. Il est donc osé d'avoir un regard analytique sur lui. Il est néanmoins possible de réaliser et de publier ce travail. Pourrait-on envisager le même travail de réflexion sur Mohamed à partir de ce que le Coran nous apprend de sa vie ? Nous l'espérons ! Nous le tenterons donc quand notre frise du temps nous aura conduit au VIIe siècle.


Selon les Évangiles, Jésus est fils unique, fils de parents qui ont choisi l'abstinence sexuelle. On peut donc supposer qu'il pourrait être un enfant narcissique de parents frustrés sexuellement. Les Évangiles donnent de rares mais de précieuses indications sur son enfance. Quand il a 12 ans, ses deux parents sont encore vivants. La majorité est alors à 13 ans ; il n'a donc pas subi le traumatisme d'être orphelin. À cet âge, à 12 ans, il les accompagne à Jérusalem pour la Pâque juive. Lors du retour, ce n'est qu'au bout d'une journée de marche que Marie et Joseph prennent conscience que leur fils unique n'est pas avec eux. Ce retard signale que Jésus avait des camarades, avec qui il était prévu qu'il rentre. Ce n'était donc pas un enfant roi, incapable de se socialiser en l'absence de parents anxieux et qui l'auraient surprotégé. Quand ses parents le retrouvent au Temple, il revient avec eux ; « il leur était soumis » précise Luc (2, 51). Jésus accepte sa place d'enfant obéissant face au couple parental. Il a donc parfaitement « intériorisé la loi » dans sa petite enfance. Il ne souffre d'aucune carence œdipienne qui lui ferait percevoir son père humain – Joseph - comme un rival.


Il n'est pas marié malgré les traditions juives. Manifestement, personne n'a fait pression sur lui. Ou bien, si une pression a été faite, il n'y a pas cédé. Puis, s'éloignant de sa famille d'origine, Jésus choisit sa propre famille : elle est constituée de ses disciples.





La Vierge et l'Enfant sont entourés de Saint Dominique, Saint Barnabé, Saint Thomas d'Aquin et Saint Pierre (Fra Angelico, monastère
Saint-Dominique ; Fiesole, Italie). La vraie famille du Christ est constituée de ceux qui, au fil des siècles, mettent sa parole en pratique.




Certaines paraboles citent les châtiments qui attendent les pécheurs après la mort (Luc 19, 11-27, Luc 16, 23). Ce sont des avertissements donnés aux hommes pour se préparer au Jugement et non des menaces directes puisqu'il s'agit de paraboles. Mais ces récits cruels ne pourraient-ils pas exprimer le désir inconscient du Christ de se venger de l’opposition de ses contemporains ? Cela expliquerait la violence de ces versets où l'on voit ses opposants se faire égorger (Luc 19, 27). Mais cette interprétation ne tient pas. En effet, quand Jésus a l'occasion d'être vénéré comme un roi terrestre, il se dérobe (Jean 6, 15). Quand l’occasion lui en est offerte, il refuse donc le pouvoir royal qui inclut le pouvoir régalien de la peine de mort. Avoir la capacité de punir les hommes cruellement ne l’intéresse pas. De plus, il ne s'est jamais servi de sa puissance miraculeuse pour créer un lien de soumission ou de dépendance : « Et alors que Jésus entrait dans un village, vinrent à sa rencontre dix lépreux, qui se tinrent à distance ; et, élevant la voix, ils dirent : « Maître Jésus, ayez pitié de nous ! » Les ayant vus, il leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. ». Et, comme ils y allaient, ils furent guéris. » (Luc 17, 12-14).
Jésus ne recherche pas à exploiter la reconnaissance des miraculés, il renvoie les lépreux guéris à l'Ancienne Alliance. Il ne cultive pas le spectaculaire pour asseoir la réussite de sa mission.
En fait, il n'a pas besoin de compenser la frustration de n'être pas écouté par tous en fantasmant sur la punition de ses ennemis, puisqu'il est spontanément respecté par ses disciples. Sans être jamais menacés, ceux-ci se regroupent à plusieurs pour oser l'aborder : « Philippe alla le dire à André, puis André et Philippe le dirent à Jésus. » (Jean 12, 22). Étrangement, ses disciples, qui sont si proches de lui et vivent dans son intimité, se réunissent pour lui parler. Mais, il n'est cependant pas un gourou de secte cherchant à dominer ses disciples par des liens de dépendance psychique. Ainsi, au cours de sa vie publique, beaucoup le quittent sans jamais être menacés : « Dès lors plusieurs de ses disciples se retirèrent, et n'allaient plus avec lui. Jésus dit donc aux douze : « Et vous, ne voulez-vous point aussi vous en aller ? » (Jean 6, 66-67). Jésus a toujours laissé ses proches libres de le quitter.


 
Souffrait-il alors d'une névrose d'échec ? Désireux de dominer mais fuyant dès qu'il lui est possible de réussir et organisant inconsciemment son propre échec ? Il a néanmoins organisé la pérennité de son message en formant les douze Apôtres. Il n'a donc rien d'un névrosé recherchant la pitié par une succession d'échecs inconsciemment désirés.


Sa mort en croix est absolument atroce. On hésite entre le sadisme et le masochisme quand on réfléchit aux chaînes de responsabilités dans sa condamnation à mort. Les Évangiles signalent qu'il y va librement, sans être contraint par le Père (Jean 10, 18). Il ne s'agit donc pas d'une soumission masochiste à la toute puissance d'un Père des cieux sadique. Le Christ va à la mort en obéissant à sa vocation de Fils incarné (Jean 12, 27). Dès avant son Incarnation, Jésus savait ce qui l'attendait. Fils Unique éternel, Dieu Lui-même, Il a accepté de s'incarner sur terre, connaissant d'avance sa vocation spécifique : la mort en croix. Au moment de sa mise en croix, il n'est donc, ni victime du sadisme du Père (puisqu’il se livre librement), ni soumis à son propre masochisme humain (puisqu’il obéit à sa vocation divine éternelle). Même sur ce sujet si particulier et si extrême, La Trinité est une perfection d'amour, d'équilibre et de liberté.


Dans


7. 24. « Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie. » (Jean 14, 6).
Cette simple phrase du Christ (Jean 14, 6) contient toute la spécificité du christianisme. En elle, se trouve toute la fluidité de la civilisation chrétienne, son esprit d'entreprise, ses capacités d'évolution, sa créativité et ses capacités scientifiques. En effet, pour les chrétiens, la vérité n'est pas figée dans la lettre de la Bible : la Vérité, c'est le Christ.
Qu'est donc alors la Bible, si elle n'est pas directement la Vérité ?
La Bible est un livre écrit par des générations d'hommes sur 700 ans. Quoiqu'en dise le Coran, elle n'est pas « descendue en bloc » (S. 4, 136). La Bible est un livre composite. Avant le règne du roi Josias, une partie de la Bible avait été transmise oralement pendant des centaines d'années. Certains livres rédigés sous le roi Josias sont historiques, comme les Livres de Samuel ou ceux des Rois. D'autres livres sont symboliques, comme le livre de Job ou celui de Jonas. D'autres encore sont poétiques, comme le recueil des Psaumes ou le Cantique des Cantiques. Certains récits s'inspirent des hypothèses spirituelles hasardeuses du roi Josias, comme celle du Dieu des combats qui soutient les guerres de Ses fidèles. Certains récits, enfin, reprennent les mythes des civilisations voisines, comme l'histoire de Noé ou celle d'Adam, et restituent une réflexion théologique orthodoxe à partir de ce support mythologique.


Les hommes qui écrivent la Bible, racontent avec leurs moyens, leur imagination et leur subjectivité, l'histoire de Dieu venant vers les hommes et l'histoire des hommes apprenant à connaître Dieu. Les théologiens pensent, affirment et croient que les auteurs de la Bible sont inspirés par Dieu. On peut constater, effectivement, que les enseignements de la Bible sont souvent pleins de finesse, de bonté et transcendent la médiocrité habituelle des hommes. Par delà les enseignements mystiques, les rédacteurs de la Bible évoquent également des faits scientifiques de façon finalement assez correcte, si on imagine leur peu de savoir scientifique. Ainsi, au sujet de la Création, ceux qui rédigent la Genèse ne parlent ni d'un œuf primordial (comme dans la cosmologie hindoue), ni d'un serpent engendrant le monde (comme dans la cosmologie égyptienne). Il n'y a pas de mythologie dans la Genèse et la chronologie générale de la création n'est pas si erronée que cela. Cependant, si la Bible contient des erreurs, elle ne prétend jamais incarner elle-même la vérité. Elle définit pourtant la Vérité : c'est le Christ, et non elle-même. Les approximations de la Bible ne peuvent donc suffire à prouver que Dieu n'a pas inspiré ses auteurs, puisque la vocation de la Bible est de nous conduire à la Vérité, sans prétendre l'incarner elle-même. Et la Bible conduit effectivement à la Vérité : le Christ. « Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie, nul ne vient au Père que par moi » proclame Jésus (Jean 14, 6). Le Christ définira de nombreuses fois cette vérité : « Ta parole est vérité. » dit-il à son Père des cieux (Jean 17, 17). Voilà ce que nous dit la Bible de la vérité : la Vérité est le Christ et la Vérité est la parole du Père. Et le Christ est le Verbe, c'est à dire lui-même Parole de Dieu. Le Christ est donc le témoin unique et l'incarnation de cette ultime Vérité, la seule qui conduise au salut.





Manuscrit de la mer morte, extrait d'un livre prophétique conservé sur un support du premier siècle avant J.-C..
La découverte des manuscrits de Qumrān a confirmé que les copistes n'avaient pas modifié la Bible malgré 2000 ans de recopie.




La Vérité des chrétiens n'est donc pas enclose dans un livre. La Vérité est un homme, Jésus-Christ. Elle est donc accessible comme lui-même l'est dans la proximité de son humanité. Mais elle atteint également l'infini de la transcendance divine. La Vérité est donc sans limite et impossible à contenir, toujours à découvrir et impossible à enclore, mais elle reste néanmoins accessible et compréhensible.


Au cours de l'histoire, les chrétiens ont cherché la vérité : toutes les vérités, esthétiques, scientifiques, humaines, psychologiques et théologiques. Et ils les ont cherchées dans le foisonnement de leur curiosité, même s'ils ont parfois craint de se confronter aux autorités en place. Mais surtout, ils ont cherché la vérité avec une persévérance que n'a pas freiné le contenu de la Bible, une fois que ses affirmations scientifiques sont devenues obsolètes. Quand la Bible a été contredite par la science, ils ont pu rester chrétiens sans perdre la foi. Ce chemin a été difficile à accepter, car il était plus facile de prendre la Bible littéralement, d'autant que pendant des siècles, il n'avait pas été nécessaire de lire la Bible autrement. En effet, la science n'a contredit que tardivement la Bible. Mais, sur le plan moral, les chrétiens avaient toujours pratiqué la lecture symbolique de la Bible. Il leur a donc été possible de passer à un autre niveau de lecture au sujet des affirmations scientifiques de la Bible. D'autant que la Bible recelait un autre appel : elle n'avait jamais prétendue être elle-même la Vérité. Dans le Nouveau Testament, elle nous montre enfin la Vérité : c'est le Christ.


La Bible n'est donc pas un livre scientifique. Elle n'a pas à l'être. Mais, elle permet d'entrer en contact avec Dieu et de Le connaître en vérité, lui qui est la seule Vérité incarnée en Jésus.
« Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera. » nous dit le Christ (Jean 8, 32). La vérité chrétienne n'est pas une prison, mais un chemin de liberté. Les vérités scientifiques et les innovations technologiques donnent la maîtrise du monde et affranchissent des contingences matérielles. En ceci les vérités scientifiques nous libèrent. Rien ne permet de dire que le Christ n'a pas inclus les vérités scientifiques dans sa conception de la vérité. Mais, bien au delà du savoir scientifique, les vérités spirituelles ont une valeur supérieure. Elles libèrent l'homme de l'emprise de ses trois concupiscences charnelles, le sexe le pouvoir et l'argent. Les vérités spirituelles et morales permettent aux hommes d’exercer un pouvoir terrestre - politique, scientifique, économique, technologique ou militaire - en résistant à la tentation d'employer leur puissance acquise par la science au service de leur seul égoïsme. « Science sans conscience n'est que ruine de l’âme » nous expliquera Rabelais 1500 ans plus tard. La vérité ultime est dans la réflexion morale et spirituelle, qui libère l'homme de l'emprise du péché et de la mort, bien mieux que dans les vérités scientifiques qui permettent d'acquérir le pouvoir économique et politique, mais pas forcement de l'exercer pour le bien. La vérité des chrétiens est donc aussi complexe et infinie que le Christ l'est lui-même. Vrai homme et vrai Dieu, la vérité qu'il offre est sans limite.







Le Christ Pantocrator incarne la sagesse divine qui est célébrée dans l'église Sainte-Sophie
(la Sagesse) (XIIIe siècle ; Constantinople / Istanbul).




On voit là toute la distance qui existe entre le christianisme et l'islam. Dans l'islam, c'est le Coran qui incarne la Vérité : « C'est Nous [Allah], en vérité, qui avons fait descendre le Rappel (c'est à dire le Coran), et c'est Nous qui en assurons l'intégrité » (S. 15, 9).
Pour les musulmans, il peut exister des vérités qui ne sont pas dans le Coran, mais aucun verset du Coran n'est erroné : « Ne méditeront-ils donc pas le Coran ? S’il avait été d’un autre que Dieu, ils y auraient trouvé maintes contradictions. » (S. 4, 82). Les musulmans restent donc prisonniers des affirmations coraniques, au point d'en abdiquer toute objectivité et de refuser les preuves archéologiques ou scientifiques qui démontrent que le Coran contient des erreurs. Esclaves de son contenu, ils s'y soumettent au point que, de nos jours comme dans le passé, ils sont incapables de remarquer, de comprendre et d'accepter ce qui est contraire aux affirmations de leur livre saint.
Comment ne pas s'interroger sur la relation entre le déclin des sciences musulmanes et l'instauration officielle de ce concept si particulier de Coran incréé ?







Coran dit de Tachkent (Ouzbékistan, IXe siècle). La révélation de Mohamed s'est étendue sur 22 ans, une très courte période si on la met
en parallèle avec les 1500 ans de la révélation judéo-chrétienne. Les musulmans sont cependant confrontés à la même difficulté que les
autres croyants : les supports écrits passent difficilement les siècles. Le Coran lui-même n'existe en entier que sur des
supports du IXe siècle, même si la piété musulmane leur a attribué une ancienneté qu'ils n'ont pas.

 
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L'histoire, l'archéologie et les sciences peuvent-elles nous apprendre quelque chose sur la naissance des monothéismes ? Télécharger gratuitement en cliquant sur HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.


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MessagePosté le: Mer 15 Mar - 16:50 (2017)    Sujet du message: Publicité

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Pierre-Elie
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MessagePosté le: Jeu 16 Mar - 15:07 (2017)    Sujet du message: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHEISMES Répondre en citant

CHAPITRE 8. LE CHRIST INSTAURE LA NOUVELLE
ALLIANCE POUR L'HUMANITÉ : Avril 33


8. 1. Instaurer la Nouvelle Alliance, la métaphore du Bon Pasteur 
8. 2. Jésus fête Ḥānukkāh à Jérusalem le 20 décembre 32 : « Moi et le Père, nous sommes un ! » 
8. 3. « Lazare, viens dehors ! », « Je suis la Résurrection, qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ! »  
8. 4. La réunion du Sanhédrin : fin mars 33, la décision est prise de condamner Jésus à mort  
8. 5. Instaurer la Nouvelle Alliance, une femme prophétise sur la mort du Christ 
8. 6. Instaurer la Nouvelle Alliance, l'entrée à Jérusalem 
8. 7. De la pression sociale à la peur 
8. 8. De la peur à la haine 
8. 9. Jeudi 2 avril 33, le 13 de Nisan : le lavement des pieds, les chefs doivent servir 
8. 10. Instaurer la Nouvelle Alliance, l'Eucharistie, le jeudi 2 avril 33 
8. 11. Les adieux, l'annonce de la trahison de Judas et du reniement de Pierre 
8. 12. Les adieux, l'intimité au cœur de la Trinité est révélée 
8. 13. L'agonie 
8. 14. L’arrestation  
8. 15. Le Suaire de Turin, preuves historiques. 
8. 16. Le Suaire de Turin, preuves scientifiques.
8. 17. La comparution chez le Grand Prêtre Hanne a lieu le vendredi 3 avril 33, le 14 de Nisan à la fin de la nuit  
8. 18. Le jugement chez Pilate, le vendredi 3 avril 33, le 14 de Nisan  
8. 19. Le jugement chez Hérode, le Christ est innocent  
8. 20. Instaurer la Nouvelle Alliance, le Christ est couronné d'épines, son Royaume n'est pas de ce monde...  
8. 21. Jésus porte sa croix 
8. 22. La crucifixion, vendredi 3 avril 33, le 14 de Nisan  
8. 23. Le partage des vêtements, la Tunique d'Argenteuil
8. 24. La crucifixion est publique, les condamnés parlent devant témoins 
8. 25. La Nouvelle Alliance, le coup de lance : une fontaine est ouverte pour laver les péchés  
8. 26. La descente de Croix, le  Sudarium d'Oviedo.
8. 27. Le Christ est porté au tombeau qui est scellé et gardé  
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MessagePosté le: Jeu 16 Mar - 15:28 (2017)    Sujet du message: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHEISMES Répondre en citant

8. LE CHRIST INSTAURE LA NOUVELLE
ALLIANCE POUR L'HUMANITÉ




Avril 33






8. 1. Instaurer la Nouvelle Alliance, la métaphore du Bon Pasteur.
Dans l'Ancien Testament, les prophètes de la société agricole de Juda se sont servis de la métaphore du pasteur pour différencier le vrai du faux prophète. Toute la pédagogie prophétique permet de comprendre qui est le véritable envoyé de Dieu et de le distinguer des usurpateurs et des faux prophètes.
Selon les prophètes de l'Ancien Testament, le bon Pasteur est assimilé à Dieu Lui-même : « Voici Yahvé qui vient avec puissance... Tel un berger, il fait paître son troupeau, de son bras il rassemble les agneaux, il les porte sur son sein, il conduit doucement les brebis mères. » (Isaïe 40, 10-11).
Ézéchiel également (Ez 34, 11-31) parle de Yahvé comme du bon Pasteur : « Car ainsi parle le Seigneur Yahvé : voici que j'aurai soin moi-même de mon troupeau et je m'en occuperai... Je chercherai celle qui est perdue, je ramènerai celle qui est égarée, je panserai celle qui est blessée, je fortifierai celle qui est malade ... Je vais venir sauver mes brebis pour qu'elles ne soient plus au pillage... ».


Le bon Pasteur est opposé au mauvais pasteur. Pour Zacharie (Za 11, 16-17), il est un homme cruel qui dévore ses brebis : « Car voici, je susciterai dans le pays un pasteur qui n'aura pas souci des brebis qui périssent ; il n'ira pas à la recherche des plus jeunes, il ne guérira pas les blessées, il ne soignera pas les saines ; mais il dévorera la chair des plus grasses, et il déchirera jusqu'aux cornes de leurs pieds. Malheur au pasteur de néant, qui abandonne ses brebis ! Que l'épée fonde sur son bras et sur son œil droit ! Que son bras se dessèche, Et que son œil droite s'éteigne ! ».
Les mauvais pasteurs usent de violence : « Malheur ...[à ceux] qui se paissent eux-mêmes... vous avez sacrifié les brebis les plus grasses, mais vous n'avez pas fait paître le troupeau. Vous n'avez pas fortifié les brebis chétives, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée. Vous n'avez pas ramené celle qui s'égarait, cherché celle qui était perdue. Mais vous les avez régies avec violence et dureté. » (Éz 34, 1-10).
Les prophètes du Peuple Élu ont donc défini les critères qui permettent de connaître les faux prophètes : ils satisfont leurs propres besoins par la violence ; ils pensent à s'enrichir au détriment des plus faibles. Quant au vrai prophète, il est bienveillant, compatissant, soigne le faible et va chercher les égarés sans penser à lui-même. Par delà ces critères de discernement qui permettent de distinguer les vrais prophètes des faux, Yahvé parle de Lui-même en se comparant au bon Pasteur.


Le Christ va reprendre cette image en se désignant lui même comme le bon Pasteur. Puisque le bon pasteur est Dieu Lui-même, et c'est bien sa propre divinité que proclame le Christ en reprenant cette image. Juste avant sa passion, Jésus va épouser la vocation du bon Pasteur. Lui aussi indique tous les critères qui permettront de reconnaître les faux prophètes : « Je suis le bon pasteur, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, qui n'est pas le pasteur et à qui n'appartiennent pas les brebis, voit-il venir le loup, il laisse les brebis et s'enfuit, et le loup s'en empare et les disperse... Je suis le bon Pasteur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père, et je donne ma vie pour mes brebis...Voilà pourquoi le Père m'aime : parce que je livre ma vie pour la reprendre. Personne ne me l'enlève, mais moi, je la livre de moi-même. J'ai pouvoir de la livrer et j'ai pouvoir de la reprendre : tel est le commandement que j'ai reçu de mon Père...
Le voleur ne vient que pour voler, égorger et faire périr. Moi, je suis venu pour qu'on ait la vie et qu'on l'ait surabondante. Je suis le bon pasteur : le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. » (Jean 10, 11-18).





Le Bon Pasteur, (mosaïque du début IVe siècle,
mausolée de Galla Placidia, Ravenne, Italie).








« Personne ne m'enlève [la vie], mais moi, je la livre de moi-même. ». Le Christ se prépare à aller à la mort de sa souveraine liberté. La passion du Christ n'est pas la preuve d'une impuissance humaine, mais d'un choix délibéré de sa part. La marche libre du Christ vers la Croix signale la profondeur de l'amour de Dieu qui nous a rejoints dans notre souffrance pour nous conduire au salut. Il n'y a donc nul sadisme chez le Père, puisqu'Il n'a pas obligé le Fils à mourir. On a déjà vu qu'il n'y a pas non plus de masochisme chez le Fils, puisque c'est en obéissance à sa vocation divine – connue et acceptée dès avant son incarnation terrestre - qu'il donne sa vie. En effet, avant d'être arrêté, Jésus s’exclame : « Maintenant, mon âme est troublée. Et que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c'est pour cela que je suis venu à cette heure. Père, glorifie ton nom » (Jean 12, 27). Son Père des cieux n'est pas Celui qui le condamne à une mort atroce mais Celui, qui - éventuellement - pourrait l'en protéger. Jésus, en tant que Fils éternel, agit de sa souveraine liberté, fidèle à sa vocation divine éternelle. C'est néanmoins avec son corps d'homme souffrant qu'il va vivre sa passion.
Un bon Pasteur, un authentique prophète, donne donc sa vie pour ses brebis. Aux yeux du Christ - donc aux yeux des chrétiens - ceux qui fonderont des sectes ou toutes autres religions (y compris l'islam) passeront par le même discernement. Sont-ils de bons pasteurs ou des mercenaires ?
Mohamed a satisfait chacune de ses pulsions (sexuelles, financières, politiques) en menant des guerres contre ses opposants et en usant de violence quand la diplomatie s'est avérée insuffisante. Il n'entre donc pas dans les critères qui peuvent faire de lui un prophète, un envoyé de Yahvé, du moins aux yeux des chrétiens et des juifs. Naturellement, les musulmans ont le droit de penser que les Évangiles sont falsifiés et que le Coran a raison. Mais cette conviction ne réduit pas la distance théologique qui existe entre l'islam et le christianisme.




8. 2. Jésus fête Ḥānukkāh à Jérusalem le 20 décembre 32 : « Moi et le Père, nous sommes un ! »



La Trinité : « Moi et le Père, nous
sommes un ! » (les Riches Heures
du duc de Berry, XV ; musée
de Condé à Chantilly).




La fête de la Dédicace, la ānukkāh, commémore le retour du culte juif au Temple de Jérusalem en -164, après la victoire sur Antiochus IV Épiphane. Depuis, la fête de la Ḥānukkāh commémore la victoire de Yahvé sur tous les cultes païens. La fête dure huit jours. Chaque famille allume une bougie le premier soir, à laquelle s'ajoute une nouvelle bougie chaque soir. C'est la fête des lumières, fête joyeuse au cœur de l'hiver.
Lors de la fête de la Ḥānukkāh en 32*, Jean (Jean 10, 23-33) raconte que le Christ est seul. Il marche sous la colonnade de Salomon dans le Temple. Des scribes et des pharisiens surgissent. Ils exigent que le Christ leur dise enfin qui il est.


Cela fait longtemps que le Christ scandalise les juifs. Il le fait avec subtilité, mais il est parfaitement compris des juifs dont il partage la même culture et la même foi :
- Jésus revendique une parfaite connaissance de Dieu, contrairement aux scribes dont il affirme qu'ils ne connaissent pas Dieu : « Si je me glorifie moi-même, ma gloire n'est rien ; c'est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites : « Il est notre Dieu, et vous ne le connaissez pas ; mais moi je le connais. » (Jean 8, 54). Face aux scribes et aux pharisiens qui se croyaient les spécialistes de la Thora et de fins connaisseurs de Dieu, cette affirmation est une pure provocation, bien susceptible de susciter leur fureur.
- Jésus va plus loin. Il proclame que Dieu est son père et, ce faisant, il affirme être l'égal de Dieu : « Ne saviez-vous pas qu'il faut que je m'occupe des affaires de mon Père ? » (Luc 2, 49) dit-il dès son jeune âge. Dans la culture juive, père et fils ont le même statut et sont donc des égaux. « Ne faites plus de la maison de mon Père, une maison de trafic » (Jean 2, 16) exige-t-il des Juifs lors de la première année de son ministère public. Ni Abraham, ni Moïse, ni Élie n'avaient osé dire cela. Dieu est le Père dans l'Ancien Testament, mais toujours au sens de Créateur de l’univers. Jamais Sa paternité n'a été associée à un homme particulier. Dans l'Ancien Testament, Dieu est le Père du peuple juif pris dans son ensemble : « Yahvé, tu es notre Père. Nous sommes d'argile et tu es notre potier, nous sommes tous l’œuvre de tes mains. » (Isaïe 64, 7). Le même sens de Père du Peuple Élu – avec un sens collectif - se retrouve ailleurs (Ex. 4, 22 ; Jérémie 31, 9). Que Jésus appelle Yahvé Abbā, papa, tient du pur blasphème.
En effet, en agissant ainsi, Jésus affirme sa divinité. Un autre détail grammatical signale cette revendication. Ainsi, se nomme-t-il lui-même « le » « Fils de Dieu », au sens de fils unique. Dans l’Ancien Testament, les anges sont appelés « les » fils de Dieu au pluriel dans deux passages ésotériques, un de la Genèse (Genèse 6, 1-4), l'autre du livre de Job (Job 1, 6). Le Christ, quant à lui, se dit « Le » Fils de Dieu au singulier (selon le singulier et l'article défini grec « `o »). « Tout m'a été confié par mon Père; personne ne connaît « le » Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon « le » Fils, et celui à qui « le » Fils veut le révéler » (Mt 11, 27). Subtile distinction, mais qui est parfaitement comprise des juifs : Jésus est LE Fils Unique du Père.
- Et Jésus confirme cette prétention en affirmant qu'il existe avant Abraham. Exister « avant Abraham » est une revendication qui fait du Christ plus qu'un homme. En dehors de ceux qui croient en la réincarnation, qui donc peut imaginer avoir existé avant Abraham ? « Les Juifs lui dirent alors : « Tu n'as pas cinquante ans, et tu as vu Abraham ! » Jésus leur dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham existât, Je Suis. » Ils ramassèrent alors des pierres pour les lui jeter ; mais Jésus se déroba et sortit du Temple. » (Jean 8, 57-59). Jésus affirme avoir existé avant Abraham et il le fait en s'attribuant à lui-même, le nom de Dieu. En effet, dire s'appeler « Je suis », revient à se nommer « Yahvé ». Le tétragramme Yahvé est effectivement un mot imprononçable qui correspond à une forme conjuguée du verbe « être » et signifie « Celui qui est », ou « Je suis ».


À la fête de la Ḥānukkāh 32, les juifs veulent précisément savoir qui est Jésus et ce qu'il dit de lui-même. Est-il le Messie, c'est à dire le Christ ? Même cette affirmation est osée ! Qu'il se dise Le Fils de Dieu est inconcevable ! Jésus va alors sceller son destin : « Il y eut alors la fête de la Dédicace à Jérusalem. C'était l'hiver. Jésus allait et venait dans le Temple sous le portique de Salomon. Les Juifs firent cercle autour de lui et lui dirent : « Jusqu'à quand vas-tu nous tenir en haleine ? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement. » Jésus leur répondit : « Je vous l'ai dit, et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père témoignent de moi ; mais vous ne croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis. Mes brebis écoutent ma voix, je les connais et elles me suivent : je leur donne la vie éternelle ; elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main. Mon Père, quant à ce qu'il m'a donné, est plus que tous. Nul ne peut rien arracher de la main du Père. Moi et le Père, nous sommes un. »
Les Juifs apportèrent de nouveau des pierres pour le lapider. Jésus leur dit alors : « Je vous ai montré quantité de bonnes œuvres venant du Père ; pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous ? » Les Juifs lui répondirent : « Ce n'est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème et parce que, toi, n’étant qu'un homme, tu te fais Dieu. »...
Jésus leur répondit : « Vous dites : « Tu blasphèmes », parce que j'ai dit : « Je suis Fils de Dieu !
Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas ; mais si je les fais, quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez en ces œuvres, afin de reconnaître une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père. »
Ils cherchaient donc de nouveau à le saisir, mais il leur échappa des mains. » (Jean 10, 23-33).


Le Christ vient d'affirmer sa divinité en disant être « un avec le Père ». Cela rend automatique sa condamnation à mort. Il se réfugie dans la Pérée, située de l'autre coté du Jourdain, là où il a été baptisé par Jean. C'est un territoire toujours sous la juridiction d'Hérode Antipas, mais hors de portée du Sanhédrin*. Il y passe son dernier hiver avec ses disciples. Jérusalem et ses environs lui sont désormais interdits au risque de sa condamnation à mort.


* : Jésus, p. 267, Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.


8. 3. « Lazare, viens dehors ! », « Je suis la Résurrection, qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ! »
Pendant ce dernier hiver, Jésus reste loin de Jérusalem, sous la menace d'une condamnation à mort pour blasphème. À la fin de l'hiver, il apprend que son ami Lazare, qui vit à Béthanie à 3 kilomètres de Jérusalem, est malade. Il tarde à répondre à l'appel de ses deux sœurs, Marthe et Marie, puis il prévient ses apôtres que Lazare est mort... « et je me réjouis pour vous de n'avoir pas été là-bas, afin que vous croyez » (Jean 11, 15). Partis tardivement, ils arrivent effectivement quand Lazare est mort depuis quatre jours et déjà enterré. Marthe fait remarquer à Jésus que, s'il avait été là, son frère ne serait pas mort. On peut presque entendre les reproches dans ses propos « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » (Jean 11, 21). Mais elle ajoute aussitôt « Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l'accorderas » (Jean 11, 22). Marthe va être conduite à une profession de foi qui fait d'elle un prophète d’exception : elle va affirmer que le Christ est le Messie, qu'il est Dieu et le Maître de la vie.
« Jésus lui dit : « Ton frère ressuscitera ! »
« Je sais, dit Marthe, il ressuscitera à la résurrection au dernier jour. »
Jésus lui dit : « Je suis la résurrection, qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le crois-tu ? »
Elle lui dit : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde. » (Jean 11, 23-27).
Marthe vient de passer de la foi juive à la foi chrétienne. Elle a reconnu la divinité du Christ : Il est le « Fils de Dieu ».
Jésus demande où est Lazare. Les amis de Lazare et ses deux sœurs conduisent Jésus au tombeau, « C'était une grotte, avec une pierre placée par-dessus. », précise Jean (Jean 11, 38). Effectivement, les tombeaux juifs du premier siècle étaient ainsi. Après la révolte de 70, les rites juifs d'enterrement changeront.
« Jésus pleura. » (Jean 11, 35).



icône du Christ semblant
pleurer (Andrei Roublev XVe siècle).



C'est le verset le plus court de la Bible. Le Christ vient de confirmer que les morts ressuscitent, comme l'avait prophétisé Daniel, et néanmoins il pleure son ami. Ainsi, nous donne-t-il, à nous aussi, le droit de pleurer nos proches sans honte et sans crainte. Même si nous croyons à la résurrection des morts, les personnes décédées vont nous manquer pendant des années. La Toute-Puissance de Dieu demeure tendresse et bonté. Dieu ne demande rien de contre nature à l'humanité en deuil. En un seul verset, l'humanité de Jésus pleure Lazare et sa divinité se penche avec compassion sur l'humanité en deuil.
Plus tard, l'islam déconseillera de pleurer un proche et il le fera sans empathie particulière pour les personnes endeuillées. Nous avons vu que, pour la théologie coranique, Allah est responsable de chaque événement terrestre. Pleurer un proche, pourrait donner l'impression que l'on se rebelle contre la volonté divine. Avec une certaine logique, un hadith interdira donc aux personnes en deuil de manifester leur chagrin. « D'après Ibn Omar, quand Afasah pleura devant Omar, celui-ci lui dit : « Doucement, ma fillette ! Ne sais-tu pas que le Messager d’Allah (bénédiction et salut soient sur lui) a dit que le mort est châtié pour les pleurs qu’il provoque au sein de sa famille » (Mouslim, Sālih, n° 927). Voilà un argument qui n'épargne pas la pression psychologique envers la personne en deuil ! Comment pleurer encore une personne aimée décédée si nos larmes augmentent ses châtiments dans l'au-delà ?
Le Dieu de Jésus-Christ est totalement différent.


« Jésus dit : « Enlevez la pierre ! »
Marthe lui dit : « Seigneur, il sent déjà, c'est le quatrième jour. »
Jésus lui dit : « Ne t-ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. On enleva donc la pierre. Jésus leva les yeux en haut et dit : « Père, je te rends grâces de m'avoir écouté. Je savais que tu m'écoutes toujours ; mais c'est à cause de la foule qui m'entoure que j'ai parlé, afin qu'ils croient que tu m'as envoyé. » Cela dit, il s'écria d'un voix forte : « Lazare, viens dehors ! »
Le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes ; son visage était enveloppé d'un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le et laissez-le aller. » ».



La résurrection de Lazare 
(Giotto di Bondone (1267-1337), chapelle Scrovegni ; église de l'Aréna à Padoue).


Jésus reconnaît mettre en scène sa prière avant la résurrection de Lazare pour aider la foule incrédule à croire qu'il a été envoyé par le Père. Alors qu'un geste lui est habituellement suffisant pour accomplir un miracle, il en « fait un peu trop » pour aider les témoins à croire. Mais, une fois de plus, au moment d'accomplir le miracle, il ne dit pas « Au nom de Dieu, Lazare, viens dehors ! » mais simplement « Lazare, viens dehors ! ». Le Coran précise, lui, que, pour chacun de ses miracles, Jésus les accomplit « avec la permission de son Seigneur » (Sourate 3, 49 ; S. 5, 110), cela n'est pas conforme à ce que disent les Évangiles. Néanmoins, le Coran confirmera lui-aussi que le Christ a ressuscité des morts (Sourate 3, 49).
Ce miracle hors du commun, accompli à 3 kilomètres de Jérusalem, va inquiéter les membres du Sanhédrin. N'ont-ils pas trop tardé en laissant ce blasphémateur troubler le peuple ? Le peuple ne va-t-il pas croire qu'il est le Messie ?
Nous sommes à la fin de l'hiver 33.


8. 4. La réunion du Sanhédrin : fin mars 33, la décision est prise de condamner Jésus à mort.
Cette réunion est racontée par Jean l’Évangéliste, prêtre attaché au Temple (Jean 11, 47-53) et évoquée par Marc, le scribe de Pierre (Marc 14, 1).
Les grands prêtres Caiphe et son beau père Hanne qui dirigent le Sanhédrin, les sadducéens et les pharisiens sont habituellement opposés. Mais, en raison de l’attirance du peuple pour le Christ, ils sont inquiets et laissent tomber leurs divergences pour chercher ensemble une solution. Jésus a été trop loin. Il a annoncé que le Temple serait détruit, il a transgressé la Loi de Moïse et il fait des miracles. Le Peuple murmure qu’il serait le Messie… et sa façon d’être le Messie ne peut convenir, ni aux Pharisiens, ni aux prêtres, ni aux légistes. Transgresser la Loi, refuser le combat armé et se dire Fils de Dieu ne sont pas les attitudes attendues du Messie. Ils se retrouvent pour délibérer sur Jésus. Par ailleurs, ils craignent l'agitation de la foule avec ses conséquences politiques : « Les romains viendront et détruiront notre lieu saint et notre nation » (Jean 11, 48). Leur analyse politique n'est pas erronée. Ils ont la charge de protéger le Peuple Élu et ils craignent à juste titre la réaction des romains. En 70, les romains détruiront effectivement le Temple après la grande révolte juive.



Réunion des prêtres et les pharisiens
(James Tissot (1836-1902) ; Brooklyn museum).


En bon politique, le Grand Prêtre Caïphe fait une remarque cynique : « « Vous n’y entendez rien. Vous ne songez même pas qu’il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière. » Or, cela, il ne le dit pas de lui-même » ajoute Jean (Jn 11, 49-54), « mais étant Grand Prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation - et non pour la nation seulement, mais encore afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. Dès ce jour-là donc, ils résolurent de le tuer. ».


Caïphe, tout pécheur qu’il est, est soutenu par l’Esprit de Dieu qui honore sa fonction de Grand Prêtre. Il annonce qu'un seul homme va mourir pour sauver le peuple et, par delà, pour sauver l’humanité entière. Parfois, un prophète parle sous l'influence de l'Esprit sans forcement avoir conscience d'être l'instrument de Dieu. Ainsi, Caïphe le pécheur, prophétise-t-il sur la vocation rédemptrice universelle de la passion du Christ !


Les scribes vont avoir l’embarras du choix pour justifier – à leurs propres yeux - sa condamnation à mort. En effet, le Christ a affirmé sa divinité à de multiples reprises (Jean 8, 57-59 ; Luc 5, 20-25 ; Jean 7, 28-30...). Pour les Juifs, cela est suffisant, mais pas forcement pour les Romains qui seuls détiennent le pouvoir de condamner à mort depuis trois ans. Il faudra aux prêtres trouver un prétexte plus politique pour que Pilate prenne la responsabilité de sa condamnation.


Quelques jours avant la Pâque, la possibilité de l'arrêter discrètement leur est proposée : les grands prêtres reçoivent la visite de Judas Iscarioth : « Judas, l’Iscariote, l’un des Douze, alla vers l’un des principaux scarificateurs pour leur livrer Jésus. À cette nouvelle ils se réjouirent et ils promirent de lui donner de l'argent. Et il cherchait une occasion favorable pour le livrer. » (Marc 14, 10-11). Que voulait vraiment Juda ? Organiser une réunion pour qu'ils se mettent tous d'accord ? Donner l’occasion à Jésus de convaincre les grands prêtres ? Judas, lui qui aime tant l'argent (Jean 12, 6 ; Marc 14, 10) aimerait-il que le Christ revoie ses positions sur la place des finances ? Les Évangiles ne disent rien sur les raisons de sa trahison. Tout ce que l'on peut dire c'est, qu'avec un parfait orgueil, il prend cette initiative sans en parler à personne. Sans doute convaincu de bien agir, il se fait l'instrument du projet criminel des grands prêtres. Dès que les grands prêtres auront livré Jésus à Pilate, et sans attendre sa condamnation à la croix, Judas prendra conscience de son erreur et tentera de rendre l'argent avant d'aller se pendre : « Alors Judas, qui l'avait livré, voyant qu'il avait été condamné, fut pris de remords et rapporta les trente pièces d'argent aux grand prêtres. » (Matthieu 27,3).


Si les grands prêtres ont besoin de Judas, d'un proche du Christ, c'est pour les renseigner sur l'endroit où il se trouve et l'arrêter discrètement. Tout est prêt désormais pour le moment où Jésus reviendra à Jérusalem... Mais, pour les grands prêtres, l'arrestation de Jésus ne doit pas avoir lieu au moment de la Pâque. Il s'agit d'éviter de troubler une foule trop nombreuse : « La Pâque et les Azymes allaient avoir lieu dans deux jours, et les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer. Car Ils se disaient : « Pas en pleine fête, de peur qu'il n'y ait du tumulte parmi le peuple. » (Marc 14, 1-2).
La mort de Jésus, précisément au moment où le Grand Prêtre sacrifie l’agneau pascal pour Israël, n'a pas été voulu par les grands prêtres et les scribes ... Instrument d'un destin qui les dépasse, ils accomplissent la vocation du Peuple Élu (Jean 4, 22 et Sourate 3, 33), celui qui apporte le salut au monde.
La Christ va remplacer pour toujours les sacrifices sanglants d’Israël, car c'est bien au moment précis où le Grand Prêtre sacrifie l’agneau pascal qu'il va mourir en croix, devenant, pour les chrétiens le seul agneau pascal dont le sacrifice est rédempteur.


8. 5. Instaurer la Nouvelle Alliance, une femme prophétise sur la mort du Christ.
Six jours avant la Pâque juive qui sera la dernière, Jésus est à Béthanie chez ses amis, Lazare, Marthe et Marie qui sont frère et sœurs.
Jean raconte : « On lui fit un repas, Marthe servait. Lazare était l'un des convives. Alors Marie, prenant une livre d'un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux : et la maison s'emplit de la senteur du parfum. » (Jean 12, 1-8).
Une fois de plus, nous voyons que les femmes ont un libre accès au Christ. Jésus ne s'adresse pas qu'aux hommes, mais à tous. La seconde moitié de l'humanité, celle regroupant les femmes, est toujours présente dans les Évangiles, même si elle est souvent oubliée par les hommes. Dans le Coran, Mohamed s'adresse aux hommes, au sens de « mâles ». Les femmes sont concernées par l'islam, c'est exact (Sourate 33, 35) ; mais la parole coranique est offerte d'abord aux êtres masculins : « Mohamed n'est le père d'aucun des vôtres » (S. 33, 40), dit le Coran à ses fidèles alors que Mohamed est déjà père de deux filles adultes. Le Coran s'adresse donc aux mâles, indifféremment djinns ou humains (S. 114).



Onction de Béthanie, (Rubens 1620).


Marie essuie les pieds du Christ avec sa chevelure. Il s'agit d'un geste extrêmement sensuel dans l'antiquité. Le Christ ne fait aucune allusion à la chevelure libre de la femme, ni d'ailleurs aucune des personnes présentes. Le voile des femmes n'était pas une obligation doctrinale issue de la Loi de Moïse. Il s'agissait seulement d'une habitude vestimentaire. Le geste en lui même n’appelle donc aucun commentaire. Les témoins vont contester un autre point. « Judas l'Iscariote, l'un de ses disciples, celui qui allait le livrer, dit « Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu trois cents deniers qu'on aurait donnés à des pauvres ? » Mais il dit cela, non par souci des pauvres, mais parce qu'il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu'on y mettait. » (Jean 12, 5-6).
Au sujet de notre réflexion sur les éléments culturels qui permettent de dater la rédaction d'un texte, on peut remarquer que le denier était effectivement une monnaie contemporaine du Christ : il s'agit d'une pièce romaine frappée depuis trois siècles nommée « denarius » en latin.
« Jésus dit alors : « Laisse-la : c'est pour le jour de ma sépulture qu'elle devait garder ce parfum. Les pauvres, en effet vous les aurez toujours avec vous ; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. » (Jean 12, 7-8).
Voilà mises en parallèle deux actions saintes : la charité envers les pauvres et les actes d'adoration. Le Christ ne va pas les opposer mais les regrouper. Le parfum de prix dont les pieds du Christ sont oints, représente tous les actes d'adoration que les croyants accompliront au cours des siècles. Les hommes ont besoin de rituels liturgiques, cela est nécessaire à leur nature humaine. Le Christ ne prescrit pas le détail de cette liturgie, mais il autorise les hommes à Le célébrer dans des cérémonies magnifiques, quitte à revêtir des vêtements liturgiques somptueux, à brûler de l'encens précieux et à Le chanter par des musiques d’exception. Cela ne nuit en rien à la charité due aux pauvres. Au contraire, la magnificence de la liturgie nourrit la foi des hommes. La foi des hommes nourrit la charité envers les pauvres. Il doit en être ainsi. Un chrétien sait que le Christ est l'origine de l'amour du prochain. L'observation du monde peut même laisser penser qu'aucune bonté envers les pauvres ne peut être efficiente et réelle en dehors de son ancrage spirituel dans le Christ. Dans les siècles qui viendront, les idéologies qui penseront servir les pauvres en niant la transcendance divine - voire même en imposant l'athéisme - prouveront par leurs crimes atroces qu'il n'y a pas d'amour du prochain authentique et durable sans ancrage spirituel. De même, dans nos sociétés démocratiques, les droits de l'homme imposeront peut-être, un jour, la solidarité entre les hommes... mais on peut se demander si celle-ci remplacera réellement l'amour du prochain ? La solidarité imposée par l'état entretient la dépendance. N'est-elle pas le contraire de la véritable charité qui essaie de remettre l'homme debout et de le rendre autonome ? Aimer le prochain ne se limite pas aux transferts sociaux mais demande de restaurer les individus dans leur dignité. N'est-il pas parfois plus charitable de parler à un clochard – de lui rendre sa place dans l'humanité en le traitant comme un égal - que de lui donner une pièce ? Sans vouloir aller trop loin dans l'interprétation, le Christ refuse ici la matérialisation de la charité. La charité ne peut pas être limitée à un transfert de biens matériels. Pour être charitable, il faut être bienveillant, respectueux et sans désir de maintenir l'autre dans la dépendance. Il semble que l'authentique amour du prochain ne puisse naître que de l'amour de Dieu, nourri par la prière et le sens du sacré : il faut savoir oser le geste matériellement inutile – comme Marie de Béthanie - pour être réellement charitable. Judas l'Iscariote incarne, ici, tristement, ceux qui prétendent faire acte de charité, mais qui succombent en fait au désir de se faire une belle âme. Leur charité est tournée vers le désir d'avoir une bonne opinion d'eux-mêmes, plutôt que vers le prochain et ses authentiques besoins. Pour ne donner qu'un exemple, les dons massifs de vêtements plus ou moins usagés à l'Afrique, satisfont nos âmes conformistes et notre politiquement correct, mais ils ont ruiné l'économie africaine. En effet, ils ont interdit son développement en rendant non compétitive son industrie textile, qui est, là bas comme ailleurs, le premier stade de l'industrialisation d'un pays. Aimer l'autre ne peut pas se limiter à lui donner de l'argent ou des biens matériels... encore faut-il que cet argent lui rende réellement service, et surtout que l'on imagine pas pouvoir faire l'économie de la bonté – et de l’intelligence de la bonté - sous prétexte que l'on a donné de son argent. Limiter la charité au don d'argent, n'est-ce pas une autre façon de succomber – plus subtilement mais réellement - à l'idole de l'argent en lui donnant un rôle excessif ?


Marie, en parfumant le Christ, le prépare symboliquement à sa sépulture ; les femmes sont prophètes. Le Christ le proclame : « En vérité, je vous le dis, partout où sera proclamé cet Évangiles dans le monde entier, on redira aussi, à sa mémoire, ce qu'elle vient de faire. » (Matthieu 26,13 ; Marc 14,9). L'acte mystique – disons même sentimental - de Marie se voit parer d'une aura prophétique par le Christ. Elle a annoncé, probablement sans le vouloir, qu'il allait mourir. Mais n'est-ce pas cela un prophète : quelqu'un qui proclame quelque chose de Dieu comme une évidence et sans prendre conscience de ce que sa parole - ou son geste - a d'inspiré ? Le prophète est l'outil de l'Esprit, mais il n'est dépositaire d'aucun pouvoir individuel surnaturel.
Et Jésus, Verbe de Dieu, signale à nouveau par un comportement, plus que par une parole, une chose qui n'a pas d'importance pour l'instant mais en prendra par la suite quand l'islam imposera le voile aux femmes au nom de Dieu (S. 33, 59) : les femmes n'ont aucune obligation de se voiler. Une chevelure libre n'appelle donc aucun commentaire de la part du Christ, Verbe de Dieu ...


8. 6. Instaurer la Nouvelle Alliance, l'entrée à Jérusalem.
Pour la Pâque qui approche, le Christ quitte Béthanie et part vers Jérusalem le 27 mars 33. Malgré le risque de l'arrestation qui pèse sur lui, il se rend à la ville sainte pour le grand pèlerinage de la Pâque. Une grande foule le suit (Matthieu 20, 29).
En chemin, le Christ guérit un aveugle qui l’interpelle au bord du chemin (Marc 10, 47). L'homme guéri se met à le suivre en proclamant sa joie. L'arrivée messianique - prévue par Isaïe avec la guérison des aveugles - semble se réaliser devant les yeux de la foule (Isaïe 35, 5) (*1).


À l'entrée de Jérusalem, Jésus s'arrête au mont des Oliviers. C'est en effet de là que doit venir le Messie pour le dernier combat de Dieu pour sauver monde. Ainsi l'avait annoncé Zacharie (Za 14, 1-4).
Dans chacun de ces signes qui reprennent des prophéties messianiques de l’Ancien Testament, le peuple voit la confirmation de son intuition. Le Christ ne serait-il pas le Messie ?


Le Christ envoie ses disciples chercher un âne pour entrer dans Jérusalem (*2). Il leur demande de justifier cette réquisition par cette seule phrase : « Le Seigneur en a besoin » (Marc 11, 3 et Luc 19, 31).



L'entrée à Jérusalem (Giotto di Bondone (1267-1337) 
chapelle Scrovegni ; église de l'Aréna à Padoue).


En réquisitionnant un moyen de transport, il revendique ainsi la royauté. En effet, c'était un privilège royal que de pouvoir réquisitionner un moyen de transport. Une fois de plus, avec subtilité, il s’affirme roi par cette simple demande. Par la même phrase, il accomplit une prophétie de Zacharie, une prophétie presque enfantine, mais qui donne sens au type de royauté qu'il revendique : « Dites à la fille de Sion : Voici que ton Roi vient vers toi ; modeste, il monte une ânesse, et un ânon, petit d'une bête de somme. » (Zacharie 9, 9). Le Christ confirme ainsi, et sa Royauté, et son humilité. Sa royauté n’est basée, ni sur la richesse, ni sur la domination, ni sur le pouvoir : le Christ ne sera jamais armé, ni puissant au sens politique du terme.


Les disciples jettent leurs manteaux sur l'âne pour que le Christ s’installe dessus. Les juifs jettent à leur tour leur manteau sur la route en l'acclamant avec les paroles du Psaume 118 : « Notre père David ! Hosanna au plus haut des cieux ! », « Béni soit au nom de Yahvé celui qui vient ! » (Ps 118, 26). Le Psaume 118 était devenu pour le peuple juif le signe de l'arrivée du Messie. Le Messie est « angoissé » (verset 5), « bousculé » (verset 13), « mourant » (verset 17), mais également promis à un avenir fondateur malgré les apparences : il est la « Pierre rejetée par les bâtisseurs [qui est] devenue la tête de l’angle » (verset 22). Il est celui dont on attend victoire et salut : « De grâce, Yahvé, donne le salut ! De grâce, Yahvé, donne la victoire » (verset 25). Le Psaume annonce que le peuple fêtera le triomphe du Messie : « Serrez vos cortèges, rameaux en main », (verset 27). Le peuple finalement rendra grâce à Dieu : « C'est toi, mon Dieu, je te rends grâce, mon Dieu, je t'exalte ; je te rends grâce, car tu m'as exaucé, tu fus pour moi le salut. Rendez grâce à Yahvé, car il est bon, car éternel est son amour » (versets 28-29).


Que ce soit dans Isaïe, dans Zacharie, ou dans les Psaumes, les prophètes ont annoncé un Messie souffrant et rejeté. Les puissants n’ont pas voulu entendre la voix des prophètes et ont fait l’hypothèse d’un Dieu des combats. Le Messie va accomplir sa vocation éternelle de « Fils-Unique-engendré » en ignorant les fantasmes dérisoires des hommes, leurs rêves de puissance, de réussite et de domination. Le scandale d’un Dieu crucifié restera toujours une hérésie pour les juifs, une folie pour les païens et une impossibilité pour les non chrétiens. Paul le comprend fort bien : « Nous, nous prêchons le Christ crucifié ; scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1 Corinthiens 1, 23). Le Coran, bien plus tard, affirmera que la mort en croix du Christ n’était qu'une illusion : « [les juifs disent] : « Nous avons vraiment tué le Christ ; Jésus, fils de Marie, le messager de Dieu ! … Or, ils ne l'ont pas tué ni crucifié ; mais on leur a apporté quelque chose de ressemblant ! Oui, et ceux qui divergent, à son sujet, en ont certainement un doute : ils n'en ont d'autre science que la poursuite d'une conjoncture. Car ils ne l'ont certainement pas tué, mais Dieu l'a élevé vers Lui... » (Sourate 4, 157-158 ; trad. Hamidullah). Selon le Coran, il semble inconcevable que l'envoyé de Dieu souffre : Allah le Dieu Tout-puissant dans le monde aurait agi ! Mais cette conviction coranique d'un remplacement du Christ en croix par un sosie a une origine bien connue et nous y reviendrons. Ce n'est en effet qu'à partir du IIe siècle qu'on verra apparaître l'idée que le Christ n'est pas mort en croix. Personne, au premier siècle, ne va douter de sa mort crucifié.


En attendant, le peuple juif vient de faire au Christ une véritable entrée messianique à Jérusalem, Messie trônant sur un ânon, monture dérisoire, symbole de sa non violence et de sa royauté dépouillée de toute puissance humaine.
Tout Jérusalem se met à bruisser de questions à son sujet : « Lorsqu'il entra dans Jérusalem, toute la ville fut émue, et l'on disait : Qui est celui-ci ? La foule répondait : C'est Jésus, le prophète, de Nazareth en Galilée. » (Mat. 21, 10-11).
Le Christ entre à Jérusalem pour sa dernière Pâque.


* : Jésus de Nazareth : de l'entrée à Jérusalem à la Résurrection, *1 : p 16 / *2 : p 17-19; Benoît XVI, Rocher, 2011.


8. 7. De la pression sociale à la peur.
Le peuple juif est soumis aux autorités en place, autorité politique des occupants romains et religieuse des juifs. Même les notables, même les membres du milieu sacerdotal, ne sont pas libres de leurs engagements. Nicodème est un notable sincèrement touché par le Christ, mais il vient le voir de nuit afin de n'être pas vu (Jean 3, 1). Jean l’Évangéliste - le rédacteur de l'Évangile et non l’Apôtre fils de Zébédée - est un disciple secret. En effet, il appartient au milieu sacerdotal de Jérusalem et il est manifestement resté discret. Joseph d'Arimathie fait partie du Sanhédrin, il est fidèle au Christ, mais lui aussi sans le dire (Jean 19, 38-39). Seuls eux trois vont accompagner le Christ jusqu'au tombeau.



Petit personnage de Sainte Foy de Moissac.


Au cœur de Jérusalem contrôlée par les romains, la loi de Moïse est défendue par différents courants. D'abord, les sadducéens qui détiennent la représentation matérielle du pouvoir religieux : le Temple est à eux. Le Christ stigmatise les trafics commerciaux qui ont fait du Temple un « repère de brigands » (Matthieu 21, 13 ; Marc 11, 17 ; Luc 19, 46 ; Jean 2, 16).
Ensuite, les pharisiens qui exigent le respect scrupuleux de la Loi. Le Christ les accuse de faire porter aux autres des obligations légales, divines, qu'eux-mêmes ne portent pas (Matthieu 23, 1-7 et Luc 11, 46). « Malheur à vous, docteurs de la Loi et pharisiens hypocrites, qui ressemblez à des sépulcres blanchis » (Matthieu 23, 27) ; en effet, les pharisiens « lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent de les remuer du doigt » (Matthieu 23, 4). En imposant aux autres des obligations qu'ils ne supportent pas eux-mêmes, les pharisiens sont convaincus de parler au nom de Dieu : pour le Christ, ils en deviennent des « hypocrites » et « des sépulcres blanchis ». En symétrie, on peut penser à l'obligation de porter le voile (Sourate 33, 59) ou de vivre la polygamie (S. 4, 3) pour les femmes en islam. Ces lois sont proposées par un homme, Mohamed, qui échappe lui-même à la contrainte et qui affirme - tout comme les pharisiens - parler au nom de Dieu.


Chacun de ces deux groupes juifs a ses exigences. Tous prétendent être légitimes car ils sont convaincus de défendre la Loi de Dieu et Sa volonté. Au nom d'une loi divine, ils menacent de stigmatisation sociale : « Toutefois, il est vrai, même parmi les notables, un bon nombre crurent en [Jésus], mais à cause des Pharisiens, il ne se déclaraient pas, de peur d'être exclus de la synagogue. » (Jean 12, 42).
Assez étrangement, l’islam reprendra des moyens de pression basés sur le contrôle communautaire et y ajoutera les menaces de châtiments dans l'au-delà. Selon ce principe, la fidélité du croyant ne semble garantie que par la pression communautaire sur l'individu, comme si on doutait des choix individuels. Par exemple, le Coran suggère qu'un homme a le droit - issu de ses habitudes masculines - d'importuner les femmes non voilées : « Ho, le Prophète ! Dis à tes épouses, et à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et exemptes de peine. » (S. 33, 59). Cette pression communautaire pour obtenir le respect d'un ordre moral est renforcée par la promesse de châtiments dans l’au-delà : « Mais ayez peur de Moi, [Allah], si vous êtes croyant. Qu'ils ne te (à toi Mohamed) causent pas d'affliction, ceux qui concourent en mécréance. En vérité, ils ne saurant en rien nuire à Dieu. Allah tient à ne pas leur assigner de part dans l'au-delà. Et pour eux un énorme châtiment. » (Sourate 3, 175-176).


Sous Pilate, le climat religieux est à la peur et à la suspicion. La crainte habite le peuple et lui-même réagit avec violence dès que sa foi semble menacée par les romains. Les romains ont cependant toujours respecté les différences religieuses, quand les croyances des peuples conquis ne mettaient pas en danger la stabilité de l'état. Par exemple, le monolithisme strict des juifs leur interdisait de sacrifier devant la statue de l'empereur, et cela avait été admis. Mais les juifs tolèrent mal le paganisme romain. Ainsi, le recensement de Quirinius en 6 touchait-il à une prérogative divine pour les juifs : seul Dieu a le droit de dénombrer son peuple (Ex 30, 12). En 6, Juda le Galiléen a donc pris la tête de la révolte ; lui et les siens ont été crucifiés. Depuis, le pays est sporadiquement agité par des révoltes violentes. Quand Pilate introduit des enseignes militaires portant l'aigle impériale – symbole religieux païen - dans le Temple, le peuple se rebelle. Les juifs préfèrent se laisser égorger plutôt que de renoncer. Les fils d'Hérode doivent solliciter l'empereur Tibère lui-même, qui exige de Pilate qu'il fasse marche arrière. Ces mouvements de rébellion – parfois armés, toujours sanglants - trouveront leur expression finale dans la grande révolte de 66. Mais cette agitation populaire n'est pas organisée en mouvement cohérent, il s'agit de révoltes sporadiques qui signalent une ambiance générale. Les témoignages antiques relèvent bien l'ambiguïté de cette situation. Philon d’Alexandrie stigmatise Ponce Pilate, le préfet romain, « sa vénalité, sa violence, ses vols, ses assauts, sa conduite abusive, ses fréquentes exécutions des prisonniers qui n’avaient pas été jugés, et sa férocité sans bornes » (Philon, Légation à Caïus, 302). Là où Tacite nous raconte que finalement « la Judée... fut tranquille sous Tibère. » (Tacite, Histoire, V, 9, 6).
Face la violence psychique religieuse et la contrainte de l'occupation romaine, la violence physique populaire semble prête à jaillir, mais elle est habituellement contenue.
Au cœur de cette situation conflictuelle, le Christ critique la dureté habituelle des puissants, qu'ils soient politiques ou religieux. Mais, il refuse également toute résistance armée et il déconseille la vengeance. Il interdit de juger le prochain et appelle à pardonner à ses ennemis. Il commande d'aimer les pauvres et ses adversaires, ce qui signifie que l'on doit aspirer à leur faire du bien.
Et, le peuple juif accueille le Christ avec joie, voire avec enthousiasme, même s'il craint d'exprimer sa pensée. À la fête des Tentes 32, après la Transfiguration, Jésus monte à Jérusalem et enseigne avec autorité dans le Temple. Chacun se pose alors des questions, « pourtant personne ne s’exprimait ouvertement à son sujet par peur des Juifs » (Jean 7, 13).



Détail du Jugement dernier (Michel Ange, Chapelle Sixtine, XVIe siècle ; Rome)
La peur habite les juifs.


8. 8. De la peur à la haine.
Le peuple juif a peur. Les parents de l’aveugle de naissance n'osent pas témoigner de sa guérison miraculeuse « par peur des juifs, car déjà les juifs étaient convenus que, si quelqu'un reconnaissait Jésus pour le Christ (c'est à dire le Messie), il serait exclu de la synagogue » (Jean 9, 22).
Le peuple craint les légistes et il accueille joyeusement le Christ quand il leur cloue le bec, même, s'il est probable que ses arguments théologiques le dépassent. Au cours d'une discussion avec les scribes, le Christ va citer le Psaume 110 pour annoncer sa divinité : « Jésus disait en enseignant dans le Temple : « Comment les scribes peuvent-ils dire que le Christ est fils de David ? C'est David lui-même qui a dit par l'Esprit-Saint : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : siège à ma droite, jusqu'à ce que j'aie mis tes ennemis dessous tes pieds. David en personne l'appelle Seigneur, comment alors peut-il être son fils ? » Et la foule nombreuse l'écoutait avec plaisir. » (Marc 12, 35-37).
En effet, par Marie, l'homme Jésus est fils de David ; et, en tant que « Fils Unique du Père », donc en tant que Dieu, il est le Seigneur de David ! Ainsi, le Christ affirme-t-il et son humanité et sa divinité. Le peuple a-t-il compris ces subtils arguments ? Sans doute pas, mais il écoute avec plaisir le Christ pousser les scribes dans leurs retranchements !
Les légistes, scribes et pharisiens ne sont pas aussi spontanés que le peuple. Ils dialoguent avec le Christ de façon biaisée, pleine de pièges et de manœuvres retorses. Quand ils lui demandent par quelle autorité il a chassé les marchands du Temple, « Jésus leur dit : « Je vous poserai une seule question. Répondez-moi et je vous dirai de quelle autorité je fais cela. Le Baptême de Jean était-il du ciel ou des hommes ? Répondez-moi. » Or, ils se faisaient par-devers eux ce raisonnement : « Si nous disons : « Du ciel », il dira : « Pourquoi n’avez-vous pas cru en lui ? » Mais allons-dire : « Des hommes » ?... » Ils craignaient la foule car tous tenaient que Jean avait été réellement un prophète. Et ils font à Jésus cette réponse : « Nous ne savons pas. » Et Jésus leur dit : « Moi non plus, je ne vous dis pas par quelle autorité je fais cela. » (Marc 11, 29-33).
Pendant tout le ministère de Jésus, ceux qui refusent de l’accueillir comme Messie lui tendront des pièges avec des raisonnements spécieux. Ce n’est pas très différent de l’attitude de ceux qui, de nos jours, refusent d’écouter sa parole. Ils scrutent les Évangiles avec des raisonnements pleins de contresens et parfois de mauvaise foi pour faire dire aux Évangiles ce qu'ils ne disent pas. La loi est un esclavage, en sortir demande du courage. Il peut sembler plus confortable et moins risqué de rester prisonnier du conformisme social ou religieux plutôt que de se risquer à une réflexion libre et objective.
C'est l’expérience de l'Exode et c'est l'expérience de tout homme ! Les Hébreux de Moïse avaient expérimenté les risques de la liberté. Au désert, ils avaient regretté le confort de l'esclavage : « Les Israélites dirent : « Que ne sommes-nous morts de la main de Yahvé au pays d’Égypte, quand nous étions assis auprès des marmites de viande et mangions du pain à satiété ! » (Exode 16, 3). Par exemple, aujourd’hui, combien d'entre nous sont toujours perturbés à l'idée de regarder ce que la science et l'histoire nous disent de l'élaboration de nos monothéismes, de tous nos monothéismes, judaïsme, christianisme et islam. Certains croyants, et en particulier les musulmans, pourraient sans doute s'interroger sur leur peur d'être châties par Dieu s'ils osent chercher des vérités dérangeantes. Nous préférons tous les « marmites de viande » des esclaves en Égypte, c'est à dire la sécurité du conformisme, à la libération offerte par la Vérité. Le conformisme religieux interdit bien souvent de s'interroger sur les vérités scientifiques et humaines. Les agnostiques ou les athées, qui ne craignent pas de châtiment divin, préfèrent eux-aussi un conformisme, celui du politiquement correct ambiant, largement anticlérical et athée en occident de nos jours.


La Loi pousse à l’hypocrisie, au conformisme et à la peur... Toutes les lois, humaines ou divines, donnent envie de se soumettre pour échapper aux châtiments. Les lois humaines sont naturellement légitimes pour maintenir la cohésion sociale et, dans ce domaine, la peur du châtiment peut sans doute avoir son utilité... Mais ces lois, en raison de leur origine humaine, ne sont pas définitives, elles varient au fil du temps au gré de l'évolution des sociétés. À l'opposé, une Loi divine - ou supposé telle – n'a aucune raison d'être modifiée. Elle fait donc subir une contrainte définitive sur l'homme.
Le Christ va offrir une échappatoire aux hommes : les affranchir de la Loi - celle de Moïse pourtant inspirée par Yahvé - les libérer de son esclavage, de ses rites obsessionnels, de sa cruauté envers les pécheurs et de ses approximations humaines. En transgressant la Loi, Jésus est venu chercher le peuple dans sa peur. Il l'accompagne et lui donne le moyen – par l'Esprit - d'aller jusqu'au bout de son affranchissement. Il ne s'agit pas de révolution mais de libération spirituelle. Mais beaucoup n'ont pas le courage de se libérer de l'esclavage de la Loi en accédant à la liberté spirituelle offerte par le Christ. Rendus amers par leur esclavage, ils restent recroquevillés sur leur peur ... et ils en conçoivent de la haine pour le Messie et pour tous ceux qui l'ont accepté.
Prisonniers de leur peur et de leur conformisme, ils en ont conçu de la haine.



Ecce Homo (Quentin Massys, XVIe siècle).


Ce ne sont ni les juifs, ni les romains, qui ont conduit Jésus à la croix, mais ce sont bien nos péchés, notre endurcissement à pécher, et notre refus de la libération offerte par le Christ, depuis Adam et jusqu’à la fin des temps.


8. 9. Jeudi 2 avril 33, le 13 de Nisan. Instaurer la nouvelle Alliance, le lavement des pieds, les chefs doivent servir.
Jean est le fils d'une famille sacerdotale de Jérusalem, il possède donc une maison dans la ville sainte. Ce sont de petits détails de son Évangile qui nous apprennent que le dernier dîner du Christ a eu lieu chez lui. Lors du dîner, Pierre fait une demande discrète à Jean, à « celui que Jésus aimait » (Jean 13, 24). Pierre lui demande de poser une question à Jésus (Jean 13, 24) et celui-ci se « penche vers la poitrine du Seigneur » (Jean 13, 25). Jean était donc installé entre les deux hommes. Cela signale que Jean était l’hôte – qu'il recevait les disciples chez lui - et qu'il avait placé à sa droite le Christ, personne la plus importante, et à sa gauche Pierre, le deuxième dans l'ordre de la préséance. Le repas est servi à la romaine. Sur chaque banquette, trois convives prennent place allongés, appuyés sur le coude gauche : Jésus, Jean et Pierre sont sur la même banquette. Il semble bien que Judas ait été sur la banquette adjacente à celle du Christ, puisque celui-ci lui tendra une bouchée sans se déplacer lors du repas (Jean 13, 26). Le lieu de ce dernier repas a été identifié en 1951, par l’archéologue Jacob Pinkerfeld : une église primitive bâtie entre 73 et 75 a été découverte sur les restes d'une maison détruite par les romains en 70*. Elle est structurée comme une synagogue avec une niche pour les rouleaux de la Torah, mais elle n'est pas orientée vers le Temple comme le sont les synagogues. Elle est orientée vers le tombeau du Christ. Des inscriptions du premier siècle, des invocations à Jésus, ornent ses murs. Il s'agit de l’« église des Apôtres », la première église de la chrétienté*, construite très vraisemblablement à l'emplacement de la maison de Jean, là où la Cène, le dernier repas du Christ, a eu lieu.


La date de ce dernier repas est source de discussions inépuisables. À la suite de l'historien Jean-Christian Petitfils, nous prendrons l’Évangile de Jean comme référence chaque fois que le doute subsiste, puisqu’il est le seul des quatre Évangiles à être organisé chronologiquement. Le Christ va prendre son dernier repas, le 13 de Nisan, soit le jeudi 2 avril 33. En effet, ce dernier repas a eu lieu « avant la fête de la Pâque » (Jean 13, 1). La Pâque débute le 14 de Nisan dans l'après midi. Cette année-là, le 14 de Nisan tombe un vendredi, le vendredi 3 avril 33. Chaque année, la célébration de la pâque commence par le sacrifice des agneaux dans l'après-midi du 14 de Nisan, se poursuit par le repas pascal en soirée et se prolonge le lendemain, le 15 de Nisan. C'est donc le jeudi 2 avril, le 13 de Nisan, que Jésus prend son dernier repas dont il fait un repas pascal. Il anticipe ainsi de 24 heures sur la fête juive. Il commence la fête avec un étrange rituel :
«[Jésus] se lève de table, dépose ses vêtements, et prenant un linge, il s’en ceignit. Puis il met de l’eau dans un bassin et commença à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. » (Jean 13, 4-5). On peut donc supposer que Jésus a commencé à laver les pieds de Jean le disciple qui est tout de suite à sa gauche. Le convive suivant est Pierre. « Il vient donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « Seigneur, toi, me laver les pieds ? » Jésus lui répondit : « Ce que je fais, tu ne le sais pas à présent ; par la suite tu comprendras. » Pierre lui dit : « Non, tu ne me laveras pas les pieds, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’as pas de part avec moi. « Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! » Jésus lui dit: « Qui s’est baigné n’a pas besoin de se laver ; il est pur tout entier. Vous aussi, vous êtes purs, mais pas tous. » Il connaissait en effet celui qui le livrait… » (Jean 13, 5-11).



Le lavement des pieds (Giotto di Bondone (1267-1337), chapelle Scrovegni ; église de l'Aréna à Padoue).


La purification spirituelle n’est pas un lavage à l’eau. Le lavage est un signe symbolique qui accompagne, encourage, signale la grâce divine de purification. Pierre n’a pas besoin de se faire laver la tête si la grâce du Christ lui est offerte. Les rituels ne sont que des symboles, la réalité de la grâce est spirituelle. Pierre ne l’a toujours pas compris. Étonnant Pierre, qui témoigne par sa spontanéité à quel point, sans la mort et la résurrection du Christ, le christianisme n'aurait jamais existé. À la veille de la mort du Christ, Pierre, le futur chef de l’Église n'a toujours pas compris le message du Christ !
« Quand il leur eut lavé les pieds, qu’il eut repris ses vêtements et se fut remis à table, il leur dit : « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns les autres. Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi, comme moi j’ai fait pour vous. » (Jean 13, 12-15).


Les chefs doivent servir : « Celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur et celui qui voudra être le premier parmi vous, sera l’esclave de tous. Aussi bien, le Fils de l’homme lui-même, n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude. » (Mc 10, 41-45). Matthieu (20, 24-28), Luc (22, 24-27) racontent la même scène. Au regard du Christ, voilà la seule façon dont l'autorité peut être assumée de façon sainte : le chef est un bon pasteur qui se met au service de son troupeau jusqu'à donner sa vie pour lui. Diriger est un service, non un privilège. Il devrait en être ainsi dans toutes les institutions chrétiennes et particulièrement ecclésiales. Voilà ce qui corrige ce que le sacerdoce des hommes peut avoir de frustrant pour les femmes dans l’Église. Elles ne sont pas dominées par la prêtrise des hommes, mais servies par les « chefs » de l’Église, les prêtres, les patriarches ou les évêques. Ainsi le souhaite le Christ. Il ne tient qu'au péché des hommes qu'une autre impression puisse être donnée.


Pierre va accompagner le Christ pendant toute la passion avec sa fougue, sa générosité, son incompréhension et sa terreur. Il est là avec toute son humanité. Malgré sa force et son courage, il va mettre en évidence sans le vouloir le caractère surnaturel du Christ qui va marcher librement vers la plus abjecte des morts.


* : Jésus, Jean-Christian Petitfils, p. 295, Fayard, 2011.


8. 10. Instaurer la Nouvelle Alliance, l'Eucharistie, le jeudi 2 avril 33.
« J'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. » (Luc 22, 15). Traditionnellement, lors du repas pascal, le Seder, le chef de famille raconte la fuite du Peuple Élu qui quitte l’Égypte sous la direction de Moïse. On mange des herbes amères en souvenir de l'amertume de l'esclavage. On se remémore la libération de l’esclavage et on rend grâce à Dieu. Le pain azyme, non levé, est partagé pour se souvenir que le départ a été précipité et que le pain n'a pas eu le temps de lever. On mange l’agneau pascal, sacrifié au Temple l'après-midi même.


Le repas juif de la pâque, le Seder, est rythmé par la bénédiction de quatre coupes de vin. Dans la tradition juive, la quatrième coupe n'est pas bue. Elle est nommée la coupe d’Élie, c'est celle du messager du Messie*. C'est cette dernière coupe qui va être utilisée par le Christ pour un usage nouveau …



Famille à la table du Seder
(Haggadah de Sarajevo ; Musée national de Bosnie-Herzégovine).


Lors du dernier repas du Christ, il n'y a pas d'agneau, puisque Jésus a anticipé le repas de 24 heures. Les sacrifices d'agneaux n'auront lieu au Temple que le lendemain après-midi. La Pâque qu'il inaugure ce soir est différente. Le Christ va reprendre deux des aliments traditionnels de la Pâque juive – le pain et le vin – pour leur donner une nouvelle vocation. Le troisième aliment traditionnel de la Paquet juive est oubliée. L'amertume des herbes n'est plus d'actualité : l'esclavage de la mort, du péché et de la Loi sont dépassés dans le Christ. Quant à l'agneau pascal, il s'agit de Lui-même. Pour les chrétiens, plus jamais après sa mort en croix, les sacrifices d'animaux n'auront d'utilité spirituelle.


Le premier récit de l'instauration de l'Eucharistie date de l'année 36. Il est raconté par Paul, tout juste converti. Il raconte la scène trois années après les faits dans un texte qui sera intégré à la lettre aux Corinthiens*.
« Le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites cela en mémoire de moi. ». De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. » Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne. » (1 Corinthiens 11, 23).


Le Christ avait annoncé l'Eucharistie après la multiplication des pains, et il en avait donné la signification : « Je suis le pain vivant descendu du ciel, qui mangera ce pain vivra à jamais, et même, le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. » ... « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous... Qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui... il a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. » (Jean 6, 51-57).


En ce jeudi soir, Jésus montre enfin aux hommes comment manger son corps et boire son sang sans pratiquer le cannibalisme. En apparence, les chrétiens ne mangent que du pain et ne boivent que du vin. Dans la foi et par la grâce de la consécration du prêtre, ils savent qu'il s'agit du corps réel du Christ et de son sang.



La Cène (Fra Angelico en 1440, monastère Saint Marc ; Florence).


Pour les protestants, la communion au sang et au corps du Christ reste symbolique et se fait dans le partage fraternel du pain et du vin. Il s'agit simplement de se rappeler la dernière Cène, de faire mémoire de la mort et de la Résurrection du Christ. Lors du partage du pain et du vin, les protestants prient l'Esprit Saint d'obtenir la communion des participants avec le Christ, mais ils ne croient pas qu'il s’agisse réellement du corps et du sang du Christ.
Pour les catholiques et les orthodoxes, la communion des croyants au Christ se produit réellement puisque l'Eucharistie est le corps et le sang du Christ. Chimiquement, il s'agit bien de pain et de vin. Spirituellement, il s'agit authentiquement de Jésus, présent matériellement parmi nous, par la grâce de la consécration du prêtre. C'est un point de foi essentiel pour les chrétiens mais incompréhensible pour un non-croyant. De nombreux miracles eucharistiques ont eu lieu au cours des siècles. Ils sont tellement troublants qu'ils montrent, pour le croyant, la réalité de la présence du Christ dans le pain et le vin consacré.
Mais s'ils sont des signes pour ceux qui croient, ils ne sont qu'illusion pour celui qui ne croit pas...


* : Jésus, Jean-Christian Petitfils, p. 300, Fayard, 2011.


8. 11. Les adieux, l'annonce de la trahison de Judas et du reniement de Pierre.
Le Christ a annoncé que les chefs doivent servir et a instauré l'Eucharistie en donnant les paroles sacramentelles qui actualiseront pour l'éternité la Rédemption par la Croix. Le Corps du Christ est Pain de Vie, le vin est le Sang versé pour la multitude en rémission des péchés.
Jean raconte la suite de ce dernier repas.
Juste après avoir appris aux disciples comment consacrer le pain et le vin, le Christ ajoute : « Sachant cela, heureux êtes-vous si vous le faites. Ce n'est pas de vous que je parle ; je connais ceux que j'ai choisis ; mais il faut que l’Écriture s'accomplisse : « Celui qui mange de mon pain a levé contre moi son talon. » » (Jean 13, 17-28). Un de ceux qui vient de communier à cette première Eucharistie, va le trahir.
« Je vous le dis dès à présent, avant que la chose n'arrive pour qu'une fois celle-ci arrivée, vous croyiez que Je suis ». Encore une fois, Jésus prononce le fameux, « Je suis » qui est le nom même de Dieu, Yahvé.
« Ayant dit cela, Jésus fut troublé en son esprit et il attesta : « En vérité, en vérité, je vous le dis, l'un de vous me livrera. » Les disciples se regardaient les uns les autres, ne sachant de qui il parlait. Un de ses disciples, celui que Jésus aimait (il s'agit de Jean, l'évangéliste), se trouvait à table tout contre Jésus. Simon-Pierre lui fait signe et lui dit : « Demande quel est celui dont il parle. » Celui-ci, se penchant alors vers la poitrine de Jésus lui dit : « Seigneur, qui est-ce ? » Jésus répondit : « C'est celui à qui je donnerai la bouchée que je vais tremper. » Trempant alors la bouchée, il la prend et la donne à Judas, fils de Simon Iscariote. Après la bouchée, alors Satan entra en lui, Jésus lui dit donc : « Ce que tu fais, fais-le vite »... Aussitôt la bouchée prise, il sortit, il faisait nuit. ».
Judas part livrer Jésus aux grands prêtres, comme il en avait été convenu quelques jours plus tôt.
Pleinement Dieu, Jésus sait ce qui l'attend : il va à la mort. Il veut préparer ses disciples à cette rupture, à sa mort, et il le fait selon son habitude avec des propos imagés. « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni besace ni sandales, avez-vous manqué de quelque chose ? » « De rien », dirent-ils. Et il leur dit : « Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, de même celui qui a une besace, et que celui qui n'en a pas vende son manteau pour acheter un glaive. » Car, je vous le dis, il faut que s'accomplisse en moi ceci qui est écrit : « Il a été compté parmi les scélérats ». « Seigneur, dirent-ils, il y a justement ici deux glaives ». Il leur répondit : « C'est bien assez ! » » (Luc 22, 35-38).
Une fois de plus, le sens symbolique des propos de Jésus échappe aux disciples. Le Christ prévenait ses disciples qu'il allait mourir et qu'ils seraient laissés seuls à sa mort. Voilà qu'ils ne dépendront plus que de leurs moyens humains : besaces, bourses, manteaux, ne seront plus donnés par la Providence divine, comme lors de leur activité missionnaire au cours de la vie publique du Christ. Qu'ils se procurent par eux-mêmes un glaive – que Dieu dans sa providence ne leur a jamais donné - signale que leur solitude va être absolue. Dieu va sembler les abandonner au point que seule la violence - ce moyen tristement humain et totalement étranger à la divinité - pourra sembler nécessaire. Mais les apôtres, une fois de plus, prennent son discours au pied de la lettre. Ils font une remarque prosaïque « il y a justement ici deux glaives ». Et Jésus leur répond naturellement : « C'est bien assez ! ». On peut encore une fois remarquer que sans la mort et sans la résurrection du Christ, il n'y aurait pas eu de christianisme. À la veille de sa mort, les disciples n'ont toujours pas compris le Christ. « La lettre tue, mais l'Esprit fait vivre » dira Paul plus tard, une fois que les propos du Christ seront devenus clairs.
De nos jours, ce passage fait parfois polémique, certains y voient la preuve que Jésus voulait le combat armé. La façon dont il refusera la violence quelques heures plus tard, lors de son arrestation, confirme qu'il n'a jamais voulu se défendre par la violence, ni souhaité que ses disciples le fassent.



Le Christ avertissant les Douze de sa passion 
(Duccio- di-Buoninsegna, XIVe siècle, Sienne).


Jésus continue à préparer ses disciples à sa mort : il annonce que Pierre va le renier. « « Petits enfants, c’est pour peu de temps que je suis encore avec vous. Vous me chercherez, et, comme je l’ai dit aux juifs : où je vais, vous ne pouvez venir ». Simon-Pierre lui dit : « Seigneur, où vas-tu ? »
Jésus lui répondit : « Où je vais, tu ne peux pas me suivre maintenant ; mais tu me suivras plus tard. » Pierre lui dit : « Pourquoi ne puis-je pas te suivre à présent ? Je donnerai ma vie pour toi. »
Jésus répond : « Tu donneras ta vie pour moi ? En vérité, en vérité, je te le dis, le coq ne chantera pas que tu ne m’aies reniée trois fois. » » (Jean 13, 33-28).
Comme toujours, Pierre se montre plein d’enthousiasme : si le Christ est tué, il promet de mourir avec lui. Et pourtant, Jésus sait qu'il va trahir. Il faudra à Pierre tester sa propre faiblesse lors de la Passion pour mesurer la Toute-puissance de Dieu à la Résurrection du Fils. Il lui faudra goûter Sa miséricorde pour devenir réellement le berger de l’Église : celui qui est prêt à donner sa vie pour elle.


8. 12. Les adieux, l'intimité au cœur de la Trinité est révélée.
À l'occasion de ses adieux, le Christ livre quelque chose de son intimité avec Dieu. Il parle du Père et de l’Esprit-Saint.
« « Du lieu où je vais, vous savez le chemin. »
Thomas lui dit : « Seigneur... Comment saurions-nous le chemin ? »
Jésus lui dit :
« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi.
Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père ; dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu. »
Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. »
Jésus lui dit : « Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m'a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : « Montre-nous le Père ! » ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? » (Jean 14, 4-11).


Le Christ le dit clairement : le voir, lui, le Christ, équivaut à voir le Père… Jésus est Dieu, Il est la vérité et le seul chemin vers la vie éternelle. L'intimité au sein de la Trinité se dévoile : « Père, tu m'as aimé avant la fondation du monde » (Jean 17, 24). Le Fils existe depuis l'éternité et il est en union avec le Père: « Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi. » (Jean 17, 21).
Puis le Christ annonce la venue de l'Esprit-Saint – παράκλητος, PARAKLETOS en grec - le conseiller, le défenseur. « C'est votre intérêt que je parte car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous, mais si je pars, je vous l'enverrai... J'ai encore beaucoup à vous dire mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui l'Esprit de Vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu'il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir » (Jean 16, 7-15). Seul l'Esprit Saint va permettre aux disciples de comprendre parfaitement les vérités prêchées par le Christ.
Malgré son rôle essentiel dans la compréhension des vérités divines, le témoignage de l'Esprit va néanmoins être mis en parallèle avec celui des disciples : « Lorsque viendra le Paraclet, que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de Vérité, qui vient du Père, lui me rendra témoignage. Mais vous aussi, vous témoignerez, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement. » (Jean 15, 26-27). Le témoignage des disciples est véridique et le Christ le met au même niveau que celui rendu par l’Esprit. Dans la logique chrétienne, les successeurs des apôtres, les évêques, seront crédités de la même capacité à discerner les vérités divines.
Le Christ promet à ses disciples de leur envoyer l'Esprit Saint... ce qui se réalisera 50 jours après (Actes des Apôtres 2, 1-13). Le Christ ne les a pas laissés longtemps orphelins (Jean 14, 18-19). La venue de l'Esprit sur les Apôtres rassemblés lors de la fête de la pentecôte - qui commémorait traditionnellement le don de la Loi au Peuple Élu - signera pour toujours une nouvelle étape. Les chrétiens sont désormais dirigés par l'Esprit et non plus par la Loi. Seul l'Esprit-Saint, le Paraclet, permettra aux apôtres de comprendre enfin ce que le Christ leur a enseigné pendant sa vie publique.


Dans les premiers siècles de l'islam, ce passage de l’Évangile sur le Paraclet sera repris et réinterprété par les exégètes musulmans. Plusieurs éléments de la foi musulmane expliquent ce besoin de se tourner vers la Bible. D'abord, le Coran prétend à plusieurs reprises répéter des affirmations de la Bible, même si, avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de retrouver dans la Bible les propos attribués au Christ par le Coran (S. 5, 116-117 ; S. 9, 111). Or, un verset du Coran affirme qu'un messager non juif aurait été annoncé prophétiquement par la Bible : « le messager qui n'appartient pas au Peuple Élu, qu'ils trouvent en toutes lettres dans la Thora et l’Évangile. » (S. 7, 157).
Au VIIIe siècle, le premier biographe de Mohamed, ibn Ishāq (704-767), cherchera donc – désespérément (?) - dans les Évangiles, l'annonce de Mohamed, « le messager qui n'appartient pas au Peuple Élu ». Ne trouvant jamais Mohamed évoqué dans la Bible, Ibn Ishāq se tournera vers le passage de l’Évangile de Jean sur le Paraclet. Il voudra absolument voir dans la promesse du don de l'Esprit Saint (le Parakletos), l'annonce de Mohamed 600 ans plus tard. Pour transformer Mohamed en Paraclet, ibn Ishāq n'hésitera pas à faire une erreur de traduction. En effet, profitant que l'arabe antique ne possédait pas de voyelles, ibn Ishāq supprimera les voyelles grecques pour les remplacer par d'autres, faussant le sens du mot PARAKLETOS. En échangeant les voyelles en grec, Ibn Ishāq transformera alors le mot grec PARAKLETOS, conseiller, consolateur, par un autre mot grec, PERIKLYTOS, qui signifie glorieux. Puis ibn Ishāq traduira le mot PERIKLYTOS en arabe. Voilà comment un être « glorieux » se trouve annoncé par les Évangiles. Or, un autre verset du Coran fait parler Jésus le « fils de Marie … : « O Enfant d'Israël, je suis vraiment un messager de Dieu, confirmateur de ce qu'il y a avant moi dans la Thora, et annonciateur d'un messager à venir après moi, dont le nom sera « le Très Glorieux » » (Sourate 61, 6). Voilà, Jésus crédité d'une prophétie dont personne n'avait jamais entendu parler auparavant : il aurait annoncé un prophète surnommé « le Très Glorieux ». Pour un musulman, il ne peut s'agir que de Mohamed et Mohamed se trouve ainsi désigné par un nouveau qualificatif qui deviendra son surnom, Ahmed, le très glorieux.
Le nom du prophète de l'islam est en fait inconnu : Muhammad est un pseudonyme qui n'est présent que quatre fois dans le Coran (Sourate 3, 144 ; Sourate 47, 2 ; Sourate 48, 29 ; Sourate 33, 40). Hassan, un poète contemporain du Prophète, l'appelle indifféremment Ahmad, le très glorieux (selon la Sourate 61, 6), ou Muhammad, le très loué.
Mohamed serait donc Ahmed, le très glorieux, soit le Periklytos en grec, voire le Parakletos ! Mais les recherches épigraphiques contredisent la traduction d'ibn Ishāq. En effet, il existe toujours 70 copies du Nouveau Testament en grec - antérieures à la rédaction du Coran - où Paraclet est écrit PARAKLETOS. Jamais, sur aucun de ces manuscrits antiques, l'Esprit Saint n'est nommé le PERIKLYTOS, qui signifie « glorieux », comme a voulu le transcrire ibn Ishāq pour justifier Mohamed, ou Ahmed, le glorieux.


Les exégètes musulmans ont donc été acculés à l'obligation de mal traduire le mot « Parekletos », pour donner raison au verset 157 de la Sourate 7 qui avait affirmé que Mohamed avait été annoncé par la Thora et les Évangiles. Nous voyons ici un exemple de ce à quoi sont contraints les musulmans, obligés qu'ils sont de démonter l'absolue perfection du Coran.
Le Coran ne garde donc qu'un mot mal traduit du discours d'adieu du Christ et oublie tout le reste : la description des relations d'intimité au sein de la Trinité.


8. 13. L'agonie.
La Cène, le dernier repas du Christ, se termine. La veille de Pâque, la loi interdit aux juifs de quitter Jérusalem. Jésus reste dans l'enceinte de la ville pour ne pas contrevenir au rituel juif : « Après le chant des Psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers. » (Matthieu 26, 30 ; Marc 14, 26). Jésus se rend donc à Gethsémani, un jardin du mont des oliviers. Nous sommes dans la nuit du jeudi 2 au vendredi 3 avril 33. En route, Jésus prophétise sur sa Résurrection qui doit suivre sa mort « Mais, après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » (Matthieu 26, 32). Jésus-Christ a dit tout ce qu'il pouvait pour préparer ses disciples aux heures sombres qui les attendent*.
Arrivé au jardin de Gethsemani, Jésus entre en prière. Il demande à ses disciples de veiller avec lui ... mais, assommés par le désespoir, ils s'endorment. Les disciples ont compris que le Christ allait mourir, mais ils ne peuvent ni entendre, ni comprendre ce que signifie l'annonce de sa résurrection et de son retour parmi eux. « Puis il s'éloigna d'eux d'environ un jet de pierre et, fléchissant les genoux, il priait en disant : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne qui se fasse » ! Alors lui apparut, venant du ciel, un ange qui le réconfortait. Entré en agonie, il priait de façon plus instante, et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre. » (Luc 22, 41-44).


Le Christ est tellement angoissé qu'il transpire du sang à l'idée de ce qui l'attend (Luc 22, 44). La médecine moderne appelle ce phénomène une hématidrose. Il correspond à l'expression d’une profonde angoisse. Face à l'immédiateté de la passion, Jésus succombe à l'angoisse. Celse, philosophe du IIe siècle, ironisera sur la prétendue divinité du Christ. Comment, s'il est Dieu, peut-il « pleurer et se lamenter et prier pour échapper à la peur de la mort, en s'exprimant ainsi : « Ô Père, si c'est possible, que cette coupe passe loin de moi » » (Origène, Contre Celse, 2, 24) ? Les chrétiens ont la réponse, le Christ est un vrai homme. Il a vécu en tout la vie humaine excepté le péché. Ni la souffrance morale, ni la souffrance physique ne sont des péchés et le Christ les a connues. De nos jours, l'argument de Celse est toujours celui de ceux qui refusent la divinité du Christ. Pourtant, la double nature du Christ, vrai homme et vrai Dieu, est le fondement même de la foi chrétienne. Jésus, vrai homme, souffre réellement ; et Jésus, vrai Dieu, n'est pas la victime de la volonté inflexible du Père. Il est Lui-même Le Dieu unique et Il obéit à sa vocation éternelle de Fils Unique, choisie librement par Lui (Jean 10, 18), mais c'est bien avec son corps d'homme qu'il va la vivre douloureusement. Seule la divinité du Christ transformera sa mort atroce en acte salvateur.



L'Agonie du Christ 
(Les Riches Heures du duc de Berry, XVe siècle, musée de Condé, Chantilly).


La vie publique du Christ a débuté avec son baptême dans le Jourdain par Jean le Baptiste. Ce baptême - offert normalement aux hommes qui se repentent de leurs péchés - posera question dans les siècles à venir. Comment un être proclamé parfait, peut-il réclamer et recevoir un baptême de conversion ? La fin de la vie du Christ donne la réponse : il s'est identifié au péché de l'humanité. Sans être lui-même pécheur, il assume les péchés de l'humanité. Au cours de toute sa vie publique, Jésus porte les péchés de l'humanité, il les porte de son Baptême jusqu'à la Croix*. Identifié au péché, le Christ meurt avec lui, et ressuscite pour la vie éternelle. Dans les siècles à venir, le baptême des chrétiens réactualisera spirituellement cette expérience mystique. Le baptisé meurt avec le Christ à la mort et au péché, et revêt sa lumière de Ressuscité (Éphésiens 2, 1-6). Dans la vie publique du Christ, il y a une unité parfaite qui va de son Baptême dans le Jourdain à sa Résurrection. « L'agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde » avait été reconnu par Jean le Baptiste à l'aube de sa vie publique. Il va maintenant être sacrifié au moment même où le Grand Prêtre sacrifie l'agneau pascal*. Prêtre parfait, il offre l'humanité pécheresse au Père et s'offre lui-même en expiation. Dieu le Fils est le seul fils sacrifié. Ce que Yahvé a réclamé à Abraham n'était que l'annonce de ce que Lui-même allait accomplir pour l'humanité. Dieu se donne Lui-même.
Au terme de sa prière, le Christ semble serein : il ne sera pas épargné par la souffrance, mais il a manifestement reçu la grâce de supporter ce qui l'attend.
Épuisés et déconcertés, Pierre et les disciples dorment… : « Se relevant de sa prière, [Jésus] vint vers les disciples qui trouva endormis de tristesse, et il leur dit : « Qu’avez-vous à dormir ? Relevez-vous et prier, pour ne pas entrer en tentation. » (Luc 22, 45-46).
La nuit s'achève.


* : Jésus de Nazareth : de l'entrée à Jérusalem à la Résurrection, p. 171 à 191, Benoît XVI, édition du Rocher, 2011.


8. 14. L’arrestation.
Le Jardin du Mont des Oliviers est empli de pèlerins venus pour la Pâque. Quand survient la troupe armée déléguée par le Sanhédrin pour arrêter Jésus, celui-ci sort librement du jardin du mont des Oliviers pour aller au devant d'eux : il se désigne aux gardiens du Temple. « Judas qui le livrait connaissant aussi ce lieu, parce que bien des fois Jésus et ses disciples s'y étaient réunis.
Judas donc, menant la cohorte et les gardes détachés par les grands prêtres et les Pharisiens, vient là avec des lanternes, des torches et des armes.
Alors, Jésus, sachant tout ce qui allait lui advenir, sortit et leur dit : « Qui cherchez-vous ? »
Ils lui répondirent : « Jésus le Nazôréen. »
Il leur dit : « C'est moi. » Or, Judas, qui le livrait, se tenait là, lui aussi, avec eux...
« Si donc c'est moi que vous cherchez, laissez ceux-là s'en aller » : afin que s’accomplisse la parole qu'il avait dite : « Ceux que tu m'as donnés, je n'en ai pas perdu un seul. » » (Jean 18, 2-14).

Jésus assume seul sa passion. Une dernière fois, Simon-Pierre désobéit, fidèle à son tempérament fougueux. Il n'a pas encore saisi que le Messie devait souffrir et mourir. Malgré les multiples annonces faites par le Christ de sa passion (Mat 16, 21 ; Mc 8, 31-33, Lc 9, 22 ; Mat17, 22-23 ; Mc 9, 30-32 ; Lc 9, 44-45 ; Mat 20, 17 ; Mc 10, 32-34 ; Lc 18, 31-33 ; Mat 12, 39-40 ; Lc 11, 29-32 ; Mc, 8, 11-12), Pierre se rebelle à nouveau contre la perspective d'un salut venant de Dieu à travers la souffrance. Pierre est à l'image de l'humanité, il veut réussir par sa propre force et ses propres capacités et il souhaite surtout que la réussite ait goût de triomphe, de prestige et de domination. « Alors Simon-Pierre, qui portait un glaive, le tira, frappa le serviteur du Grand Prêtre et lui trancha l'oreille droite. Ce serviteur avait nom Malchus. » (Jean 10, 10). Jean l’Évangéliste connaît si bien le Grand Prêtre qu'il sait même le nom de ses serviteurs.



L'arrestation 
(Duccio-di-Buoninsegna, 1308, Cathédrale de Sienne).


Jésus reprend Pierre une dernière fois : « Rentre le glaive dans le fourreau. La coupe que m'a donnée le Père, ne la boirai-je pas ? » (Jean 18, 11). Le Christ refuse tout combat armé et il reprend sévèrement Pierre. Le Christ n'a donc jamais voulu la violence à un quelconque moment, même au moment où sa propre vie est en jeu. Quant, à Pierre, il n'a pas encore compris grand chose de la parole de Jésus. Pierre sait que Jésus est le Messie (Matthieu 16, 15) et le « Saint de Dieu » (Jean 6, 69)... mais la radicale rupture que le Christ opère avec les aspirations humaines de réussite et de jouissance, lui échappent. On perçoit ainsi tout le travail spirituel qui sera celui de l'Esprit Saint après la résurrection du Christ.


Jésus se laisse arrêter sans combattre. Marc, le scribe de Pierre raconte : « Et l'abandonnant, ils prirent tous la fuite. Un jeune homme le suivait, n’ayant pour tout vêtement qu'un drap, et on le saisit, mais lui, lâchant le drap, s'enfuit tout nu. » (Marc 14, 51). L'identité de ce jeune homme reste inconnue. Mais, pourquoi avoir parlé de ce détail si ce jeune homme n'était pas quelqu'un d'important ? S'agit-il de Marc, qui signe ainsi sa présence dans les Évangiles ? Ou bien est-ce l’Évangéliste Jean, qui fuit pour suivre de loin les soldats jusqu'à la maison de Hanne ? S'il s'agit de Jean, il est revêtu de la tunique de lin, caractéristique des vêtements sacerdotaux : le fameux drap blanc *.
Le « disciple bien aimé » Jean, le jeune prêtre de Jérusalem, va suivre toute la passion du Christ. Il sera le dernier à rester fidèle quand tous auront fui. Il racontera lui-même la Passion dans son Évangile. Dans les épîtres qu'il écrira, il insistera sur ce rôle de témoin direct : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, car la Vie s'est manifestée : nous l'avons vue, nous en rendons témoignage et nous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue – ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons. » (1er épître Jean 1, 1-3).


* : Jésus, p 311, Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.


8. 15. Le Suaire de Turin, les témoignages historiques de ses déplacements sur 2000 ans.


De multiples reliques de la passion du Christ ont traversé les siècles et ont globalement été récusées. La relique la plus impressionnante est le Suaire de Turin. Le Suaire est une pièce de lin de 4,38 mètres sur 1,10 qui, depuis l'invention des premières technologies modernes, s'est révélé aux hommes bien mieux qu'il n'était possible à l’œil nu.
Le Suaire est apparu dans l’histoire avant le Moyen Âge. En effet, des textes antiques parlent de lui*. On ne possède pas les originaux de ces textes mais des copies de copies, ce qui ne suffit pas pour démontrer son existence avec certitude. Néanmoins, l'évangile apocryphe des Hébreux, écrit au IIe siècle, dit que le Suaire du Christ a été confié à Pierre. On suppose que Pierre l'a gardé caché, puisque le Deutéronome déclare impur tout objet ayant touché un mort. Plusieurs textes attestent qu'il aurait ensuite été transporté à Édesse avant l'an 57, par un disciple nommé Addaï ou Thaddée.
En 340, Saint Cyrille de Jérusalem mentionne l’existence d'un « linceul, témoin de la Résurrection » *. Pour les quatre premiers siècles du christianisme, les témoignages sont donc ténus mais néanmoins réels.
En 544, le Suaire est retrouvé dans une niche au dessus de la porte ouest de l’église d'Édesse *. Il est alors plié plusieurs fois afin que seul le visage reste visible. Dès lors, il est vénéré en la cathédrale d'Édesse Hagia Sophia comme une icône du Christ. À partir de ce moment, les peintres représentent le Christ avec une mèche de cheveu en forme de 3 sur le front. Ils reproduisent la coulée de sang qui descend sur le front de l'homme du Suaire, qu'ils ont prise pour une mèche de cheveux.
Au Xe siècle, l'empereur de Constantinople achète le Suaire au Calife. Le Suaire quitte la terre devenue musulmane pour rejoindre l'empire byzantin. Il arrive à Constantinople le 15 août 944. Il est alors conservé dans la chapelle Sainte-Marie-du-phare à Constantinople. C'est alors que l'on s’aperçoit que l'image du visage n’est pas isolée. Le tissu a été plié quatre fois en deux. C'est en fait un long tissu qui a recouvert la face dorsale de l'homme crucifié, puis sa tête pour venir reposer sur la face ventrale du cadavre. C'est donc un linceul complet et non uniquement un linge où un visage se trouverait étrangement inscrit.
À partir de ce moment, certaines icônes du Christ le montrent boiteux, avec la jambe gauche plus courte que la droite. Sur le Suaire, la jambe gauche du crucifié semble effectivement plus courte que sa jambe droite*. Cela provient de la technique de crucifixion : le pied gauche était tourné vers l’intérieur et positionné sur le droit avant qu'un clou unique les transperce. Une fois la rigidité du cadavre acquise, la jambe gauche garde une torsion qui semble la raccourcir.



Le Suaire de Turin.


Entre les XIIe et XIIIe siècles, plusieurs visiteurs extérieurs à l'empire byzantin témoignent avoir vu le Suaire. En 1147, Louis VII, le roi de France, écrit avoir vu à Constantinople le « drap où fut enveloppé Jésus »*. En 1171, Amaury de Lusignan (1145, 1205) seigneur poitevin parti en Terre sainte, témoigne lui-aussi l'avoir vu*. En 1190, le Suaire est dessiné par des seigneurs hongrois en visite à Constantinople*. Leurs croquis se trouvent toujours à la Bibliothèque Nationale de Budapest. Ils représentent tous les détails visibles à l’œil nu sur le Suaire. Les mains de l'homme crucifié sont croisées sur son ventre et seuls quatre doigts sont visibles. Les pouces sont repliés et invisibles comme cela survient quand les clous du crucifiement perforent les os du poignet.



Codex Pray conservé à Budapest (1192-1195).


En 1203, le chevalier de Clari témoigna lui aussi l'avoir vu*. C'était un an avant le sac de Constantinople, en 1204, par la IVe croisade dirigée par Othon de la Roche. En 1357, on retrouve le Suaire en Champagne, en France, chez l'arrière petite fille d'Othon de la Roche, nommée Jeanne de Vergy, épouse de Geoffroy de Charny*. Depuis, le Suaire est suivi sans interruption. En 1453, le Suaire est cédé à la famille de Savoie. Le 4 décembre 1532, il échappe de peu à la destruction par le feu. Le coffre en plomb dans lequel il est conservé dans la Sainte chapelle de Chambéry fond partiellement, laissant la brûlure d'une goutte de plomb qui traverse toutes les couches du Suaire plié. Il est alors restauré par quatre clarisses qui reprisent les traces de brûlure avec du coton.
La famille de Savoie le transporte à Turin. En 1868, la princesse Clotilde de Savoie effectue à nouveau quelques petites reprises sur le Suaire.
À son tour, la famille de Savoie le cède au Vatican en 1983.
Le 11 avril 1997, un incendie ravage la cathédrale de Turin. Le Suaire aurait pu disparaître sans le courage d'un pompier, Mario Trematore, qui parvient, à coups de hache, à ouvrir la protection en verre blindé de la châsse sacrée prévue pour résister à un lance-roquette.


* : Jésus, Jean-Christian Petitfils, p. 569, Fayard, 2011.


8. 16. Le Suaire de Turin, les preuves scientifiques.
Le 13 octobre 1988, l'annonce de la datation au carbone 14 du Suaire de Turin est un véritable coup de tonnerre. Le résultat est négatif : la fourchette de tissage du suaire est évaluée entre 1260 et 1360. Il ne peut donc pas s'agir du Suaire du Christ, ce n'est qu'un faux du Moyen Âge. L'étude a été faite par trois laboratoires différents qui se sont partagés un échantillon unique prélevé sur le bord du Suaire.
Depuis, ces résultats – quoique scientifiques - ont été critiqués. En effet, sur plus de 40 % du poids de l'échantillon analysé se trouvaient des reprises du Moyen Âge. Les reprises du XVe siècle avaient été réalisées avec tel grand soin (chaque fibre de lin étant renforcée par un fil de coton), que seul l'examen au microscope permettait de les remarquer. La présence d'un pigment, la vanilline, avait permis de leur donner la couleur du tissu antique, ce qui avait trompé les experts. En 2008, un chimiste de l'équipe du LALN (département de l’énergie des États-Unis) constate que l'échantillon étudié par radio carbone était en coton et non en lin. Le Suaire ayant été tissé en lin, les échantillons correspondaient donc à des reprises du Moyen Âge. Par ailleurs, les échantillons étaient également contaminés par des moisissures, des bactéries et du carbonate de calcium, tous susceptibles de fausser la datation. En 2008, le Pr C. B. Ramsey, directeur du laboratoire d'Oxford - un des laboratoires ayant réalisé l'étude de 1988 - reconnaissait que la mesure était probablement erronée.



Ensevelissement du Christ (Gianbattista delle Rovere, le Fiammenghino (1498-1578) ; Galerie Sabauda Turin).
Ce tableau a été considéré comme une preuve indirecte que le Suaire de Turin était faux : en effet,
jamais le suaire n'avait été représenté auparavant avec une telle exactitude.


En fait, il existe des preuves scientifiques que le Suaire de Turin date d'avant le XIIIe siècle.
Le tissage du tissu est typique des techniques de tissage du Ier siècle à Jérusalem. On a retrouvé un tissu identique dans les ruines de Massada, détruite en 74, au point que l'on pense que les deux tissus sortent du même atelier de Terre sainte. Le fil de lin du suaire a été filé avec une technique antique qui tord la fibre en Z. Le Suaire est contient aucune parcelle de laine, aussi infime soit-elle. Cela signe une origine hébraïque. En raison de la Loi de Moïse, les métiers à tisser pour les toiles en fibres végétales, comme le lin ou le coton, ne pouvaient servir à tisser une fibre d'origine animale, comme la laine. Si aucun micro fragment de laine n'est mêlé aux fibres de lin du Suaire, en revanche quelques microfibres de coton ont été retrouvées. C'est bien un Juif, sur un métier à tisser juif, qui a tissé le Suaire de Turin. Il a ensuite été blanchi (roui) après le tissage, ce qui correspond à une technique typique du premier siècle.
Si le Suaire est un faux, il faut supposer que ceux qui l'ont fabriqué ont anticipé au XIIIe siècle sur des connaissances qui n'existaient pas encore. En effet, Max Frei, un palynologue suisse, a isolé 25 espèces de fleurs qui éclosent au printemps en Palestine, ou dans les pays environnants. Le seul lieu où tous ses pollens ont pu se retrouver en même temps est Jérusalem à la fin de l'hiver ou au début du printemps. Des palynologues ont critiqué les travaux de Max Frei, comme manquant de rigueur. Mais le botaniste italien, Silvano Scannerini, après analyse des études contradictoires, constate que, sur le Suaire, « les pollens des plantes du Moyen-Orient sont une confirmation indirecte de la plausibilité du voyage du Suaire d'Asie en l'Europe ». Plus troublant, en 1999, Avinoam Danin, professeur de botanique à l'université de Jérusalem, retrouve sur le Suaire le pollen d'une plante typique de la Mer Morte mais dont l'espèce a disparu au VIIIe siècle, prouvant ainsi que le Suaire date d'avant le VIIIe siècle.
Par ailleurs, sur les prélèvements de Max Frei, de minuscules fragments de calcaire qui a été retrouvés par Joseph Kohlbeck, un spécialiste en cristallographie. L'étude de ces grains est significative, en effet peu de sols ont cette même composition. Leur composition est identique à celles d'échantillons prélevés à Jérusalem dans un tombeau antique. Il s'agit d'« aragonite ... avec de petite quantité de fer, de strontium, mais pas de plomb ». L'université de Chicago compléta cette étude en comparant le calcaire du Suaire à d'autres échantillons prélevés ailleurs en Terre sainte. Aucun n'avait la composition de celui prélevé à Jérusalem. Le Suaire a donc séjourné à Jérusalem à une date inconnue, mais forcement avant le XIIIe siècle. À partir de cette date, il est en France, et ensuite son emplacement est connu avec certitude : il est resté entre la France et l'Italie. Pour être ainsi imprégné de poussières et de pollens typiques de Terre sainte, le Suaire y a forcement séjourné, et cela ne peut être qu'avant son arrivée en France.
Sur le Suaire de Turin, la passion du Christ est représentée, fidèle non seulement à l'histoire décrite dans les Évangiles, mais surtout conforme à ce que l'archéologie a identifié des techniques de crucifixion.
Les poids lestant le fouet qui a flagellé l'homme du Suaire, ont laissé une trace sur le tissu. Ils sont romains. C'est une certitude puisque de semblables ont été retrouvés, qui ont été datés du premier siècle de l'empire romain.
La technique de la crucifixion à travers les os du carpe est fidèle à ce qui se pratiquait dans l'antiquité. Elle est différente de ce qu'on peignait au Moyen Âge après avoir oublié les techniques de crucifixion inusitées depuis 1000 ans. Au Moyen Âge, on peignait l’enclouement au milieu de la paume. L'homme du Suaire a bien été crucifié selon une technique antique et non comme on l'imaginait au Moyen Âge.
Les pièces fermant ses yeux sont des monnaies datant d'Hérode. L'habitude de fermer les yeux des morts avec des pièces s'est perdue au IIe siècle.
Enfin, les traces d'écriture en latin et en grec, autour du visage de l'homme du suaire, ont été datées par paléographie de la premier moitié du premier siècle.
En avril 2013, de nouvelles datations scientifiques remettent en cause la datation au carbone 14 de 1988. Le Pr Giulio Fanti, de l'université de Padoue, fait la synthèse de plusieurs techniques non destructives. Par la spectroscopie infrarouge, il date le Suaire de 300 avant JC, avec une imprécision de plus ou moins 400 ans ; par la spectroscopie Ram, il le date de 200 avant JC (imprécision de 500 ans) ; en utilisant l'analyse multi-paramétrique, de 400 après JC (plus ou moins 500 ans). En conservant les dates butoirs de chaque méthode, on arrive à une fourchette allant de – 100 à 100 pour dater le tissage du Suaire.

Tous ces éléments font penser que le Suaire de Turin est l'authentique Suaire du Christ. Telle est la conviction de l'historien Jean-Christian Petitfils. Nous nous servirons donc de ce que la Suaire nous raconte pour illustrer la Passion du Christ.


* : Jésus, Jean-Christian Petitfils, p. 568, Fayard, 2011.


8. 17. La comparution chez le Grand Prêtre Hanne a lieu le vendredi 3 avril 33, le 14 de Nisan à la fin de la nuit.
Matthieu, Marc et Luc racontent que Jésus est jugé par le Sanhédrin. Ils n'en sont pas témoins directs et il est vraisemblable qu'ils se trompent. Le Sanhédrin n'avait pas le droit de se réunir de nuit. Jésus n'a donc pas comparu devant le Sanhédrin, mais a été conduit chez Hanne. Hanne, est un homme âgé, qui a été destitué de sa charge de Grand Prêtre 18 ans auparavant, à l’arrivée au pouvoir de l'empereur Tibère. Il garde néanmoins son titre de Grand Prêtre et son prestige auprès du peuple est intact. Il est le beau-père de Caïphe, le Grand Prêtre en fonction.
Jésus est conduit à son palais situé non loin du Temple, dans le quartier sacerdotal où vivent les familles des prêtres. Dans les années 1970, un palais de 750 m2 a été fouillé à proximité du Temple. Il a été daté du premier siècle. Le vestibule de ce palais était orné d'une fresque représentant une triple grappe de grenades, l'emblème sacerdotal (*1). Il contient plusieurs bains privés rituels, ce qui signale le luxe du palais, mais aussi sa vocation religieuse. Il ne s'agit probablement pas de la maison de Hanne, mais la sienne était dans le même quartier et devait lui ressembler. Il se trouve cependant que la description de la maison de Hanne faite par Jean, correspond exactement au plan relevé par les archéologues. Un portail sur la rue ferme une cour qui donne sur une grande salle de réception. Le quartier sacerdotal a été ravagé par les flammes en 70, lors de la destruction de la ville par les romains. Il n'a jamais reconstruit. Dans son Évangile, Jean décrit donc les lieux tels qu'ils étaient avant 70 et comme il lui aurait été impossible de les décrire s'il n'avait pas connu la Jérusalem d'avant 70.
Jean a suivi discrètement Jésus, puisqu'il note dans son évangile : « L'autre disciple, familier du Grand Prêtre, entra avec Jésus dans la cour du Grand Prêtre. » (Jean 18, 15). Voilà signé l’évangile de Jean. Jean l'évangéliste est un familier du Grand Prêtre. Quand on connaît les règles de purification rituelle très rigoureuses qui isolaient les prêtres du commun des mortels, il devient plus que probable que la famille de Jean ait appartenu à la hiérarchie sacerdotale. Jean avait alors entre 15 et 20 ans. Il décédera en l'an 101, à plus de 85 ans.


Pierre lui aussi a suivi la troupe, mais il reste dehors, il n'est qu'un simple pécheur de Galilée. Jean va se servir de ses relations dans la maison de Hanne pour y introduire Pierre : « L'autre disciple, celui qui était connu du grand-prêtre, sortit donc et dit un mot à la portière et fit entrer Pierre. La servante, celle qui gardait la porte, dit alors à Pierre : « N'es-tu pas, toi aussi, des disciples de cet homme ? » Lui dit : « Je n'en suis pas. » Les serviteurs et les gardes qui avaient fait un feu de braises, parce que le temps était froid, se tenaient là et se chauffaient. » (Jean 18, 16). Au mois d'avril, le température peut être fraîche et Pierre s'approche du feu pour se réchauffer, s'exposant à nouveau à être reconnu (*2).


Pendant ce temps là, le Grand Prêtre Hanne interroge Jésus dans la pièce de réception qui est ouverte sur la cour. Jésus refuse de répondre : « Demande à ceux qui ont entendu ce que je leur ai enseigné : eux ils savent ce que j'ai dit. » (Jn 18, 21). Pour cette insolence, le Christ se fait frapper au visage. Le mot grec employé par Jean est « rapisma », qui correspond à un coup porté par un bâton, même si la traduction habituelle en latin ou en français parle d'une simple gifle (Jean 18, 22) (*3). La tuméfaction du nez et de la joue de l'homme du Suaire montre qu'il a bien reçu un coup de bâton. Les traces sur le Suaire sont donc davantage conformes au texte originel en grec, que ne le sont les traductions latines utilisées au Moyen-age.
« Or Simon-Pierre se tenait là et se chauffait. Ils lui dirent : « N'es-tu pas, toi aussi, de ses disciples ?» Lui le nia et dit : « Je n'en suis pas. » Un des serviteurs du Grand Prêtre, un parent de celui à qui Pierre avait tranché l'oreille, dit « Ne t'ai-je pas vu dans le jardin avec lui ? » De nouveau Pierre nia, et aussitôt un coq chanta. ».
Et Luc ajoute : « Et Pierre se ressouvint de la parole du Seigneur qui lui avait dit : « avant que le coq ne chante, tu m'auras renié trois fois »
Et sortant dehors, il pleura amèrement. » (Luc 22, 61).



Pierre reconnu par la servante (Duccio-di-Buoninsegna, 1308-1311 ; Cathédrale de Sienne).


* : Jésus, Jean-Christian Petitfils, *1 : p. 311 / *2 : p. 313 / *3 : p. 315 ; Fayard, 2011.


8. 18. Le jugement chez Pilate, le vendredi 3 avril 33, le 14 de Nisan.
Dès l'aube, partant de la cité des prêtres, Caïphe et Hanne conduisent Jésus vers le prétoire. C'est une grande place dallée, à 300 mètres de là, devant l'ancien palais d'Hérode de Grand où siège maintenant le préfet romain. Les archéologues n'ont pas encore retrouvé ce lieu, mais Flavius Josèphe donne un témoignage non chrétien de son existence. Il explique que la justice y est rendue devant « des grands prêtres, des citoyens les plus puissants et les plus connus » (Flavius Josèphe, La guerre des Juifs, 2,14, 8). Le Grand Prêtre refuse d'entrer dans le palais pour ne pas être souillé par cette maison païenne. S'il entre chez Pilate, il ne lui sera plus possible d'immoler lui-même l'agneau pascal (Jean 18, 28-37).
Pilate doit donc sortir pour aller au devant des grands prêtres puisque ceux-ci – même s'ils viennent lui réclamer un service – manifestent leur refus d'être souillés par son contact ! Finalement, être esclave de lois de purification rituelle conduit à toutes les grossièretés... Une lutte psychologique va se nouer entre ces hommes.
Tous les dialogues du procès du Christ se déroulent en grec, langue internationale de l'Antiquité. La langue maternelle de Ponce Pilate est le latin et il parle le grec comme une langue étrangère, comme quelqu'un qui pense en latin avant de traduire mot à mot sa pensée en grec. L’Évangile de Jean en témoigne, qui retranscrit les petites fautes de Pilate s'exprimant en grec. Il s'agit de latinismes. Or, la langue maternelle de Jean est l'araméen, il parle donc lui aussi le grec comme une langue étrangère. Il est peu probable que Jean ait pu inventer ces latinismes, lui qui ne parle pas le latin et mal le grec. Les latinismes de Pilate ont été repérés dans l’Évangile de Jean par Pierre Courouble au XXe siècle. Ils prouvent que le dialogue entre Jésus et Pilate n’a pas été inventé mais, au contraire, scrupuleusement retranscrit*.


Pilate demande aux grands prêtres : « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? ». La phrase prononcée par Pilate est un exemple de son grec approximatif. Elle suit la structure grammaticale du latin comme en témoigne l’Évangile de Jean en grec : « tina katègorian phérété kata tou anthrôpou toutou ». En grec correct, Pilate aurait dû dire : « poian katègorian poieisthé kata tou anthrôpou toutou »*. Cela permet d'affirmer que Jean a retranscrit mot à mot les propos réellement tenus par Pilate. Jean qui parle araméen, n'était pas capable de repérer ces fautes de grec et d'être tenté de les corriger. Si son Évangile contient habituellement des fautes de grec, se sont des sémitismes, c'est à dire qu'il traduit au mot à mot de l'araméen vers le grec. Les seuls latinismes de son Évangile sortent de la bouche de Pilate.
Les grands prêtres lui répondent : « Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne te l'aurions pas livré. » (Jean 18, 30).
S'ils dérangent Pilate, c'est que le crime est sérieux. En effet, Pilate détient seul le pouvoir de condamner à mort. Mais Pilate pressent que le crime est religieux, puisque c'est le Grand Prêtre qui accompagne Jésus. « Pilate leur dit : « Prenez-le ; vous, et jugez le selon votre Loi. » Les Juifs lui dirent : « Il ne nous est pas permis de mettre quelqu'un à mort ». (Jean 18, 31-32)
Ils vont donc présenter Jésus comme un agitateur politique pour rendre possible sa condamnation à mort par Pilate. « Nous avons trouvé cette homme mettant le trouble dans notre nation, empêchant de payer les impôts à César et se disant Christ Roi. » (Luc 23, 2).


Pilate fait conduire Jésus à l’intérieur. L'instruction du procès va se passer à l’intérieur du palais, sans les prêtres.
« Alors Pilate entra de nouveau dans le prétoire, il appela Jésus et dit : « Tu es le roi des Juifs ? » (Jean 18, 33-37). Réclamer la royauté est effectivement un crime d'état qui nuit à la souveraineté de l'état romain et peut justifier une condamnation à mort. Jésus répond : « Mon Royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon Royaume n'est pas de ce monde. »
Pilate lui dit : « Donc tu es roi ? »
Jésus répondit : « C'est toi qui le dis : je suis roi. Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » » (Jean 18, 37).
Pour Pilate, cela sonne comme une argutie théologique, mais il comprend qu'il ne s'agit pas d'un des nombreux agitateurs politiques. Ils ont tous finis crucifiés après une brève révolte armée (Judas, fils d’Ézéchias, Simon un ancien esclave, Judas le Galiléen en 6...)*. Jésus est différent, il n'a commis aucune violence et ne semble pas souhaiter en commettre.
« Pilate lui dit : « Qu'est-ce que la vérité ? » Et sur ce mot, il sortit de nouveau et alla vers les juifs. » (Jean 18, 37-38).
Pilate va donc essayer de le relâcher.



Jésus devant le grand prêtre (Duccio-di-Buoninsegna, 1308-1311 ; Cathédrale de Sienne).


* : Le grec de Pilate selon l’évangile de saint Jean, P. Courouble, Lettre de l’abbé J. Carmignac, n°15, mars 1993, p. 5.


8. 19. Le jugement chez Hérode, le Christ est innocent.
Pilate retourne parler aux grands-prêtres : « Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. » (Luc 23, 4). « Mais eux d'insister : « Il soulève le peuple, enseignant dans toute la Judée, depuis la Galilée. » »
Jésus étant Galiléen, il vient de la juridiction d'Hérode Antipas, le fils d'Hérode le Grand. Pilate saisit là une occasion de flatter un collaborateur local, tout en lui faisant porter la responsabilité de la condamnation. Par ailleurs, Hérode est un ami d'enfance de l'empereur Tibère : ils ont été éduqués ensemble à Rome. Il n'est pas inutile de lui complaire ! « À ces mots, Pilate demanda si l'homme était Galiléen. Et s'étant assuré qu'il était de la juridiction d’Hérode, il le renvoya à Hérode. » (Luc 23, 4-7).


Hérode Antipas n'a pas d'autorité juridique à Jérusalem, il y est venu seulement pour la Pâque. « Hérode, en voyant Jésus, fut tout joyeux, car depuis assez longtemps il désirait le voir, pour ce qu'il entendait dire de lui ; et il espérait lui voir faire quelques miracles. Il l'interrogea, donc avec force paroles, mais il ne lui répondit rien. Cependant les grands prêtres et les scribes se tenaient là, l'accusant avec véhémence. Après l'avoir, ainsi que ses gardes, traité avec mépris et bafoué, Hérode le revêtit d'un habit splendide et le renvoya à Pilate. Et de ce même jour, Hérode et Pilate devinrent deux amis, d'ennemis qu'ils étaient auparavant. » (Luc 23, 8-12).
Hérode n'a pas trouvé de motif de le condamner à mort. Jésus s'est simplement montré contrariant en gardant le silence, ce qui a donné l’occasion d'une distraction de mauvais goût : il a été revêtu d'un habit de roi.
Pilate va tenter un compromis : « Pilate alla vers les juifs et il leur dit à nouveau : « Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. Mais c'est une coutume que je vous relâche quelqu'un à la Pâque. Voulez-vous que je vous relâche le roi des Juifs ? Alors, ils vociférèrent de nouveau disant : « Pas lui, mais Barrabas ! » Or, Barabbas était un brigand. » (Jean 18, 40).
Pilate est un homme de pouvoir : il n'aime pas se voir forcer la main par ceux qu'il dirige. Il choisit de punir Jésus en le faisant flageller. Jean est témoin de la scène, il place la condamnation au fouet avant la condamnation à mort de Jésus. Il ne s'agit donc pas de la simple flagellation préalable à la crucifixion telle que la pratiquaient les romains. Celle-ci était destinée à affaiblir le condamné. La flagellation à laquelle est condamnée le Christ est infiniment plus cruelle et devait être sa seule punition*. Pilate argumente auprès des Juifs : « Il n'y a rien qui mérite la mort dans ce qu'il a fait, je vais donc lui infliger un châtiment et le relâcher. » (Luc 23, 22).


Jésus est attaché contre une colonne les bras levés au dessus de la tête offrant son dos aux coups. Sur le Suaire de Turin, 120 coups de fouets ont été dénombrés. La reconstitution virtuelle par A. Legrand a montré qu'un seul bourreau se tenait à un mètre environ du Christ et l'a frappé du coté droit en direct et du coté gauche par des coups de revers. La peine subie par le condamné du Suaire a été infligée par des romains, et non par des juifs, car le Deutéronome (Dt 25, 3) interdit de porter plus de 40 coups de fouet *. Le fouet qui a frappé l’homme du Suaire est bien romain. Il s'agit d'un flagrum taxilatum : un manche de 60 cm porte deux lanières en cuir alourdies par des poids en forme d'haltères métalliques larges de 3,5 cm. À chaque impact, la peau est déchirée.
Un fouet identique, mais à 3 lanières a été retrouvé à Herculanum, figé sous les laves du Vésuve depuis l'an 79.



Détail d'un denier d'argent romain montrant un flagrum. 



 Flagrum découvert à Pompéi.


* : Jésus, p. 352, Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.


8. 20. Instaurer la Nouvelle Alliance, le Christ est couronné d'épines, son Royaume n'est pas de ce monde...


« Pilate prit alors Jésus et le fit flageller. Les soldats tressant une couronne avec des épines, la lui posèrent sur la tête, et ils le revêtirent d'un manteau de pourpre, et ils s'avançaient vers lui en disant. Salut roi des Juifs ! » Et ils lui donnaient des coups. » (Jean 19, 1-3). Est-ce Hérode Antipas qui a suggéré à Pilate cette sinistre farce, lui qui a revêtu le Christ d'un manteau royal ? Le Christ est déguisé en roi, affublé d'une caricature de couronne et revêtu d'un manteau de pourpre, symbole du pouvoir impérial.



Le Christ couronné d'épine, (Da Massina).


Sur le Suaire, 50 entailles du cuir chevelu racontent le couronnement d'épines. Il ne s'agit pas d'un unique cercle épineux mais d'un casque d'épines, provenant d'un arbuste méditerranéen, le Gundelia tournefortii, qui servait de bois d'allumage*. Un tiers des pollens du Suaire viennent de cet arbuste. Les épines laisseront en particulier une coulée de sang sur le front en forme de « 3 » qui sera reprise sur les icônes à partir du VIe siècle. Les artistes du Moyen Âge en firent une mèche de cheveux. Ils ne comprirent pas qu'il s’agissait d'une coulée de sang qui suivait les plis du front douloureusement contracté*.
Les coups laissés par les soldats, ont laissé des traces sur le Suaire : barbe arrachée, hématomes aux sourcils, plaie triangulaire à la joue droite, déchirure de la paupière droite*. Leur violence réalise la prophétie d’Isaïe : « J'ai tendu le dos à ceux qui me frappaient, et les joues, à ceux qui m'arrachaient la barbe ; je n'ai pas soustrait ma face aux outrages et aux crachats. » (Isaïe 50, 6).
Pilate retourne voir les Juifs pour leur présenter leur roi. Sanglant, épuisé, revêtu d'emblèmes du pouvoir impérial, « Jésus sortit donc dehors, portant la couronne d'épines et le manteau de pourpre ; et Pilate leur dit : « Voici l'homme ! » Lorsqu'ils le virent, les grands prêtres et les gardes vociférèrent, ils dirent : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! »
Sans qu'il le sache, Pilate leur présente le serviteur souffrant d’Isaïe : « De même qu'il a été pour plusieurs un sujet d'effroi, tant son visage était défiguré, tant son aspect différait de celui des fils de l'homme. » (Isaïe 52, 14).


Pilate pense qu'il peut éviter de condamner à mort Jésus qui n'est pour lui qu'un inoffensif illuminé. Il répète : « Je n'ai trouvé en lui aucun motif de condamnation. » (Jean 19, 6). Les grands prêtres lui répliquent : « Nous avons une Loi et d'après cette Loi, il doit mourir, parce qu'il s'est fait Fils de Dieu. ». Les prêtres viennent enfin d'avouer à Pilate pourquoi ils veulent la mort du Christ. Il ne s'agit nullement d'un crime politique, d'une atteinte à la souveraineté romaine, mais bien d'un conflit religieux. Jésus a blasphémé, selon les prêtres juifs, puisqu'il se prétend Dieu. Jean continue : « Lorsque Pilate entendit cette parole, il fut encore plus effrayé. Il entra de nouveau dans le prétoire et dit à Jésus : « D'où es-tu ? » Mais Jésus ne lui donna pas de réponse. » (Jean 19, 8).
Pilate est terrorisé par ce qu'il est poussé à faire. Homme religieux, même s'il n'est pas juif, il lui déplaît de devoir juger dans une affaire divine. Mais sa faiblesse et ses erreurs passées vont le conduire à céder aux grands prêtres. « Pilate cherchait à le relâcher. Mais les Juifs vociféraient : « Si tu le relâches, tu n'es pas l'ami de César : quiconque se fait roi, s'oppose à César. » (Jean 19, 12-16).
Les juifs touchent là un point sensible. L'année précédente, Pilate avait encouru le blâme de l'empereur Tibère. Soucieux de flatter l'empereur, Pilate avait courroucé les juifs en introduisant dans Jérusalem des boucliers d'or portant son nom associé à celui de Tibère. Ces dédicaces avaient un caractère religieux et étaient donc blasphématoires. Les fils d'Hérode en avaient appelé à l'empereur qui avait désavoué Pilate (Philon d'Alexandrie, Légation à Caïus 159-161). Être menacé par les prêtres juifs de n'être pas « l'ami de l'empereur » réveille en lui de trop mauvais souvenirs. Lui aussi dépend d'un maître et mécontenter l'empereur n'est pas raisonnable*.
« Ayant entendu ces paroles, Pilate fit sortir Jésus et prit place au Tribunal, puis il dit au Juifs : « Voici votre roi » ». C'était la « sixième heure » rapporte Jean, moment où les cérémonies inaugurant la Pâque juive débutent au Temple avec la préparation des sacrifices d'agneaux.
La foule crie « crucifie-le, crucifie-le ». Pilate : « Crucifierai-je votre roi ? « Nous n'avons pas d'autre roi que César ! ». Cette réponse de la foule juive est importante spirituellement. Il s'agit d'un blasphème, le peuple juif en disant que son roi est César renie la souveraineté de Yahvé sur Israël.
« Alors, [Pilate] le leur abandonna pour être crucifié. » (Jean 19, 16).


La foule ne saisit pas de quoi elle est l'instrument. Le Christ va librement à la mort au moment où les sacrifices d’agneaux se préparent au Temple pour commémorer la Pâque, en souvenir de la libération de l'esclavage d’Égypte sous la conduite de Moïse. Une autre libération s'opère devant eux, la libération de la mort et du péché.
Les soldats romains vont se charger d'exécuter la sentence. Désormais les grands prêtres peuvent retourner au Temple pour les sacrifices de la Pâque : ils sont toujours purs rituellement...


*: Jésus, p. 363, Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.


8. 21. Jésus porte sa croix.
Quand un condamné doit être crucifié, la phase latine de condamnation est « In crucem ibis » (« À la croix, tu iras »). Une planche en bois, le titulus damnationis, indique le motif de la condamnation. C'est Pilate lui-même qui indique ce qu'il faut écrire (Jean 19, 19). Il choisit de provoquer les juifs qui l'ont contraint à une condamnation qu'il voulait éviter. Il fait écrire : « Jésus le Nazôréen, le roi des juifs. » (Jean 19, 20), dans les trois langues parlées en Israël, en araméen, en latin et en grec : « Yesua Nazaraya malka diyehudaye,
Iesus nazarenus rex iudaeorum,
Ho Nazôraios ho Basileus tôn Ioudaiôn. »*.
Les juifs contestent ce panneau qui semble confirmer la royauté de Jésus sur Israël. « Les grands prêtres et les juifs dirent donc à Pilate : « N'écris pas : « Le roi des Juifs », mais « cet homme a dit : « Je suis le roi des Juifs ». Pilate répondit : « Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit ». » (Jean 19, 21-22). Pilate fait là encore un latinisme, il traduit directement en grec la locution latine : « Quod scripsi, scripsi » et cela donne : « ho guégrapha guégrapha » dans les évangiles écrits en grec. Pilate commet une erreur grammaticale en grec. La phrase correcte est « Cha égrapsa guégrapha » *.


Les condamnations à mort étaient rares sous Pilate et il est vraisemblable que la partie verticale de la croix (le stipex) ne soit pas restée à demeure dans le sol. Jean rapporte que Jésus sort de Jérusalem en portant sa croix, donc la totalité de l'instrument de torture. L'analyse du linceul de Turin a permis de mettre en évidence la trace d'un objet lourd en forme de croix, marquant le dos du supplicié.
La dimension et le poids de la Croix ont pu être évalués en étudiant le Suaire de Turin. D'après l’analyse réalisé sur le Suaire de l'orientation du coup de lance donné dans la poitrine du Christ après sa mort, la croix aurait été haute de 270 centimètres. La croix devait donc peser 75 kilos**. Le Christ était hors d'état de la porter jusqu'au Golgotha, à l'extérieur de Jérusalem, à 400 mètres du palais romain. Le Christ s’effondre, s'écorchant profondément les genoux. La trace est toujours visible sur le Suaire. Les synoptiques racontent que les soldats doivent réquisitionner un passant, Simon de Cyrène qui « revenait de la campagne » (Matthieu 27, 32, Marc 15, 21 et Luc 23, 26) ayant terminé son travail. Effectivement, le premier jour de la Pâque juive, le travail cesse à midi. C'est donc bien ce jour-là que Jésus est crucifié et non un autre jour (**1). Simon de Cyrène se place derrière Jésus et l'aide à porter la croix jusqu'au Golgotha.



Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix, (attribué à Francisco de Ribalta (1565 -1628)).


En route, ils croisent des pleureuses. Il s'agit d'une confrérie de femmes pieuses qui, à Jérusalem, étaient chargées d’accompagner les condamnés (**2). Le Christ leur parle, mettant une dernière fois le monde en garde et prophétisant sur la ruine de Jérusalem : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Car voici que viennent des jours où l'on dira : « Heureuses les stériles et les ventres qui n'ont pas enfanté et les seins qui n'ont pas nourri !» « Alors on se mettra à dire aux montagnes : « Tombez sur nous » et aux collines : « Couvrez-nous » ! Car si l'on a fait cela avec le bois vert, avec le sec qu'adviendra-t-il ? » (Luc 23, 28-31). La ruine absolue de Jérusalem et d’Israël en 70 confirmera tragiquement ses paroles. Un monde est en train de passer.
Jésus arrive au Golgotha, accompagné d'une foule de curieux qui ne sont pas forcément agressifs (Luc 23, 27). Les romains lui proposent de boire « du vin mêlé de myrrhe » (Marc 15, 23), comme il était d'usage afin d'anesthésier un peu le condamné. Cette recommandation est reprise dans le Talmud de Babylone (Sanhédrin 43 a) : « Quand un homme est condamné, on lui permet de prendre un grain d'encens dans une coupe de vin pour perdre conscience... Les dames honorables de Jérusalem se chargeaient de cette tâche. » (**2). Les romains ayant pour habitude de se conformer aux traditions locales des peuples soumis quand le sujet était peu important, il est vraisemblable qu'ils aient laissé les femmes de la confrérie de Jérusalem accomplir leur mission charitable.
Jésus refuse : il ira à la mort en toute lucidité (Marc 15, 23).


* : Le grec de Pilate selon l’évangile de saint Jean, P. Courouble, Lettre de l’abbé J. Carmignac, n°15, mars 1993, p. 5.
** : Jésus, Jean-Christian Petitfils, **1 : p. 369 / **2 : 374, Fayard, 2011.


8. 22. La crucifixion, vendredi 3 avril 33, le 14 de Nisan.
Les condamnés étaient crucifiés juste à la sortie de Jérusalem, sur un rocher en forme de crâne surnommé le Golgotha. Les murailles de Jérusalem seront modifiées moins de dix ans après et le Golgotha se trouvera inclus dans la ville. L' Évangile de Jean signale que le Christ a été crucifié en dehors de la ville (Jean 19, 20). Une fois de plus, il ne fait pas d'erreur sur la topographie de la ville à l'époque du Christ.


La crucifixion avait été abolie par Hérode le Grand en Terre Sainte, mais persistait dans l'empire romain, au grand effroi et à l'horreur de tous. C'est un supplice infamant pour le Deutéronome (Dt 21, 23) et une peine atroce pour les auteurs latins Cicéron et Sénèque (Lettre 101 à Lucillius). Le Christ, en la subissant librement, « nous a rachetés de la malédiction de la Loi en devenant, pour nous, malédiction, car il est écrit : « Maudit soit quiconque est pendu au bois. » afin qu'aux païens passe dans le Christ Jésus la bénédiction d'Abraham et que, par la foi, nous recevions l'Esprit de la promesse. » (Paul aux Galates 3, 13). L'expression « être pendu », « pendu au bois » ou le terme « empalé » étaient employés indifféremment pour signifier la crucifixion.


Malgré l’interdiction d'Hérode le Grand, d'autres juifs ont été crucifiés au premier siècle. En 1968, on a retrouvé dans les environs de Jérusalem les restes d'un homme mort par crucifixion au Ier siècle. Son nom noté sur l'ossuaire nous apprend qu'il s'agit de Yohanan ben Hizqiel. Ses deux jambes ont été fracassées. Le clou qui traverse l'os du talon, le calcanéum, était toujours en place et mesurait 17,7 cm.
Trois clous sont nécessaires à la crucifixion. Un clou au milieu de chaque poignet écrase le nerf médian, entraînant une rétractation du pouce vers la paume. On retrouve sur le Suaire de Turin cette rétractation des pouces qui signe une crucifixion « à la romaine » et non telle qu'on se l'imaginait au Moyen Âge. Un clou unique réunit les deux chevilles, après avoir tordu le pied gauche sur le droit. La crucifixion a été abolie au IVe siècle par l'empereur Constantin. Les techniques de cette mise à mort épouvantable se sont alors perdues. Tout au long du Moyen Âge, on représentera les crucifiés avec des clous au milieu des paumes, ce qui est anatomiquement impossible. Cette erreur provient d'une approximation dans les traductions des Évangiles. En effet, après sa résurrection, Jésus propose à Thomas de toucher la trace des clous dans ses poignets. Il emploie le mot « yad » qui veut aussi bien dire main que poignet en hébreu (Jean 20, 27). La transcription en grec du mot hébreux yad a conduit à une approximation qui a suggéré que Jésus avait été crucifié au milieu de la main et non au travers du poignet.

La crucifixion (Duccio-di-Buoninsegna, 1308-1311 ; Cathédrale de Sienne).


Les renseignements obtenus par l'analyse du Suaire de Turin montrent que les bras de l'homme crucifié ont été supportés par des cordes en plus de l'enclouement dans les poignets. Ce détail n'est signalé dans aucun Évangile. Si le Suaire était un faux, pourquoi avoir rajouté ces traces de cordes qui n'ont été signalées par aucun Évangile. Cela a permis au condamné de mieux respirer. Sans ce soutien, il serait décédé en quelques minutes, tant il était affaibli par la déshydratation et les hémorragies. Selon les Évangiles, le Christ va effectivement survivre trois heures sur la croix.
Pilate a continué à siéger au tribunal après avoir condamné Jésus. Deux autres hommes sont condamnés cette même matinée. Ils sont crucifiés en même temps que Jésus. Les deux hommes ont été flagellés, mais moins sévèrement que le Christ. Il s'agit seulement de les affaiblir avant la crucifixion, ainsi que le pratiquaient les romains. Ils survivront plus longtemps que Jésus et devront avoir les jambes brisées pour mourir avant le sabbat.


8. 23. Le partage des vêtements, la tunique d'Argenteuil.
Les condamnés de Rome sont entièrement dévêtus avant la crucifixion. En a-t-il été de même pour Jésus ? La pudeur juive interdisait qu'un homme soit dévêtu, mais aucun témoignage antique juif ne nous renseigne sur ce qui s'appliquait en Terre Sainte à l'occasion d'une condamnation à mort. Méliton, évêque de Sardes, en Lydie, écrit au IIe siècle : « Il n'a pas même été jugé digne d'un vêtement pour qu'il ne soit pas vu. » Il est donc probable que le Christ a été dévêtu.
Une fois les hommes crucifiés, les bourreaux se partagent leurs vêtements. Ainsi les romains rémunèrent-ils les bourreaux. La tunique du Christ étant un beau vêtement d'un seul tenant, sans couture, ces derniers décident de ne pas la déchirer mais de la tirer au sort. Jean (Jean 19, 23-24) note ce détail qui confirme le Psaume 22, (19) : « Ils se sont partagé mes habits et mon vêtement, ils l'ont tiré au sort. ».


Il est possible que la tunique portée par le Christ, et que les soldats ont tirée au sort, soit parvenue jusqu'à nous. En 800, Irène, l'impératrice d'orient, envisage de se marier avec Charlemagne, l'empereur d’occident. Elle lui offre alors une tunique gardée à Constantinople, que l'on croit être celle portée par le Christ le jour de sa mort. Depuis, la Tunique est conservée en France, à Argenteuil, dans le couvent dont la fille de Charlemagne était abbesse.
La Tunique est en laine de mouton, de couleur brun rouge. De nos jours, elle est très dégradée. Elle a été mangée par les mites et rapiécée.
L'étude des textes anciens permet de restituer ses pérégrinations sur 2000 ans (*1). La Tunique a été gardée jusqu'au VIe siècle à Jaffa dans un coffre de marbre. Puis, elle a été transférée dans la basilique des Anges, à Germia près de Constantinople, à la fin du VIe siècle.
En 800, l'impératrice Irène offre donc la Tunique à Charlemagne qui la confie à sa fille Théodrade, abbesse du couvent d'Argenteuil. Au début du IXe siècle, pour la protéger des raids normands, Théodrade la dissimule dans un coffre d'ivoire qu'elle emmure dans le couvent. En 1156, elle est redécouverte là où elle était enfermée.
Elle est à nouveau cachée pendant les guerres de religions.
Pendant la révolution française, elle est découpée par le curé de la paroisse et enterrée pour être préservée de la destruction. Elle n'est déterrée que deux ans plus tard...
Il s'agit donc d'un vêtement extrêmement dégradé et reprisé à de multiples reprises.
Certains faits font néanmoins penser qu'elle est authentique (*2). Son fil, torsadé fortement en Z lors du filage, montre une origine judéo-syrienne. La laine a été teinte avant tissage selon une technique antique.
Les pollens retrouvés sur la Tunique sont palestiniens.
Elle est imprégnée d'un sang de même groupe sanguin que celui du Suaire de Turin, un sang d'un groupe rare : AB -. Les traces de sang autour du cou, causées par la couronne d'épines, sont superposables aux coulées de sang du Suaire de Turin. Les traces du portement de Croix sont également superposables à celles du Suaire (*3).



La Tunique d'Argenteuil.


Cependant, la datation de la Tunique au carbone 14 réalisée en 2004 donne une fourchette entre 670 et 880. Mais, comme pour le Suaire, le carbonate de calcium de l'échantillon peut avoir perturbé le résultat. On pense que les tentatives de nettoyage des impuretés auraient même contribué à détruire sur l'échantillon analysé le tissu d'origine tant il était fragile.


D'autres tuniques du Christ sont conservées et vénérées en d'autres lieux, en particulier celle de Trêves en Allemagne mais elle n'a pas été étudiée scientifiquement. Un manteau du Christ aurait également été conservé. Il est gardé par l’Église orthodoxe qui l'a divisé en trois fragments, répartis entre Moscou, Kiev et Saint-Pétersbourg.
La tunique d'Argenteuil, en raison de sa concordance avec le Suaire de Turin, pourrait bien être authentique. Le Pr André Marion, professeur de physique à l'institut d’optique théorique de l'université d'Orsay, en analysant ces deux reliques, Suaire de Turin et Tunique d'Argenteuil, a montré que l'homme qu'elles avaient recouvert pesait 77 kg pour 1,80 mètre *.


* : Jésus, *1 : 573 / *2 : p. 574 / *3 : p 369 ; Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.


8. 24. La crucifixion est publique, les condamnés parlent devant témoins.
Élevé de terre sur sa Croix, le Christ commence ses dernières prières. Luc rapporte sa phrase si étonnante : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. » (Luc 23, 34). C'est bien dans cette prière que peuvent s'abriter tous ceux qui nient la divinité du Christ et qui refusent qu'il soit mort et ressuscité pour eux. Le pardon leur est proposé en raison de leur ignorance.
Les deux brigands crucifiés en même temps que Jésus ont des réactions différentes. Tandis que l'un, dans sa souffrance, met Jésus au défi de faire un miracle, l'autre se reconnaît pécheur et innocente le Christ : « L'un des malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait : « N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi.» Mais l'autre le reprenant, déclara : « Tu n'as même pas crainte de Dieu, alors que tu subis la même peine ! Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes ; mais lui n'a rien fait de mal. » Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume. » Et il lui dit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. » » (Luc 23, 39-43).
Il est à noter que de toutes les personnes que le Christ croise tout au long de sa vie, seul ce criminel apprend avec certitude ce qui l'attend dans l'autre monde : le salut dans la béatitude divine et la proximité de Dieu. Il y a là tout le symbole du ministère du Christ. « En effet, le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Luc 19, 10). Dans aucun des quatre Évangiles, le larron qui se rebelle n'est damné, seul le bon larron est renseigné sur son avenir dans l'au-delà. En fait, dans les Évangiles, personne n'est damné de façon certaine. Jusqu'au bout, la parole du Christ est une parole de salut et de restauration, jamais une parole de condamnation ou de punition inéluctable.


Plusieurs femmes ont accompagné le Christ lors de la passion. Le seul homme présent au pied de la croix est Jean l’Évangéliste. Sont présentes la mère de Jésus, Marie-Madeleine, la pécheresse repentie et la femme de Clopas qui est le frère de Joseph. Le Christ va dire une phrase qui prouve qu'il est bien fils unique et que Marie n'a pas d'autres enfants. Ainsi, Jésus voyant au pied de la croix, Jean « le disciple qu'il aimait », « dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis au disciple : « Voici ta mère. » Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit chez lui. » (Jean 19, 25-27). La Tradition juive était très précise, jamais Marie n'aurait pu être hébergée chez un étranger de la famille si elle avait eu d'autres enfants.


Le Christ est tellement affaibli par les mauvais traitements, qu'il va mourir en moins de trois heures.
Jean raconte ses derniers moments : « Après quoi, sachant que désormais tout était achevé, pour que l’Écriture fût parfaitement accomplie, Jésus dit : « J'ai soif » » (Jean 19, 28-29). Les deux Psaumes qui évoquent la soif du Messie lors de sa passion se terminent tous les deux par un chant triomphant de salut et proclament la Royauté éternelle promise au Juste (Psaumes 69, 22 et Psaume 22, 16).
Matthieu (Matthieu 27, 46) et Marc (Marc 15, 34) mentionnent les dernières paroles de Jésus. « Eli, Eli, lema sabachthani », « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as tu abandonné ». Ce cri de détresse absolue est le premier vers du même Psaume 22 qui se termine par un chant de victoire avec le triomphe universel de « celui qui ne vit plus » mais qui est sauvé par Yahvé.
« Un vase était là, rempli de vinaigre. On mit autour d'une branche d'hysope une éponge imbibée de vinaigre et on l’approcha de sa bouche. Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit : « C'est achevé » et, inclinant la tête, il remit l'esprit. » (Jean 19, 29-30).
Le Christ a gardé la pleine maîtrise de son discours et des événements : il ne maudit personne, pardonne à ses bourreaux, pense à assurer l'avenir de sa mère et offre le salut à son compagnon de misère qui se repent. Jésus meurt à la neuvième heure, soit 15 heures de notre heure actuelle, au moment précis où le grand-prêtre Caïphe, revêtu des habits sacerdotaux, immole le premier agneau pascal pour commémorer la libération d'Israël. Cette concomitance n'avait manifestement pas été voulue par les juifs … « L’agneau qui enlève les péchés du monde » (Jean 1, 29) vient de mourir. « Tout est achevé ! » (Jean 19, 28).


* : Jésus, p 85, Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.


8. 25. La Nouvelle Alliance, le coup de lance : une fontaine est ouverte pour laver les péchés.
Le Sabbat va bientôt commencer. La Loi du Deutéronome (21, 22-23) demande que les condamnés ne passent pas la nuit suspendus au gibet. Les Juifs réclament qu'on leur casse les jambes pour qu'ils meurent asphyxiés.
Les deux larrons sont ainsi traités, mais pas le Christ qui il est déjà mort. Ainsi, s'accomplit le Psaume 34 : « Yahvé garde tous ses os, pas un ne sera brisé. » (Psaume 34, 21). Jean raconte « Mais l'un des soldats, de sa lance, lui perça le côté, et il sortit aussitôt du sang et de l'eau. » (Jean 19, 34).



 Les Femmes au pied de la Croix (Giotto di Bondone, 1310 ; basilique Saint-François d'Assise).


Sur le Suaire de Turin, la trace du coup de lance permet d'identifier l'arme romaine qui a percé le cœur de l'homme de la relique. Il s'agit d'une lancea romaine, dont un exemplaire a été retrouvé à Jérusalem par les archéologues. Les dimensions et la forme de la lame, la longueur du manche permettent de donner une plaie comme celle repérée sur le Suaire. Le coup sur le Suaire est porté du coté droit du thorax. Cela correspond à la technique d'escrime des soldats romains que Jules César a décrite dans La Guerre des Gaules. Ils contournaient le bouclier porté à gauche et frappaient la poitrine à droite *.


L
Lancea romaine du premier siècle dont les dimensions 
sont les mêmes que celles de la lance ayant 
blessé l'homme du Suaire de Turin.


Dès que le côté du Christ fut percé, « il en sortit de l'eau et du sang » (Jean 19, 34). Cela est conforme aux données médicales. Après la flagellation et la crucifixion, le Christ, souffre de lésions de la plèvre (l'enveloppe autour des poumons) et du péricarde (l'enveloppe autour du cœur). Dans un premier temps, la lymphe contenue dans ces deux enveloppes s'échappe brusquement, puis, dans un second temps, l'oreillette du cœur perforé libère le sang qu'il contient. La description des évangiles est fidèle, au détail près, à ce qui se passe scientifiquement quand un être humain subit un tel supplice : l'eau et ensuite le sang s'échappent *.


Jean se souviendra de la prophétie de Zacharie : « Mais je répandrai sur la maison de David un esprit de grâce et de supplication, et ils regarderont vers moi. Celui qu'ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique : ils le pleureront comme on pleure un premier-né ... En ce jour-là, il y aura une fontaine ouverte pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem, pour laver péché et souillure. » (Zacharie 12, 10 et 13, 1).


La fontaine dans laquelle l'humanité lave ses péchés, annoncée par Zacharie, est le cœur transpercé du Christ. Voilà la lecture théologique qu'en fait Jean.
Jean est le seul a avoir eu le courage et la fidélité d'accompagner le Christ jusqu'au bout. Il comprend mieux que quiconque de quel amour Dieu nous a aimé et son don de salut. Il en porte témoignage dans son Évangile et ses Épîtres : « Quel est le vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? C'est lui qui est venu, par eau et par sang : Jésus-Christ, non avec l'eau seulement mais avec l'eau et le sang... Si nous recevons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est plus grand. Car c'est le témoignage de Dieu, le témoignage que Dieu a rendu à son Fils. Celui qui croit au Fils de Dieu a ce témoignage en lui. Celui qui ne croit pas en Dieu fait de Lui un menteur, puisqu'il ne croit pas au témoignage que Dieu a rendu à son Fils. Et voici ce témoignage : c'est que Dieu nous a donné la vie éternelle, et que cette vie est dans son Fils. Qui a le Fils a la vie ; Qui n'a pas le Fils, n'a pas la vie. » (Première Épître de Jean 5, 5-9).


La plénitude de la révélation et du salut est dans le Fils éternel du Père, le Christ Jésus ! L'origine divine du Fils a été confirmée par des miracles. Affirmer le contraire revient à traiter Dieu de menteur ! Voilà ce dont témoigne Jean avec l'assurance d'une conviction puisée dans son expérience personnelle.


*: Jésus, p. 398 à 401 ; Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.


8. 26. La descente de Croix, le Sudarium d’Oviedo.
« Joseph d'Arimathie, qui était disciple de Jésus, demanda à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus. Pilate le permit. Ils vinrent donc et enlevèrent son corps. » (Jean 19, 38-40).
Et Marc précise que Joseph, « tout membre notable du conseil » qu'il est, a fait preuve de courage : « Joseph alla courageusement demander à Pilate le corps de Jésus » (Marc 15, 43). Marc, le scribe de Pierre, témoigne probablement du brûlant remord de Pierre face au courage de Joseph d'Arimathie. Seul l'évangile de Marc donne cette précision.


Selon la coutume juive, le visage d'un mort doit être caché. Jean d'Arimathie pose sur la tête du Christ un linge et l'attache derrière sa tête avec une épingle après avoir retiré la couronne d'épines. On possède toujours ce linge. C'est un tissu conservé en Espagne dans la cathédrale d’Oviedo et surnommé le Suaire ou Sudarium d'Oviedo*.



Le Sudarium d'Oviedo.


Le Sudarium d'Oviedo a été étudié par des scientifiques espagnols. Le carbone 14 l'a daté, il serait environ du VIIe siècle. Mais d'autres éléments permettent de penser qu'il pourrait être contemporain du Christ. Ce linge mesure une coudée judéo-assyrienne et demie de long (82cm) sur une de large (55 cm) : il s'agit d'une mesure antique qui n'avait plus cours au VIIe siècle. Il est en lin, comme le Suaire de Turin. Le fil utilisé a été filé avec la même technique de fils tordus en Z, typique du filage antique. Il est couvert de taches de sang du même groupe - le groupe AB - que le sang du Suaire de Turin et que le sang de la Tunique d'Argenteuil. Le groupe sanguin AB est un des plus rares. Seuls 4 % des hommes en sont porteurs. Il y a qu'une chance sur 15 000 que ces trois reliques différentes aient été imprégnées par hasard par un sang de ce même groupe sanguin. Il est donc mathématiquement certain que ces trois reliques ont touché le même homme crucifié. De plus, les taches de la nuque sont superposables à celles du Suaire de Turin et la proportion des sangs pré mortem et post mortem est identique sur les deux linges. Ils ont donc entouré la même tête de crucifié décédé*.


Les scientifiques ont analysé les taches de sang et de lymphe qui le couvrent et ont pu reconstituer les différents déplacements du corps du Christ lors de son ensevelissement. Quand Joseph d'Arimathie recouvre la tête du Christ toujours suspendu à la croix, du sang et de la lymphe s'écoule de son nez : la première tache sur le Sudarium d’Oviedo apparaît alors. Joseph d'Arimathie, ou un de ses serviteurs, attache le linge à l'arrière de la tête avec des épingles. C'est ce que nous montre le Sudarium d’Oviedo où les trous d'épingles sont toujours visibles.


Une fois la tête du Christ recouverte d'un linge, le corps est descendu de la croix. Le Sudarium d’Oviedo complète les Évangiles. Le Christ est descendu de croix et posé sur le sol, face contre terre, la tête toujours recouverte du Sudarium d’Oviedo. Le sang de la veine cave se vide par la bouche sur le linge : la trace en a été retrouvée*. Cela témoigne du coup de lance qui a fait communiquer le cœur et la gorge. Une heure après, le corps est retourné sur le dos ; le linge est détaché de l'arrière de la tête et replié sur le visage. Est-ce le temps qu'il a fallu à Joseph d'Arimathie pour se procurer le linceul pour l’ensevelissement ? D'après Matthieu (Mat 27, 59), Joseph d'Arimathie a choisi un « suaire rituellement pur » pour l'ensevelissement. Il s'agirait du Suaire de Turin.



La descente de Croix (Duccio-di-Buoninsegna., 1308-1311 ; Cathédrale de Sienne).


Le Suaire de Turin est une pièce de lin de 8 coudées judéo-assyriennes de long (soit 4 mètres 38) sur 2 de large (1 mètre 10). Une fois de plus, ses dimensions sont mesurables dans l'unité antique qui était utilisée en Terre Sainte au premier siècle. Joseph d'Arimathie avait-il ce suaire prêt pour lui même ? C'est possible. Il n'a pas pu l'acheter ce même jour, puisque les magasins étaient fermés pour la Pâque. Joseph d'Arimathie l'a-t-il prélevé dans les magasins du Temple ? En effet, le lin est le tissu sacerdotal par excellence. M.-L. Rigato, historienne italienne, pense que les caractéristiques de tissage du Suaire de Turin l'apparentent à un vêtement sacerdotal, un sadin shel buz. Le Grand Prêtre le revêt le jour du Grand Pardon (Kippour) pour respecter les prescriptions du Lévitique (Lévitique 16, 4 puis 16, 23). Les amis du Christ au Sanhédrin ont donc choisi de l'ensevelir dans un tissu semblable à celui porté par le Grand Prêtre lors du sacrifice du Grand Pardon (*2).


Le vendredi 3 avril 33, une éclipse partielle de lune était visible à Jérusalem entre 17h51 et 18h33 (*3). Est-ce de cette éclipse que parlent les évangiles synoptiques quand ils affirment qu'une grande obscurité se répandit sur la terre après la mort du Christ ? (Mat 27, 45 ; Marc 15, 33 : Luc 23, 44). Cette éclipse n'est qu'une éclipse de lune et nullement de soleil, puisqu'on était à la pleine lune : la lune ne pouvait donc pas obscurcir le soleil. L'exagération des synoptiques est probablement symbolique : la nuit tombe avec la mort du Christ ... mais l'allusion à un phénomène astronomique permet de dater avec une grande précision la mort du Christ : il est mort en 33, le 14 de Nisan, donc le vendredi 3 avril 33.


* : Jésus ; * 1 : p. 413-414 / * 2 : 415 / *3 : p. 401-407 ; Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.


8. 27. Le Christ est porté au tombeau qui est scellé et gardé.


Nicodème, un autre notable juif, rejoint Joseph d'Arimathie pour l’ensevelissement du Christ. « Nicodème - celui qui précédemment était venu, de nuit, trouver Jésus – vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d'aloès d'environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus et le lièrent de linges, avec les aromates, selon le mode de sépulture en usage chez les Juifs. Or il y avait un jardin, au lieu où il avait été crucifié, et, dans ce jardin, un tombeau neuf, dans lequel personne n'avait encore été mis. À cause de la Préparation des Juifs, comme le tombeau était proche, c'est là qu'ils déposèrent Jésus. » (Jean 19, 38-42).


Le Christ est porté dans un tombeau neuf tout proche. Sur le Suaire de Turin, on peut voir la trace des mains du serviteur qui a tenu le Christ par les pieds. Le sang qui couvrait les pieds du corps a gardé la trace des mains du porteur*.
Le tombeau est une cavité creusée dans le rocher, avec à droite en entrant, une banquette basse pour déposer le cadavre (Marc 16, 5). L'ouverture est suffisamment étroite pour être fermée par une seule grosse pierre.


Le Suaire est un long rectangle de tissu de lin de 4,38 mètres sur 1,10. Une extrémité est allongée sur la banquette du tombeau. Le corps est déposé dessus. Dès que les rites d'ensevelissement seront achevés, le tissu sera replié par dessus la tête et recouvrira le coté ventral jusqu'aux pieds.
Nicodème a apporté de la myrrhe et de l’aloès pour une valeur de « cent livres ». La livre est naturellement l'unité monétaire et non un poids. Sur le Suaire de Turin, on retrouvera la trace de ces aromates. Ils sont de tradition en Orient pour limiter les odeurs de la décomposition rapide due à la chaleur. Du natron - sel disséquant égyptien - et des graines de pistache ont été également retrouvées sur le Suaire de Turin (*1).



Mise au tombeau
(Jean Canavesio, 1492 ; chapelle Notre-Dame-des-Fontaines, Provence).


Grâce à un analyseur d'image VP8, la Nasa a fait une autre découverte. Les physiciens américains, Jumper et Jackon, ont observé un léger renflement sur les paupières pouvant correspondre à des pièces de monnaie (*2). Cette coutume juive servant à fermer les yeux des morts fut abandonnée au IIe siècle après J.-C.. On a ainsi retrouvé d'autres exemples de cette pratique dans les cimetières juifs du premier siècle. La première pièce remarquée sur le Suaire est un lepton frappé entre 29 et 31 par Pilate, on y lit « Y CAI », abréviation de TIBEPIOY KAICAPOC (Tibère Empereur) avec une faute d'orthographe, (le C aurait dû être un K). On a pu croire dans un premier temps que la pièce avec une faute était un faux du Moyen Âge. Mais, depuis 1981, 6 pièces identiques datées de Pilate, avec la faute d'orthographe, ont été retrouvées par les archéologues. La seconde pièce est également un lepton mais sans faute d'orthographe, datée de 29 (seizième année du règne de Tibère) (*2).


Lepton frappée en 29 : TIBEPIOY KAICAPOC (Tiberius Emperor)
et identique à une des deux pièces du Suaire. L'homme du 
Suaire a été enterré comme un juif du premier siècle en
terre occupée par les romains.


L'analyse du Suaire permet de conclure que des fonctionnaires romains ont dû accompagner l'enterrement du Christ. En effet, des traces d'écritures archaïques en latin entourent la tête de l'homme du Suaire. Depuis l'empereur Tibère, la loi faisait l'obligation d'inscrire le motif de la condamnation près du corps. Il semble bien qu'un romain ait écrit en lettres rouges ou noires le motif de la condamnation sur un papyrus avant de le poser du coté gauche du visage du cadavre. On lit « INNECE … », seules lettres visibles du « IN NECEm ibis » en latin qui correspondait à la condamnation à la mort par crucifixion. On peut le traduire par : « À la croix, tu iras » (*3).
Un scribe juif maîtrisant mal le grec a également écrit sous le cou, « pezω » signifiant « j'atteste » (*3). Sous le menton, on lit le mot ΙΗΣOYΣ, Jésus en grec*. À droite du visage, toujours en grec, le mot NNAZAPENNOΣ, (Nazôréen) semble reconnu*. Cette façon d'écrire NNAZAPENNOΣ est typique d'un hébraïsant qui parle mal grec. Selon l'interprétation de la paléographe Barbara Frale, le Double N du début sert à rendre la nasale sémitique. Elle remarque que le terme de « Nazaréen » a cessé d'être employé après l'empereur Constantin. Il était considéré comme blasphématoire : seules les épithètes affirmant la divinité du Christ ayant été jugées dignes de le désigner. Personne au Moyen Âge ne parlait plus du Christ en le nommant « Nazaréen ».



Lettres sur le Suaire mises en évidence 
par l'Institut d'optique d'Orsay en 1994.


Les analyses pluridisciplinaires des écritures du Suaire sont formelles : le mélange de caractères onciaux et de capitales carrées est typique des premiers siècles. Ces écritures ont été soumises à l’appréciation d'épigraphistes qui en ignoraient l'origine pour qu'ils les datent avec la plus grande objectivité possible. Ils ont déterminé qu'elles dataient du début du premier siècle. Ainsi, le spécialiste Mario Capasso a évalué la graphie des lettres du Suaire à une fourchette entre 50 avant J.-C. et 50 après. Leur graphisme archaïque est de toute façon antérieur au IVe siècle. Certains pensent néanmoins que les lettres du Suaire n'existent pas. Le fait de les voir serait alors une illusion d’optique. En effet, notre cerveau est programmé pour reconnaître des objets dans des formes qui n'ont pas forcement de sens. On appelle cette capacité cognitive la paréidolie. Cependant, au fur à mesure que les moyens de recherche se perfectionnent, la réalité de ces mots se confirme. Des moyens qui font abstraction des capacités visuelles humaines, (numérisation, traitement informatique des résultats) montrent la réalité de ces lettres inscrites sur le Suaire. On ne sait toujours pas comment ces lettres ont été imprimées dans le tissu, mais leur présence est avérée.


Ce sont probablement les mots inscrits sur des papyrus placés autour du visage du mort qui se sont mystérieusement imprimés sur le Suaire. En effet, les mots ne sont écrits ni à l'encre ni à la peinture.
Le linge qui avait dissimulé la tête à la descente de la croix - le Suaire d'Oviedo - est mis dans un coin du tombeau pour que tout le sang du condamné soit au même endroit. Cela est conforme à la coutume juive qui attribue au sang une valeur sacrée.
En fin d'après midi, l'éclipse de lune se termine. Vers 19 heures, la mise au tombeau est terminée. Le Corps du Christ n'a pas été lavé, en fidélité à la loi juive sur l'enterrement des condamnés, mais ses disciples ont réservé au Christ des funérailles dignes de lui. Quelques bouquets de fleurs sont posés sur le Suaire, leur ombre et leur pollen en témoignent sur le Suaire. L'enterrement est définitif et les lois sur la pureté rituelle interdisent que quiconque ouvre désormais le tombeau. Chez les juifs de Judée, au bout d'une année, les tombeaux étaient ouverts pour que les os soient réunis dans un ossuaire. Le tombeau pouvait alors être réutilisé pour un autre mort. Ce n'est qu'entre -30 et 70 après Jésus-Christ, que les juifs ont pratiqué ce type d'enterrement en deux temps. Avant de longs mois, personne ne doit plus ouvrir le tombeau du Christ.


La pierre est roulée devant l'entrée du tombeau. Plusieurs hommes ont été nécessaires pour la rouler. Les disciples et les apôtres se sont éparpillés. Certains, dont Pierre, ont dû trouver refuge chez Jean, auprès de Marie. Tout est terminé, le rêve messianique a pris fin de la plus cruelle des façons.


Samedi 4 avril 33, le 15 de Nissan, les grands prêtres sont néanmoins inquiets. Le Christ n'a-t-il pas dit qu'il ressusciterait le troisième jour ? « Détruisez ce Temple et dans trois jours je le relèverai » (Jean 2, 19). La loi juive veut que l'on garde un tombeau de condamné pendant 24 heures (*4). Les prêtres veulent être protégés contre une manipulation des disciples du Christ qui pourrait survenir au delà de ce délai. Ils vont voir Pilate pour lui demander de prolonger la garde, et ils l'obtiennent. Les grands prêtres font sceller la pierre et installent leurs gardes devant (Matthieu 27, 62-66).


C'est donc aux grands prêtres que les soldats de garde iront rendre compte …


* : Jésus, *1 : p. 417 / *2 : p. 425 / *3 : p 421- 423 / *4 : 426-428 ; Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.
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Pierre-Elie
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MessagePosté le: Sam 18 Mar - 11:06 (2017)    Sujet du message: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHEISMES Répondre en citant

9. LES DÉBUTS DE L'ÈRE CHRÉTIENNE
De l'an 33 à l'an 150


9. 1. Le dimanche 5 avril 33, Marie-Madeleine constate que la pierre a roulé : le Tombeau est ouvert
9. 2. Traces non chrétiennes de la Résurrection, écrits juifs, musulmans et romains
9. 3. Le Christ ressuscité apparaît à Marie Madeleine
9. 4. « Pourquoi chercher parmi les morts Celui qui est vivant ? » (Luc 24, 5)
9. 5. La Résurrection du Christ le révèle en plénitude : vrai homme et vrai Dieu ; le seul Prêtre, Prophète et Roi
9. 6. Le Christ pardonne à Pierre et le confirme dans sa vocation de pasteur universel : péché et miséricorde ; doute et liberté
9. 7. L’Ascension du 14 mai 33 : le Christ monte aux cieux
9. 8. Un autre monothéisme : « L’Église de Jésus Christ des Saints des derniers jours » : les Mormons
9. 9. Les Actes des Apôtres sont écrits par l’Évangéliste Luc
9. 10 . La Pentecôte, le 24 mai 33
9. 11 . L’histoire du Peuple Élu trouve son accomplissement dans le don de l'Esprit Saint
9. 12 . Qu'est devenue Marie ?
9. 13. Pierre accueille les nouveaux convertis juifs et païens, les sacrements
9. 14 . Le christianisme n'appelle pas à la révolution : soumission fraternelle, égalité et amour mutuel 
9. 15 . Paul, autobiographie
9. 16. Paul et les femmes
9. 17 . Les faux prophètes, les faux docteurs
9. 18 . Géopolitique et auteurs romains au premier siècle
9. 19. En 62 débute la mise par écrit des Évangiles
9. 20. Les synoptiques : Matthieu, Marc et Luc, sont écrits entre 62 et 69 au plus tard 
9. 21 . En 64, Pierre est enterré à Rome
9. 22. L'Évangile selon Saint Jean, le plus historique des Évangiles, est écrit entre 65 à 69, au plus tard 
9. 23 . Prédiction ou hasard, les chrétiens fuient Jérusalem en 66, juste avant que le piège romain ne se referme 
9. 24. En 68, le site de Qumrān est détruit ; en 1947 on retrouvera à proximité 870 manuscrits dans 11 grottes
9. 25. La destruction du Temple d'Hérode en 70 
9. 26. Yohanan Ben Zakkaï sauve le judaïsme. Naissance du rabbinisme : Thora écrite, Thora orale
9. 27. Entre -200 et 200, le judaïsme entre persécution et apostolat
9. 28. Vers 170, Canon de Muratori et apparition du mot Trinité 
9. 29. Le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone : la Vérité naît du doute 
9. 30. Comment les juifs, les romains et les païens perçoivent-ils le Christ aux deux premiers siècles 
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MessagePosté le: Sam 18 Mar - 11:55 (2017)    Sujet du message: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHEISMES Répondre en citant

9. LES DÉBUTS DE L'ÈRE CHRÉTIENNE
De l'an 33 à l'an 150












9. 1. Le dimanche 5 avril 33, le jour se lève, Marie-Madeleine constate que la pierre a roulé : le Tombeau est ouvert.
Le dimanche 5 avril 33, le 16 de Nisan, c'est la fête de l'Omer. La Pâque juive s'est superposée au culte ancestral des récoltes, mais elle ne l'a pas supprimé. Ce jour là, le Grand Prêtre reçoit les premières gerbes des futures récoltes et les présente à Dieu.
« Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala vient de bonne heure au tombeau comme il faisait encore sombre, elle aperçoit la pierre enlevée du tombeau. Elle court alors et vient trouver Simon-Pierre, ainsi que l'autre disciple, celui que Jésus aimait [Jean l'évangéliste] et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où on l'a mis. » » (Jean 20, 1-2).
Pierre et Jean partent tout de suite : « Pierre sortit donc, ainsi que l'autre disciple, et ils se rendirent au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble. L'autre disciple, plus rapide que Pierre, le devança à la course, et arriva le premier au tombeau. Se penchant, il aperçoit les linges, gisant à terre ; pourtant il n'entra pas... » (Jean 20, 3-5).





Jean et Pierre courent au matin de Pâque (Eugène Burnand, 1898).




Jean, plus jeune que Pierre, court plus vite, et arrive le premier. Cependant, il n'entre pas dans le tombeau. Ce comportement étrange a une explication : « Yahvé dit à Moïse : Parle aux prêtres, tu leur diras : Aucun d'eux ne se rendra impur près du cadavre de l'un des siens, sinon pour la parenté la plus proche : père, mère, fils, fille, frères. » (Lévitique 21, 1). En n'entrant pas dans le tombeau, Jean l’Évangéliste confirme qu'il est prêtre. Sur lui pèse l'interdit absolu du contact avec les morts.
… « Se penchant, il aperçoit les linges, gisant à terre ; pourtant il n'entra pas. Alors arrive Simon-Pierre, qui le suivait ; il entra dans le tombeau ; et il voit les linges, gisant à terre, ainsi que le Suaire qui avait recouvert sa tête, non pas avec les linges, mais roulé à part dans un endroit. »(Jean 20, 5-7).
Pierre voit donc le Suaire d'Oviedo, qui a couvert la tête, là où il a été posé dans un coin le vendredi. Le linge qui a entouré le Christ (le Suaire de Turin) est sur le sol, vide.


« Alors entra aussi l'autre disciple, arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. En effet, ils ne savaient pas encore que, d'après l’Écriture, il devait ressusciter d'entre les morts » (Jean 20, 8-9).
Jean, le disciple discret, signe pourtant son Évangile : « C'est ce disciple qui témoigne de ces faits et qui les a écrits, et nous savons que ce témoignage est véridique. » (Jean 21, 24). Qui se cache sous le « nous » collectif de la dernière partie du verset : des scribes, des disciples, des anciens de la communauté qui auraient aidé Jean dans sa rédaction ? Mais cette fin confirme que Jean, l'auteur de l'évangile du même nom, est bien le « disciple », ou encore le « disciple bien aimé » qui parcourt son récit.
Jean l’Évangéliste est le premier à comprendre et à croire que le Christ est ressuscité et il en porte témoignage, avec humilité et discrétion, mais néanmoins avec une parfaite conviction !


Le Suaire apporte d'autres informations. Les cheveux inscrits sur le Suaire ne tombent pas en arrière, ils sont en apesanteur. La face dorsale de l'image n'est pas empâtée comme le voudrait la projection d'un corps pesant sur le sol. L'image semble s'était inscrite à un moment où le corps ne touchait plus le sol. Le Corps a disparu, sans brouiller l'image, sans arracher les caillots de sang coagulé, sans déchirer de fibre de tissu imprégné de lymphe et de sang séché. L'homme du Suaire s'est dématérialisé*.
L'image n'est pas une peinture. Personne n'a jamais pu reproduire l'image du Suaire et aucun autre tissu n'a jamais été imprimé par un corps d'une façon comparable. L'image s'est formée par une oxydation acide et une déshydratation à la cellulose du lin. L'épaisseur du brunissement est proportionnelle à la distance du corps au tissu, imprimant une image en négatif selon un concept qui apparaîtra avec la photographie au XIXe siècle. Selon l'hypothèse du Père Rinaudo, maître de conférences à la faculté de médecine de Montpellier, les noyaux de deutérium présents dans le corps se sont désintégrés irradiant le Suaire de neutrons et de protons*. Personne ne sait comment une telle réaction - chimique ou nucléaire - a eu lieu*.





Selon les chrétiens, Jésus est descendu aux enfers après sa mort pour rejoindre les âmes qui n'ont pas reçu le baptême et les conduire au salut éternel. Éternellement uni au Père dans sa divinité, son humanité embrasse l'humanité entière - jusqu'au tréfonds du péché - sur laquelle est désormais répandue la grâce de La Rédemption (Saint-Sauveur-de-Chora, fresque du XIVe siècle ; Constantinople/Istanbul).


Le Christ s'est relevé d'entre les morts, Il est vivant ! Telle est la foi des chrétiens.
Al Qaida a été suffisamment perturbée par cette énigme qu'elle a mis le Suaire de Turin sur ses cibles dans les années 1990 (du moins selon les services secrets italiens)*.


*: Jésus, Jean-Christian Petitfils, p : 572, Fayard, 2011.




9. 2. Traces non chrétiennes de la Résurrection, écrits juifs, musulmans et romains.
Les soldats qui gardaient le tombeau ont assisté à la Résurrection du Christ. « Et tout à coup, il se fit un grand tremblement de terre ; car un ange du Seigneur descendit du ciel... Son visage était brillant comme un éclair et ses vêtements blancs comme la neige. Les gardes en furent tellement saisis de frayeur qu'ils devinrent comme morts. » (Matthieu 28, 3-4).
Les soldats pensent avoir vu un ange brillant de lumière ou un éclair. Est-ce cet éclair qui a accompagné la Résurrection ? Est-ce lui qui a brûlé le linceul, imprimant les détails du corps et des objets déposés autour : bouquets de fleurs, pièces de monnaie posées sur les yeux et papyrus autour du visage ? Aucun de ces objets ne sont peints, leur trace ne provient pas d'une technique picturale connue, mais d'une oxydation du tissu.
Les gardes courent prévenir les grands prêtres. Ceux-ci conviennent alors de raconter que le corps du Christ a été volé par ses disciples, « Et cette histoire s'est colportée parmi les juifs jusqu'à ce jour. » (Matthieu 28, 15). Pour les juifs, les chrétiens auraient donc caché le corps de Jésus pour faire croire en sa résurrection.


Le Coran raconte également la fin du Christ, mais ce qu'il en dit est ambigu et contradictoire. Un verset raconte que le Christ est substitué en croix par un sosie « ils ne l'ont pas crucifié, mais nous leur avons donné quelque chose de semblable » (S. 4, 158) ; un autre raconte que le Christ meurt puis ressuscite : « [Jésus dit] : Et paix sur moi le jour où je naquis, et le jour où je mourrai, et le jour où je serai ressuscité comme vivant. » (S. 19, 33). Pourtant la sourate 4 dit que Jésus est monté aux cieux sans mourir : « Ils ne l’ont pas tué réellement. Dieu l’a élevé à lui » (S. 4, 158). Mais le Coran a été rédigé plus de six siècles après la mort du Christ. Son témoignage historique n'est pas fiable. Seule une démarche de foi peut faire croire qu'il dit vrai malgré ses contradictions internes.


Cependant, on possède deux écrits non chrétiens du premier siècle qui confirment la mort du Christ et évoquent la foi des chrétiens en sa résurrection.
Le premier est un édit impérial du début du premier siècle qui a été placardé à Nazareth. Il serait la réponse de Rome à un rapport de Pilate. Les historiens Justin, Tertullien et Eusèbe racontent que Pilate a écrit à Rome pour rendre compte de la disparition du corps de Jésus. Ce rapport se trouvait toujours dans les archives romaines au IIe siècle. Comment expliquer que Pilate ait écrit un rapport sur l'exécution du Christ, petit agitateur de province, mort sans gloire et sans avoir suscité de réels troubles à l'ordre public ? En fait, Pilate a déjà plusieurs fois fait l'objet de critiques de la part de l'empereur Tibère pour avoir provoqué les juifs (Philon d'Alexandrie, Légation à Caïus, 38). En envoyant ce rapport, Pilate aurait voulu prévenir une nouvelle critique impériale*. Ce courrier de Pilate s'est perdu, il n'est pas parvenu jusqu'à nous... Il est cependant possible que la réponse de Rome à Pilate se trouve de nos jours dans les collections du Louvre. En 1879, une plaque en marbre de 60 cm sur 40 a en effet été mise en vente à Nazareth et achetée par le Louvre.




Par paléographie, elle a été datée de la première moitié du Ier siècle. Il s'agit d'un édit impérial qui ordonne de respecter les morts et qui interdit aux habitants de Nazareth d'enlever les corps des tombeaux : ceux qui « par une tromperie maligne les auraient transférés en d'autres lieux » seront condamnés à mort ! Il est tellement contraire à toutes les traditions juives de déplacer les cadavres qu'on peut se demander si cet étrange édit, placé à Nazareth dans la ville d'origine du Christ, n'est pas la réaction impériale romaine au rapport de Pilate relatant l'étrange disparition du corps du Christ *.


Flavius Josèphe a donné le second témoignage non chrétien de la mort en croix du Christ et de la foi de ses disciples en sa résurrection. Flavius Josèphe est un juif originaire de Terre sainte. Général juif vaincu par les romains pendant la grande révolte juive, il est fait prisonnier en 67. Flavius Josèphe décide ensuite de collaborer avec ses vainqueurs au point d'adopter le nom de la dynastie flavienne : « Flavius ».
En 93, Flavius Josèphe rédige les Antiquités juives. Il y parle de Jean-Baptiste et de son exécution commandée par Hérode Antipas. Il nomme Jacques « le frère de Jésus, appelé Messie ». Le Testimonium flavianum, le témoignage flavien (surnommé ainsi par les chrétiens) parle du Christ, Messie vertueux et doué de puissance surnaturelle, Messie crucifié et ressuscité. Certaines copies conservées en occident ont été suspectées d'avoir été intentionnellement mal retranscrites. Il se serait agi, pour les scribes chrétiens, de faire correspondre le texte de Flavius Josèphe à la foi chrétienne en insistant sur ses miracles. Une version copiée au Xe siècle par un arabe chrétien (Agapios de Menbidji) a été découverte par l'historien israélien Shlomo Pinès. Elle semble davantage fidèle à l'original de Flavius Josèphe : l'allusion aux miracles du Christ y est discrète, mais sa résurrection est bien évoquée. Elle dit : « À cette époque vivait un sage qui s'appelait Jésus. Sa conduite était juste et on le connaissait pour être vertueux. Et un grand nombre de gens parmi les juifs et les autres nations devinrent ses disciples. Pilate le condamna à être crucifié et à mourir. Mais ceux qui étaient devenus ses disciples continuèrent à être ses disciples. Ils disaient qu'il leur était apparu trois jours après sa crucifixion et qu'il était vivant : ainsi il était peut-être le Messie au sujet duquel les prophètes ont raconté des merveilles. » (Antiquités juives, XVIII, 63-64). La seule allusion aux miracles du Christ est dans le dernier mot du texte qui parle de « merveilles ».
Voilà ce qu'écrivait Flavius Josèphe en 93 : le Christ est mort par crucifixion et « Ses disciples... disaient qu'il leur était apparu trois jours après sa crucifixion et qu'il était vivant ».





Probable buste romain de 
Flavius Josèphe, (Ier siècle).




L'existence de la foi en la Résurrection du Christ a donc laissé des traces historiques non chrétiennes dès le premier siècle, tout comme l’archéologie a conservé des preuves de la foi précoce des chrétiens en sa divinité (voir page 149).




* : Revue d'histoire, p. 241-266, F. Cumont, n° 163, 1930.




9. 3. Le Christ ressuscité apparaît à Marie Madeleine.
C'est à une femme en premier que le Christ ressuscité se montre. Dans la journée du dimanche, Marie de Magdalena est seule devant le tombeau ouvert. « Marie se tenait près du tombeau tout en pleurs. Or, tout en pleurant, elle se pencha vers l'intérieur du tombeau et elle voit deux anges, en vêtements blancs, assis là où avait reposé le corps de Jésus, l'un à la tête et l'autre aux pieds. Ceux-ci lui dirent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? »
Elle leur dit : « Parce qu'on a enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on l'a mis. » Ayant dit cela, elle se retourna, et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c'était Jésus. » (Jean 20,11-14).


Marie de Magdalena ne reconnaît pas Jésus ! Les larmes lui ont-elles brouillé la vue ? Ou simplement le Corps glorieux du Christ ne serait-il pas différent de ce qu'il était dans son humanité ?
« Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? ». Le prenant pour le jardinier, elle lui dit :« Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis, et je l’enlèverai. » Jésus lui dit : « Marie ! » Se retournant, elle lui dit en hébreu, « Rabbouni ! », ce qui veut dire « Maître » » (Jean 20, 15-16).


Il faut que le Christ appelle Marie par son nom pour qu'elle le reconnaisse. Ainsi, Jésus a t-il choisi d'instaurer une relation personnelle avec chacun : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que veut faire le maître, mais je vous appelle mes amis, car tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait connaître. » (Jean 15, 15). Il y a une intimité, une proximité et une bienveillance dans la façon dont Dieu nous appelle, chacun par notre prénom : « J'ai gravé ton nom sur la paume de mes mains. » (Is 49,16) disait déjà Yahvé à Isaïe.


Mais cette familiarité du Christ avec les hommes ne retire rien à sa divinité : « Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver tes frères et dis-leur : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » » (Jean 20, 17). Une fois de plus, Jésus marque la distance entre la façon dont Dieu est son Père et celle dont Il est notre Père, à nous, êtres humains. Ce Dieu est son Dieu et son Père. Il est également Le Nôtre, mais toujours avec cette petite séparation verbale qui montre que la distance entre nous êtres humains et Dieu est plus grande que celle qui existe entre le Fils et son Père : « mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. ». Le « Ne me touche pas » confirme cette nécessité théologique de marquer la distance. Le Christ, lui le tout proche dans son Incarnation, est le Tout Autre dans sa Divinité.
Ce « Ne me touche pas » peut sembler néanmoins étrange et incompréhensible. Avec prosaïsme, certains pensent que le Christ souffrait des séquelles de la crucifixion. Comme si le Christ n'était pas réellement mort en croix, mais simplement évanoui lors de sa mise au tombeau. Ils nourrissent leur incrédulité de cette phrase. Mais le corps du Christ ressuscité n'est pas un corps normal. Avec son corps glorieux, ressuscité, le Christ passe au travers des murs (Jean 20, 19-20 ; Jean 20, 26 ; Actes 1, 8). Il n'est pas reconnu tout de suite par ses disciples, comme s'il était changé (Luc 24, 13-35 ; Jean 20, 15-16). Enfin, il ne semble pas souffrir quand on le touche (Jean 20, 25-27). Le Christ ressuscité tel qu'il apparaît aux disciples n'a rien d'un grand blessé à peine sorti d'un coma. Les romains savent exécuter un condamné. Que Jésus soit mort entre leurs mains est une certitude. Seule sa résurrection peut faire l'objet de doute et d'un choix de foi.





« Ne me touche pas » (Giotto di Bondone (1267-1337),
chapelle Scrovegni ; église de l'Aréna à Padoue).




« Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. ». De nos jours, cette phrase du Christ peut également parler à nos contemporains : les prêtres sont appelés à la plus stricte chasteté et ils ne peuvent, ni ne doivent « toucher » personne, ni adultes... ni enfants... Dans un autre domaine, moins tragique mais tout aussi contemporain, cette parole peut également trouver son sens. Depuis Vatican II, il arrive que l'on demande aux paroissiens de se tenir par la main au moment où on récite le « Notre Père » pendant la messe. Cela part d'une bonne idée : il s'agit de signifier la fraternité entre les croyants. Mais ce geste présuppose une intimité qui peut être troublante et désagréable pour les laïcs. Si ce geste peut être utile pour maintenir le calme dans une assemblée d'enfants, il devient source de trouble au moment où des adultes se tournent vers leur Père des cieux et tentent de Le prier sans distraction. Il semble bien que le strict respect de la liturgie puisse prévenir ce type d’initiative. Les chrétiens ne sont pas tous des enfants pré-pubères : vivre la chasteté ne s'obtient pas en niant la réalité de la sexualité. Nous tourner spirituellement vers Notre Père des cieux demande que nous ne soyons touchés par personne.


Et Marie de Magdalena est envoyée témoigner auprès de ses frères.





Madeleine est l’apôtre des Apôtres,  « Apostola Apostolorum » (icône russe).




Cela contrevient à la tradition hébraïque qui récuse le témoignage des femmes. Peu importe pour le Christ. Il ne refuse pas aux femmes la grâce de sonder les mystères insondables de Dieu et d'en transmettre la connaissance à leurs frères. Prophètes d'exception ou du quotidien, les femmes voient en Marie-Madeleine la confirmation de leurs capacités spirituelles.
Le Coran refusera le rôle de prophète aux femmes : « Nous n’avons envoyé avant toi que des hommes ... à qui Nous avions fait révélations. » (S. 12, 109).
Le judaïsme avait accepté, quant à lui, la vocation féminine de prophète, même si elle était restée marginale. Esther, Dorothée ou Judith avaient vu leurs exploits célébrés dans la Bible. La pratique du prophétisme féminin existait donc dans le judaïsme : « Il y avait à Jérusalem une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser » rapporte l’Évangile de Luc au sujet de la présentation au Temple de Jésus tout bébé (Luc 2, 23). Avant la prédication du Christ, le prophétisme féminin existait-il dans le judaïsme.
« Marie de Magdala vient annoncer aux disciples qu'elle a vu le Seigneur et qu'il lui a dit cela. » (Jean 20, 18).
Chaque chrétien va maintenant devenir prophète par le Baptême ; il recevra la charge de transmettre aux autres hommes quelque chose des vérités divines. Le simple témoignage de sa foi dans la mort du Christ en croix, dans sa Résurrection et dans sa divinité suffit pour que chaque chrétien soit prophète et fidèle en cela aux grâces de son baptême.




9. 4. « Pourquoi chercher parmi les morts Celui qui est vivant ? » (Luc 24, 5).


Le soir même, la seconde apparition du Christ ressuscité est pour les disciples. « Le soir, ce même jour et les portes étant closes, là où se trouvaient les disciples par peur des Juifs, Jésus vint et se tient au milieu et il leur dit : « Paix à vous ! » (Jean 20, 19).





Le Christ apparaît aux disciples toutes portes closes
(Duccio-di-Buoninsegna, 1308-1311 ; Cathédrale de Sienne).





Le disciple bien aimé, Jean, est le seul à avoir eu l'intuition que le Christ est ressuscité. Marie de Magdalena leur a communiqué l’incroyable nouvelle, mais les Apôtres ne l'ont pas cru. Soudain, sans passer par la porte, le Christ apparaît au milieu d'eux. Ils sont terrorisés. Il les réconforte et prouve son identité en montrant ses blessures.
« Ayant dit cela, il leur montra ses mains (ses poignets ?) et son côté. Les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur. Il leur dit alors, de nouveau : « Paix à vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. » Ayant dit cela, il souffla et leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » (Jean 20, 20-23).


Les Apôtres viennent de recevoir la mission de pardonner au nom de Dieu. L’Église nommera cette grâce de différentes façons : pénitence, confession ou bien - depuis Vatican II - sacrement de réconciliation. Elle est offerte par l’intermédiaire des successeurs des apôtres, les évêques et leurs prêtres. La miséricorde divine est gratuite et non le résultat d'un calcul entre bonnes et mauvaises actions. Chez les catholiques et les orthodoxes, le pardon est reçu au cours d'un entretien en tête-à-tête avec le prêtre. Pour les protestants, il s'agit d'une démarche intime : le croyant fait son examen de conscience et demande pardon à Dieu.
Le Coran n’instaurera pas de clergé. Seul Allah reste dépositaire de la miséricorde et aucun homme ne peut se faire l'intermédiaire entre Allah et les croyants. « Cela afin que les gens du Livre (c'est à dire les juifs et les chrétiens) sachent qu’ils ne peuvent en rien disposer de la Grâce d’Allah et que la Grâce est dans la main d’Allah. Il la donne à qui Il veut et Allah est le Détenteur de la grâce immense. » (Sourate 57, 29).
Mais, l'islam n'est pas une doctrine immuable donnée une fois pour toute. Un travail d'élaboration a eu lieu. En fait, Mohamed occupera cette place d'intermédiaire au début de sa révélation. Au début, le pardon passe par son intersession : « Si, lorsqu'ils se sont manqués à eux-mêmes, ils venaient près de toi et demandaient pardon à Dieu, et que le messager demandât pardon pour eux, certes ils trouveraient Dieu accueillant au repentir, miséricordieux. » (S. 4, 64). Une petite gratification financière est même la bienvenue (S. 58, 12-13). Mais à la fin de la vie de Mohamed, il en va autrement. Le nombre de croyants réclamant son intercession est devenu trop important : « Les bonnes actions font partir les mauvaises. » annonce la Sourate 11 (114). C'est ce verset qui va désormais porter l'espérance en la miséricorde divine dans l'islam. C'est un glissement théologique majeur qui fait passer de la grâce salvatrice de Dieu, au salut par les œuvres. Il semble bien que ce soit pour des raisons matérielles – Mohamed ne pouvait pas recevoir tout le monde en privé - que cette importante décision théologique ait été prise. Une fois de plus, elle creuse la distance avec le christianisme qui prêche le salut par la grâce. Dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, les courants gnostiques – considérés comme hérétiques par l’Église - prêcheront un salut par la connaissance personnelle et par le respect de rituels plus ou moins ésotériques. Les chrétiens, quant à eux, en resteront au salut par la grâce de Dieu et par la foi en la rédemption acquise par le Christ : « Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie » (Éphésiens 2, 8-9). Prêcher le salut par les œuvres transforme donc l'islam en orthopraxie et l'apparente aux religions gnostiques. Pour être sauvé, il s'agit de respecter des rituels convenus, des pratiques droites, d'où le terme d'orthopraxie.

Quand le Christ instaure le sacrement de réconciliation, il s'adresse à ses Apôtres. Les Apôtres sont tous des hommes. C'est un point incontestable historiquement. C'est pourquoi l’Église ordonne prêtres uniquement des hommes. Pour le Christ, le prêtre est serviteur. À aucun moment, le Christ n'a signalé la supériorité ou bien la domination des hommes. La place des femmes est donc différente, mais non inférieure. Aux hommes, l'humilité du serviteur, prêtre chaste, conduisant l’Église en se sacrifiant à l'image du bon Pasteur. Aux femmes, la proximité de Dieu, prophètes du quotidien à la suite de leurs sœurs aînées auxquelles le Christ a confié chaque étape de sa mission. L'Incarnation a été confiée à Marie (Lc 1, 38). Sa divinité a été révélée à Élisabeth (Luc 1, 43), sa vocation messianique à la Samaritaine (Jean 4, 6-26), l'universalité de son message à la Syro-phénicienne (Mt 15, 21-28), sa victoire sur la mort à Marthe (Jean 11, 22), sa mort prochaine à Marie de Béthanie (Jean 12, 3) et, enfin, sa Résurrection à Marie Madeleine.





Prêtre célébrant l'Eucharistie (Catacombe de Priscilla à Rome, IIIe siècle)
Certains veulent voir des femmes dans ces représentations de prêtres des catacombes.... 
Cependant chacune de ces fresques antiques est ambiguë : un visage rasé n'est pas
spécialement féminin et le vêtement du célébrant peut être autant un attribut 
féminin que masculin. Ces représentations incitent pourtant des visiteurs
du XXIe siècle à y trouver de quoi nourrir leur conviction iconoclaste.
Jamais aucun texte historique n'a cependant signalé de femme prêtre. 




L'évolution actuelle des idéologies athées montre qu'il était sage de ne pas considérer qu'hommes et femmes sont identiques et leurs vocations semblables. De nos jours, en perdant leur ancrage spirituel, nos sociétés en sont venues à confondre l'égalité en droits (droit de vote, exercice des responsabilités professionnelles...) avec le refus d'accepter les différences naturelles. Les hommes et les femmes n'ont pas la même anatomie, c'est une évidence. Ils n'ont donc pas les mêmes capacités physiques : l'un est fort physiquement, l'autre donne la vie aux enfants. Les rapports qu'ils instaurent avec leurs enfants sont donc de nature différente et les enfants ont besoin de cette double parentalité. Les hommes et les femmes n'ont pas les mêmes capacités cérébrales : dès les premières heures de vie, l'un a une aptitude à la vision dans l'espace prépondérante, là ou l'autre a une fonction verbale supérieure. Une égalité de droits n'est donc pas une similitude en tout, à moins de nier les réalités anatomiques, psychologiques, physiologiques et neurobiochimiques. Finalement, pourquoi ne pas considérer que la différence des vocations spirituelles des hommes et des femmes dans l’Église du Christ n'est que l'affirmation prophétique de ces différences naturelles et incontournables ? De nos jours, l’Église demeure une boussole : elle rappelle les grandes vérités de Dieu et protège l'humanité de ses dérives idéologiques. Les musulmans sont hélas restés étrangement discrets lors des débats qui ont agité nos sociétés au sujet des lois qui favorisent l'homoparentalité. Quand les états oublient leurs idéaux démocratiques - la protection des plus faibles et ici des enfants – les croyants, juifs et chrétiens, restent les seuls à dire la vérité. Quasiment tous les psychanalystes ont en effet préféré leurs convictions politiques à leur savoir freudien. Finalement, ce sont presque exclusivement des gens de foi qui ont parlé. Sylviane Agacinski - une femme – a été une exception. Le courage d'exprimer publiquement des vérités dérangeantes ne reste-t-il pas l'apanage – ou la grâce - des femmes ? Préoccupées prioritairement de la survie de leurs petits, les femmes ne seraient-elles pas moins soumises que les hommes au conformisme tribal ou à la discipline de meute... ?
La femme n'est-elle pas plus naturellement prophète, là où l'homme est davantage prêtre ?
Les hommes et les femmes ont donc des vocations différentes dans l’Église, mais ils reçoivent néanmoins le même Baptême et sont donc tous prêtres, prophètes et rois. En supprimant la circoncision réservé aux hommes, le christianisme insiste en effet sur cette égalité fondamentale de tous les êtres humains, enfants du même Père. Rien ne différencie le sacrement qui accueille la femme dans l’Église de celui qui y inclut l'homme.




9. 5. La Résurrection du Christ le révèle en plénitude : vrai homme et vrai Dieu ; le seul Prêtre, Prophète et Roi.
Avec la Résurrection, le Christ se révéle. Sa divinité devient connue, acceptée et proclamée. Il est roi, le Roi par excellence, Dieu Lui-même.
Quand Jésus est apparu aux Apôtres, Thomas était absent : « Or Thomas, l’un des Douze, appelé le Didyme, n’était pas avec eux, lorsque vint Jésus. Les autres disciples lui dirent donc : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur dit : « Si je ne vois par dans ses mains [ses poignets (?)] la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous et si je ne mets pas ma main dans son coté, je ne croirai pas. » Huit jours après, (nous sommes le dimanche 23 de Nisan de l'an 33) ses disciples étaient à nouveau à l’intérieur et Thomas avec eux. Jésus vient, les portes étant closes, et il se tient au milieu et dit : « Paix à vous ». Puis il dit à Thomas : « Porte ton doigt ici : voici mes mains, avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne sois plus incrédule mais croyant. » Thomas lui répondit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. » (Jean 20, 24-29).





L'incrédulité de Thomas, (Padoue, auteur incertain, vers 1300-1350 ; musée du Louvre).


La divinité du Christ éclate à sa résurrection dans la proclamation de foi de Thomas : Il est Dieu, le seul Roi éternel.


Tout au long des Évangiles, le Christ a exprimé Sa divinité de façon implicite. Finalement, à la Résurrection, elle devient explicite. Elle est proclamée par Thomas et le Christ confirme la profession de foi de Thomas : ceux qui croient en sa divinité sans l'avoir vu ressuscité sont qualifié d' « heureux ». Voilà la dernière Béatitude des Évangiles : « Heureux ceux qui ne [l’]ont pas vu [ressuscité, mais] qui ont cru » néanmoins que Jésus était Leur « SEIGNEUR ET DIEU ». Voilà à nouveau le salut promis à ceux qui croient en sa divinité.


Le Coran parlera de la Trinité pour en refuser l'idée avec indignation, il l'associe au polythéisme : « Quand Allah dira : « O Jésus, fils de Marie, est-ce toi qui as dit aux gens : prenez-moi, ainsi que ma mère, pour deux divinités en dehors de Dieu ? Il dira : « Pureté à Toi ! Qu’aurais-je à dire ce à quoi je n’ai aucun droit ? Si je l’avais dit, alors Tu l’aurais su, certes : Tu sais ce qu’il y a en moi, et je ne sais pas ce qu’il y a en Toi. » (Sourate 5, 116). Le Coran pense que la Trinité des chrétiens est constituée de Jésus-Christ, de Marie et de Dieu ! L'auteur du Coran ignore donc qui compose la Trinité des chrétiens. La Trinité réunit Le Père, le Fils et l'Esprit : Trois Personnes divines en un Seul Dieu. Dans le Coran, Jésus est Verbe de Dieu (S. 3, 45), Parole de Dieu, mais ce Verbe de Dieu affirme néanmoins ne rien connaître de l'intimité de Dieu (Sourate 5, 116). On touche là une particularité de l'islam que ne comprennent pas toujours les chrétiens qui sont familiers de la proximité avec le Christ des Évangiles. Pour les musulmans, Allah est un Être impossible à connaître, impossible à comprendre et avec Lequel nul ne peut communiquer : Il est une Transcendance absolue. On se soumet à Sa Loi - souvent dans la crainte - mais on ne Le connaît pas. Selon le Coran, même le Verbe de Dieu, Jésus le fils de Marie, ignore tout d'Allah (Sourate 5, 116). L'Évangile affirme l'inverse : le Fils, Prophète d'excellence, connaît parfaitement le Père (Jean 7, 29) et il nous l'a fait connaître (Jean 14, 7). En cela, Jésus est le Prêtre parfait, celui par lequel Dieu communique avec l'humanité et en qui l'humanité communique avec Dieu.


Prêtre, prophète et roi, ainsi le Christ s'offre-t-il à chacun. Le baptême propose à ceux qui croient de revêtir cette grâce christique et de devenir, à sa suite, prêtres, prophètes et rois. Mais, chacun est libre d'accepter le Christ ou de le rejeter.


La Royauté divine du Christ n'est pas l'esclavage de l'homme !


9. 6. Le Christ pardonne à Pierre et le confirme dans sa vocation de pasteur universel : péché et miséricorde ; doute et liberté.
Pendant 40 jours, le Christ ressuscité prépare ses disciples à ce qui les attend. Il apparaît à plus de « 500 personnes », des hommes comme des femmes qui, du temps de Paul, étaient toujours vivants et pouvaient témoigner (1 Co 15, 6).
Le Christ prépare ses disciples à la suite de leur mission. Pierre, en particulier, se voit confirmé dans sa vocation alors qu'il a renié le Christ au moment de la passion. Le Christ va pardonner à Pierre. Encore une fois, la relation du Christ à Pierre est emblématique. Être un saint ne signifie pas que l'on soit un pharisien pétri de certitudes et convaincu de toujours bien agir, mais que l'on accepte de se repentir et de recevoir la miséricorde du Christ après avoir péché.


Pierre et les disciples sont prosaïquement retournés à leur vie d'avant : ils pêchent sur la mer de Galilée, appelée de nos jours le lac de Tibériade (Jean 21, 1) : « Ils sortirent, montèrent dans le bateau, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien. Or, le matin déjà venu, Jésus se tient sur le rivage : pourtant les disciples ne savaient pas que c'était Jésus. Jésus leur dit : « Les enfants, vous n'avez pas de poisson ? » Ils lui dirent : « Non ! » Il leur dit : « Jetez le filet à droite du bateau et vous trouverez. » Ils le jetèrent donc et ils n'avaient plus la force de tirer, tant il était il était plein. Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C'est le Seigneur ! » Simon-Pierre mit son vêtement, car il était nu - et se jeta à l'eau... Jésus leur dit : « Venez déjeuner ». Aucun des disciples n'osait lui demander : « Qui es-tu ? » sachant que c'était le Seigneur... Quand ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon fils de Jean m'aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il lui répondit : « Oui Seigneur, tu sais que je t'aime. Jésus lui dit : « fais paître mes agneaux. » » (Jean 21, 3-18). Par trois fois, le Christ lui demande s'il l'aime. Par trois fois, Pierre répond... Ainsi, Pierre est-il pardonné de son triple reniement et confirmé dans la vocation : « Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Matthieu 16,8-19). C'est Pierre également qui détient les « clés du royaume » (Matthieu 16, 19), le salut passe donc par sa prédication et celle de ses successeurs.


Le fait que Pierre soit dépositaire des clés du Royaume a une signification importante : un chrétien ne peut pas se dire inspiré par l'Esprit Saint s'il raconte un Évangile personnel et divergeant de celui de Pierre. Le salut passe par sa prédication et celle de ses successeurs. Le Christ l'avait déjà dit pendant sa vie, mais il le confirme ici. Il ne peut y avoir de vérité divine autre que celle dont témoignent ceux qui l'ont accompagné pendant toute sa vie terrestre. « Lorsque viendra le Paraclet que je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de Vérité, qui vient du Père, lui me rendra témoignage. Mais vous aussi, vous témoignerez, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement. » (Jean 15, 26-27).


Le témoignage des Apôtres est donc mis sur le même plan que le témoignage de l'Esprit-Saint. En effet, les hommes se font facilement des illusions et peuvent, par orgueil, se croire inspirés par l'Esprit-Saint, là où seule leur imagination s'exprime. Le premier critère pour discerner que l'Esprit-Saint a bien inspiré un prophète, c'est la conformité de sa prophétie avec le témoignage de Pierre et des Apôtres. Pour les catholiques, les évêques ont succédé aux apôtres et le pape a succédé à Pierre : la fidélité à l'enseignement du magistère de l’Église devient donc un critère de discernement incontournable. Pour les protestants, la parole divine est limitée au contenu de la Bible. Le prêche doit donc être fidèle à la parole du Christ et à la prédication des Apôtres telles que la Bible les contient.





Jésus ressuscité apparaît à Pierre qui est retourné pêcher 
(Duccio di Buoninsegna, entre 1308 et 1311 ; Musée de la Cathédrale de Sienne).




Cette double fidélité, aux apôtres et à l'Esprit, permet une juste adaptation aux évolutions sociales. Il s'agit de ne pas refuser toutes les nouveautés, sous prétexte qu'elles n'ont pas été établies par le Christ : « N'éteignez pas l'Esprit... mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le. » (1 Thes 5, 19). Par exemple, dès les débuts de l’Église, la circoncision a été abandonnée par les premiers chrétiens : ils ont décidé - discerné est le terme précis - que le Baptême et l'imposition des mains suffisaient au salut.


Lors d'une autre rencontre avec Jésus ressuscité, les onze apôtres sont confirmés dans leur mission : « Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait donné rendez-vous. Et quand ils le virent, ils se prosternèrent ; d'aucuns cependant doutèrent. S'avançant, Jésus leur dit ces paroles : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde. » » (Matthieu 28, 16-20).
La transmission de la Parole du Christ passe donc par le témoignage des Apôtres... et par la parole de leurs successeurs. En effet, les disciples ne sont que des hommes mortels. La présence du Christ au milieu d'eux « jusqu'à la fin du monde » est une promesse qui ne peut s'adresser qu'aux disciples du futur.
Or, les hommes choisis par le Christ sont frappés par le doute alors même qu'ils sont en face de Jésus Ressuscité. C'est une chose essentielle : les hommes n'ont pas de certitudes... Ne peut-on pas dire que seuls les fous ou les enfants ont une foi dépourvue de doute ? Les hommes avancent habituellement dans la nuit de la foi, qui permet de respecter leur libre arbitre. Doutant chacun à leur tour, les disciples mettront à l'épreuve leur propre fidélité envers Dieu. Par les fulgurances de l'Esprit-Saint, ils expérimenteront la grâce divine qui soulagera parfois leur cœur et éclairera leur intelligence. Mais, la foi d'un adulte sain, d'un apôtre choisi, passe par l'humilité d'un chemin sans certitude. Au risque de sombrer dans le pharisaïsme, le fidèle doit être éprouvé par la nuit du doute. Seuls les démons ont une foi de certitude : elle est dépourvue de toute charité. La foi de Lucifer, le porteur de Lumière, celle qui est aveuglante comme le dogmatisme, n'est pas celle d'un fidèle du Christ qui avance dans la nuit de la foi, si chère à Saint Jean de la croix.
Les hommes, librement, peuvent accepter ou rejeter le Christ. La liberté de la foi suppose l'incertitude. Aucune preuve ne leur sera donnée qui amoindrirait leur liberté. Sans possibilité de douter, la foi ne serait pas. Le Christ est si parfaitement respectueux de la liberté des hommes qu'il a été jusqu'à anticiper une défection totale de l'humanité face à sa Parole : « Le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » (Luc 18, 8). Aux chrétiens, librement, de choisir de se taire ou de témoigner, d'être fidèle ou de renoncer.
La Royauté divine du Christ n'est pas l'esclavage de l'homme !




9. 7. L’Ascension du 14 mai 33 : le Christ monte aux cieux.





L'ascension du Christ. Les apôtres forment une couronne majestueuse tout autour de la coupole
(mosaïque du XIIIe siècle, basilique Saint-Marc ; Venise).




Le Christ ressuscité a achevé la préparation de ses disciples. Il leur annonce son départ et leur demande de rester à Jérusalem dans l'attente de l'Esprit-Saint. La venue de l'Esprit n'est pas renvoyée à un futur lointain et inconnu, le Christ dit clairement aux Apôtres d'aller L'attendre à Jérusalem : « C'est encore [aux Apôtres], qu'avec de nombreuses preuves, il s'était présenté vivant après sa passion, il leur était apparu et les avait entretenus du Royaume de Dieu. Alors, au cours d'un repas que Jésus partageait avec [les apôtres], il leur en enjoignit de ne pas s'éloigner de Jérusalem, mais d'y attendre ce que le Père avait promis ; « ce que, dit-il, vous avez entendu de ma bouche : Jean, lui, a baptisé avec de l'eau, mais vous, c'est dans l'Esprit Saint que vous serez baptisé sous peu de jours. » (Actes des Apôtres 1, 4-5).


Mais la promesse du Christ n'est pas comprise. Les apôtres appartiennent toujours à l'Ancienne Alliance et ils attendent encore la restauration politique de l'état d'Israël : « Étant donc réunis, ils l'interrogeaient ainsi : « Seigneur, est-ce maintenant, le temps où tu vas restaurer la royauté en Israël ? » Il leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et moments que le Père a choisis de sa propre autorité. Mais vous allez recevoir une force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. » (Actes 1, 6-8). Il est à remarquer que les Apôtres n'ont toujours pas saisi la dimension spirituelle du Royaume. Ils attendent toujours un Royaume politique. Seule la venue de l'Esprit-Saint va les faire changer de perspective.
« À ses mots, sous leurs regards, [Jésus] s'éleva, et une nuée le déroba à leurs yeux. Et comme ils étaient là, les yeux fixés au ciel pendant qu'il s'en allait, voici que deux hommes vêtus de blanc se trouvèrent à leurs côtés, ils leur dirent : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel ? Ce Jésus qui, d’auprès de vous, a été enlevé au ciel, viendra comme cela de la même manière que vous l'avez vu s'en aller vers le ciel. » (Actes 1, 6-8). 





L'Ascension du Christ
(Giotto di Bondone, 1303-1306 ; fresque de l'Arena, Padoue).




Sept siècles plus tard, le Coran ne sera précis, ni sur la mort du Christ, ni sur sa Résurrection ; mais il évoque cette Ascension : « Dieu l’a élevé à lui » (Sourate 4, 158).
Le Christ aurait donc été élevé aux cieux. Il ne sera plus jamais visible dans son corps physique.
Les apôtres partent à Jérusalem. Ils y restent dans l'attente de ce que leur à promis le Christ pour bientôt : la « force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous ». Pendant ces jours d'attente, sous la conduite de Pierre, ils choisissent un autre homme pour remplacer Judas. Ils tiennent à rester douze, à être fidèles à ce nombre symbolique qui représente les douze tribus d'Israël, c'est à dire la totalité du Peuple Élu. Les apôtres prient et sélectionnent deux hommes pieux au milieu des 120 disciples présents. Le choix ultime entre ces deux hommes se passe par tirage au sort : Matthias remplace Judas et devient le douzième apôtre. C'est la seule et unique fois que les apôtres auront le souci de rester douze (Actes 1, 15-26). Avec l'extension de l’Église, les successeurs des apôtres deviendront les évêques, les chefs de chaque province de l’Église grandissante. Respecter le nombre symbolique de douze ne sera plus jugé utile. L’Église va rapidement s'ouvrir aux païens. Elle a vocation à atteindre les dimensions du monde et ne se limite plus à Israël.
De nos jours, si on ne considère que l’Église catholique, il existe plus de 5000 évêques.




9. 8. Un autre monothéisme : « L’Église de Jésus Christ des Saints des derniers jours » : les Mormons.
Les Douze Apôtres sont institués au début du ministère de Jésus. Ils symbolisent des 12 tribus, la totalité du peuple juif.
En 33, entre l'Ascension du Christ et la venue de l'Esprit Saint, les Apôtres ont éprouvé le besoin de remplacer Judas (Actes 1, 23-26). En 44, l’Apôtre Jacques, le fils de Zébédée, est martyrisé (Act 12, 2) : il n'est pas remplacé. L’Église s'est déjà ouverte aux païens (Actes 10). La venue de l'Esprit à la Pentecôte a changé les perspectives. En 44, se limiter aux 12 tribus d’Israël n'a déjà plus de sens. Les successeurs des apôtres seront donc les évêques dans une infinité de diocèses ; ils représentent la totalité de l'humanité, comme les 12 apôtres représentaient les 12 tribus. Le Christ n'était venu que pour le peuple d'Israël (Mt 15, 24), mais les apôtres doivent désormais porter sa parole jusqu'aux extrémités de la terre (Mt 28, 19). Ainsi l'ont compris les chrétiens.
Bien plus tard, certains protestants verront une apostasie dans cette interprétation chrétienne... En 1830, aux États-Unis, Joseph Smith dit avoir reçu une vision de Jésus lui demandant de restaurer le vrai culte. Joseph Smith nomme « la grande apostasie » la période de 18 siècles qui le sépare de l'Ascension Jésus. L'Église des Saints des derniers jours, autrement appelée Église des Mormons, est née. Depuis, elle est dirigée depuis par un prophète vivant qui se dit directement inspiré par Jésus-Christ et par un collège de douze apôtres. En restant fidèle à ce collège des douze apôtres, les disciples de Joseph Smith pensent préparer et hâter la seconde venue du Christ. Au milieu du XIXe siècle, ils sont persécutés aux États-Unis. Des massacres ont lieu et leur Temple est incendié. Est-ce en raison de leur pratique large de la polygamie ? Cette licence mormone sera à l’origine de la modification de la loi américaine. En effet, les législateurs américains n'avaient jamais auparavant jugés utile de préciser que le mariage était monogame. Joseph Smith est finalement martyrisé en 1848 dans le village de Carthage en Illinois. Pendant cette période de persécutions, des Mormons partent à pied dans un exode de plus de 2000 km et trouvent refuge en 1847 autour du lac salé de l'Utah où ils fondent la ville aujourd'hui prospère de Salt Lake City.





Joseph Smith, fondateur de l' Eglise
des Saints des derniers jours (XIXe siècle).




L'origine de la foi de Joseph Smith remonterait à Léhi, prêtre hébreu censé être arrivé en Amérique au moment de la destruction du Premier Temple de Jérusalem sous Nabuchodonosor en 590 avant J.-C.. Avec sa famille, Léhi aurait fui le royaume de Juda en traversant l'atlantique en bateau. Il aurait engendré les peuples Néphite et Jarédite qui vivraient en Amérique depuis lors.
Jésus-Christ leur aurait rendu visite trois jours après sa mort …
Moroni, un archiviste des peuples hébreux vivant aux États-Unis du IVe siècle après J.-C., aurait gravé leur histoire millénaire en égyptien sur des plaques d'or. Ces fameuses plaques d'or du Livre de Moroni sont supposées avoir été découvertes en 1823 sur la colline de Cumorah dans l'état de New-York par Joseph Smith qui aurait été guidé vers elles par une vision. Elles ne sont pas parvenues jusqu'à nous... Joseph Smith a raconté qu'elles avaient été reprises par Moroni lors d'une apparition en 1830, après qu'il eut terminé leur traduction en anglais. Ces peuples hébraïques - censés avoir vécu depuis 590 avant J.-C. en Amérique - n'ont laissé aucune trace archéologique dans le sol des États-Unis …





Le temple des Mormons construit là où serait apparu Moroni. (Birmingham, en Alabama) 



Gros plan de la statue de Moroni.




Les Mormons ont pratiqué la polygamie - le mariage plural - officiellement jusqu'en 1889. Joseph Smith a inauguré cette pratique en convolant avec 22 épouses, avec lesquelles il a conçu plus de 40 enfants. Ce mariage plural est réservé aux prêtres. La majorité des femmes mormones se sont ainsi retrouvées engagées dans des mariages polygames au XIXe siècle. La pratique de la polygamie a persisté marginalement jusqu'à nos jours, mais elle appartient maintenant à un courant mormon fondamentaliste et déviant. Dans un autre domaine, les Mormons noirs n'ont pu accéder à la prêtrise qu'après 1978. En cela, les Mormons ont reproduit les discriminations raciales des États-Unis au XIX e siècle.
Les Mormons font une lecture littérale de la Bible à partir de sa traduction anglaise du XIXe siècle. Ils en sont venus à croire que le baptême individuel n'était pas suffisant au salut. Il faut, pour être sauvé, que tous les ancêtres d'un baptisé soient également baptisés. Les Mormons sont donc devenus des généalogistes d’exception. La France leur a donné libre accès à ses registres paroissiaux, charge à eux de les microfilmer et d'en remettre un exemplaire aux archives françaises. Si les Mormons baptisent leurs morts, c'est en application de ce verset de Paul : « Si les morts ne ressuscitent absolument pas, pourquoi se fait-on baptiser pour eux ? » (1 Co 15, 29-30). Une traduction de ce verset plus fidèle au texte grec primitif donne : « Que font-ils, ceux qui, au cours du baptême, sont morts ? ». En fait, ce verset est une simple allusion au baptême chrétien lors duquel le nouveau chrétien est plongé spirituellement dans la mort du Christ, pour ressusciter avec lui. D'autres versets de Paul confirment cette lecture : « Ensevelis avec le Christ lors du baptême, vous êtes vous aussi ressuscités avec lui » (Colossiens 2, 12). « Ignorez-vous que, baptisés dans le Christ-Jésus, c'est dans sa mort que, tous, nous avons été baptisés ? Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions, nous aussi, dans une vie nouvelle. » (Romains 6, 3-4). Dès les origines du christianisme, le baptême chrétien s'inscrit dans la reproduction mystique de la passion du Christ qui va de sa mort à sa résurrection.
Les Mormons ne font plus partie des églises chrétiennes puisqu'ils ne croient pas en la divinité du Christ. Benoît XVI a confirmé que leur baptême n'était pas le même que celui des chrétiens. Il a néanmoins noué le dialogue avec eux. Les Mormons disent que la divinité du Christ n'est pas proclamée dans les Évangiles. Nous avons vu que l'affirmation de la divinité du Christ y est discrète mais néanmoins explicite. Pour les Mormons, Jésus est le Sauveur, il est bien le Fils de Dieu, le premier né dans l'Esprit mais sans être Dieu Lui-même. Jésus est donc uniquement homme et il a été conçu par ses deux parents naturellement (Encyclopedia of Mormonism, Jésus-Christ, 1992), il s'est marié lors des noces de Canna avec plusieurs femmes (Orson Pratt, apôtre mormon installé le 26-4-1835, The Seer, page 172). Il a pour frère le diable, celui-ci étant un autre fils de Dieu : « la mission de Jésus d’être le Sauveur du monde fut contestée par un des autres fils de Dieu. Il fut appelé Lucifer … » (Milton R. Hunter, The Gospel Through The Ages, 1945, page 15).
Dieu est qualifié de « Dieu des armées » par le Livre de Mormon. Issue du protestantisme, l’Église mormone pratique une lecture littérale de la Bible qui donne à l'Ancien Testament une place particulière. Ainsi, les Mormons ne voient-il pas dans l'Ancien Testament une révélation progressive des vérités divines mais un absolu à appliquer au premier degré. « C'est pourquoi, ce peuple gardera mes commandements, dit le Seigneur des armées, sinon le pays sera maudit à cause de lui. » (Jacob 2-29, 3ème Livre de Mormon). Nous avons vu ce que l'archéologie a révélé du Dieu des combats hébraïque, qui a vaincu dans des guerres imaginaires (celles de Josué, de Saül ou de David,) et n'a pas soutenu son peuple lors de ses défaites historiques (celle d'Osée, d'Ézéchias ou de Josias). Ainsi perdure chez Joseph Smith, l'hypothèse du roi Josias, celui qui a mis par écrit l'Ancien Testament au VIIe siècle avant J.-C. et y a développé et officialisé l'hypothèse spirituelle du Dieu des combats. Vision d'un Dieu des combats, ô combien séduisante aux yeux des hommes, mais que Jésus-Christ et l'histoire ont récusé.
Combien il est difficile d’offrir une religion qui résiste au passage du temps, échappe aux mythes, survive aux découvertes scientifiques et archéologiques. Il n'est pas facile d'échapper aux archaïsmes sociologiques de son temps, ici la pratique de la polygamie ou le rejet des hommes noirs. L'universalité et l'objectivité ne sont pas à la portée de tous les prophètes ...
L’Église des Saints des derniers jours s'est fait connaître par ses œuvres caritatives, qu'elle offre à tous, même à ceux qui ne partagent pas sa foi. Les Mormons sont actuellement 14 millions, principalement aux États-Unis.




9. 9. Les Actes des Apôtres sont écrits par l’Évangéliste Luc.





Saint Luc l’Évangéliste
(Chapelle Saint-Joseph ; cathédrale d'Amiens).




Les actes des apôtres ont été écrits par Luc, l'auteur du troisième Évangile. Il les a écrits pour raconter les débuts de l’Église chrétienne. Il y a une continuité parfaite entre l’Évangile de Luc et les Actes des Apôtres : il s'agit du même livre présenté en deux volumes.
L’évangéliste Luc est connu par les écrits de Paul. Luc est médecin (Col 4, 14). Paul le cite parmi ses collaborateurs : « Luc, le médecin bien-aimé, vous salue, ainsi que Démas » (Col 4, 14). Selon toute évidence, Luc est grec. En effet, son style et son écriture dans cette langue sont parfaits. En raison des sémitismes qu'ils contiennent, les trois autres Évangiles portent la trace de l'origine linguistique araméenne de leurs auteurs. Luc s'est probablement converti au christianisme à la fin des années 50. En effet, les trois épîtres de Paul, qui citent Luc comme un de ses compagnons et disciples, ont été écrites après 60, exactement entre 61 et 62 (Philémon 1, 24 ; 2 Timothée 4, 11 ; Colossiens 4, 14).


Par ailleurs, les écrits de Luc sont datés par les éléments culturels qui s'y trouvent.
Luc parle de Pilate comme étant procurateur de Judée (Luc 3, 1). Or, le titre de procurateur n'a été donné au préfet de Judée que sous l'empereur Claude. Claude ayant régné de 41 à 54, on ne sait pas avec plus de précision à quel moment le préfet de Judée a pris le titre de procurateur. Philon d'Alexandrie est décédé en 54 et il écrit lui aussi que Pilate est procurateur... Luc a donc accompli son travail de rédaction forcément après 41 et sans doute après 54. Cela est vraisemblable, puisque la conversion de Luc au christianisme date des années 50.
Enfin, Luc ne fait aucune allusion à la destruction du Temple. Le Temple n'était donc pas encore détruit lorsque son travail d'écriture s'est achevé. En fait, les Actes des Apôtres ne racontent aucun événement postérieur à 62. Ils ne racontent, ni la mort de Pierre, ni celle de Paul. Les actes se terminent par la mise en détention de Paul à Rome.
L’analyse des événements historiques des Actes des Apôtres date donc leur rédaction dans une fourchette allant de 41 à 62 et plus probablement entre la fin des années 50 et l'an 62.


Par ailleurs, les Actes des Apôtres contiennent des noms propres qui correspondent tous à des notables de la moitié du premier siècle. Des sources extérieures ont confirmé leur existence.
Les membres des familles sacerdotales de Jérusalem sont cités dans les Actes : « Avec Hanne, le souverain sacrificateur, Caïphe, Jean, Alexandre et tous ceux qui étaient de la race des principaux sacrificateurs » (Actes 4, 4). Ces noms propres des membres des familles sacerdotales sont connus par ailleurs par les écrits de Flavius Josèphe.
Le proconsul Sergius Paulus de l’île de Chypre (Actes 13, 7) a vu son existence confirmée par la découverte en 1887 à Rome d'une borne frontière. Nommé par l'empereur Claude (qui règne de 41 à 54), son nom est inscrit sur la borne à côté de ceux de 47 « curateurs des rives et du lit du Tibre » (curator riparum et alvei Tiberis).
Le proconsul d'Achaïe Gallion est amené à juger Paul (Actes 18, 12). On a retrouvé son nom sur une dalle trouvée à Delphes au XXe siècle. L'empereur Claude y évoque le proconsul d’Achaïe, Gallion, dans une inscription datée avec précision de 52.





Inscription découverte à Delphes, datée de 52 et citant Gallion.




Le gouverneur de Césarée, Félix (Actes 23, 24), son épouse Drusille (Actes 24, 24), et leur successeur deux ans plus tard, Porcius Festus (Actes 24, 27) sont cités par Luc. Flavius Josèphe témoigne de leur existence (Antiquités juives, XX, 12). Tacite confirme également d'une plume acerbe qu'ils sont contemporains de Claude : « Antonius Felix, donnant toute carrière à sa débauche et à sa cruauté, exerça le pouvoir d'un roi avec l'esprit d'un esclave. Il avait épousé Drusilla, petite-fille d'Antoine et de Cléopâtre, en sorte qu'il était gendre au second degré du même triumvir dont Claude était petit-fils. » (Tacite, Histoire, V, 9, 8).
Luc cite le roi Agrippa et Bérénice (Actes 25, 13). Il s'agit du roi Hérode Aggrippa II, qui était de 54 à 92 le souverain fantoche de la Judée sous tutelle romaine. Bérénice est sa sœur. Ils sont connus également par d'autres sources. En fait, Flavius Josèphe était l'ami du roi Aggrippa II et il l'a souvent cité dans ses ouvrages.


Si on compare ces textes au Coran, on peut être surpris de voir à quel point de Coran est pauvre en noms propres qui permettraient de savoir à quel moment il a été rédigé. Les trois seuls hommes cités dans le Coran font partie du cercle étroit de la Mecque. Il s'agit de Mohamed, cité quatre fois (Sourate 3, 144 ; S. 47, 2 ; S. 48, 29 ; S. 33, 40) ; de Zaïd, son fils adoptif dont il convoite l'épouse, cité une fois (S. 33, 37) ; et de l'un des ses oncles paternels, le chef de la Mecque qui s'oppose à lui, Abū Lahab, nommé une fois (S. 111, 1). Quand une sourate annonce la victoire des byzantins, aucun nom propre n'est cité, comme si l'auteur du texte avait oublié - ou jamais su - le nom des souverains des empires voisins de la théocratie de Mohamed : « Les grecs ont été vaincus sur la terre proche. Mais après cette défaite, ils vaincront dans quelques années. » (S. 30, 2-4). Mohamed pouvait-il ignorer le nom des souverains régnants des royaumes voisins qui étaient ses contemporains ? Les sources byzantines, grecques, nous donnent les informations manquantes. Le souverain perse Chosroes II a envahi l'Empire grec byzantin au début du VIIe siècle. En 615, il prend la ville de Jérusalem qui était alors possession byzantine : il la saccage. Chosroes II guerroie ensuite d’Antioche à Damas, toujours en terre grecque de 620 à 627. En 627, à la bataille de Ninive, l'avancée perse est arrêtée par l'empereur byzantin Héraclius. Chosroes II doit fuir, avant d'être assassiné par son fils Kubādh, en 628. Tous ces événements se sont produits pendant la vie de Mohamed qui a prêché de 610 jusqu'à son décès en 632. L'annonce de la victoire byzantine sur les Perses n'est donc pas une prophétie au sens propre, mais plutôt une évocation succincte de l'actualité du moment (S. 30, 2-4). Pour expliquer le manque de précision du Coran, l'interprétation musulmane dira que le Coran ne parle que de choses divines et ne donne pas d'informations que l'on puisse obtenir par d'autres moyens … Un nom musulman conclura plus logiquement que le Coran a été rédigé suffisamment tardivement pour que ces rédacteurs aient oublié ces précisions géopolitiques.


Dans les Actes des Apôtres, les noms des protagonistes, multiples et précis, authentifient l'ancienneté du témoignage de Luc. Leur contenu factuel permet de conclure que les Actes des Apôtres et l’Évangile de Luc ont été mis par écrit à la fin des années 50 ou au début des années 60, et probablement entre 60 et 62, moment où Luc est devenu un des assistants de Paul. Nous connaissons donc les débuts de l'histoire de l’Église par le récit des Actes des Apôtres écrit par Luc moins de 30 ans après les faits.
Luc n'est pas un témoin direct, puisqu'il s'est converti vers 50, mais il a soigneusement interrogé les témoins survivants (Luc 1, 3) pour écrire ses chroniques de la vie du Christ (son évangile) et celles de la naissance de l’Église (ses Actes des Apôtres).




9. 10 . La Pentecôte, le 24 mai 33.
La naissance du christianisme, juste après l'Ascension du Christ, est donc racontée par les Actes des Apôtres.
À la mort du Christ, ses disciples étaient une poignée d'hommes terrorisés. La Résurrection les a transformés, mais ils n'ont pas encore compris le sens spirituel de la Parole du Christ : les apôtres attendent toujours la restauration politique d'Israël. La valeur symbolique des paroles du Christ reste encore à comprendre ... Seul l'Esprit Saint va les conduire à la Vérité tout entière, comme l'avait promis le Christ (Jean 16, 13). Seul l'Esprit Saint va leur donner la force de se transformer en évangélisateurs intrépides, quoique désarmés.
Le jour de shavou’ot, de la Pentecôte, les Juifs commémorent le don de la Loi à Moïse. C'est ce jour-là, que l'Esprit-Saint va venir sur les disciples du Christ. L'Esprit-Saint va maintenant accomplir le rôle de Directeur - ou mieux de Conseiller - qu'avait assumé jusque là la Loi de Moïse.
L'Ancien Testament avait préparé à la venue de l'Esprit : « Voici venir des jours où je conclurai avec la maison d’Israël une alliance nouvelle ... Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l’écrirai sur leur cœur. Alors je serai leur Dieu et eux seront mon peuple. Ils n’auront plus à instruire chacun son prochain, chacun son frère, en disant : « Ayez la connaissance de Yahvé ! » Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands. » (Jérémie 31, 31-34).
Dieu va maintenant réaliser la promesse faite à Jérémie.





La Pentecôte (Duccio di Buoninsegna, 1308-1311 ;
musée dell'Opera del Duomo ; Sienne).




Le jour de shavou’ot se produit un événement invraisemblable. Les disciples sont réunis à Jérusalem autour de Marie, dans l'attente de ce que leur a annoncé le Christ dix jours auparavant, avant de disparaître à leurs yeux : « Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu, quand, tout à coup, vint du ciel un bruit tel que celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu'on eût dites de feu ; elles se partageaient, et il s'en posa une sur chacun d'eux. Tous furent alors remplis de l'Esprit Saint et commencèrent à parler en d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer.
Or, il y avait, demeurant à Jérusalem, des hommes dévots de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui se produisit, la multitude se rassembla et fut confondue : chacun les entendait parler en son propre idiome. Ils étaient stupéfaits, et, tout étonnés, ils disaient : « Ces hommes qui parlent, ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il alors que chacun de nous les entende dans son propre idiome maternel ? ...Tous nous entendons publier dans notre langue les merveilles de Dieu ! » Tous étaient stupéfaits et se disaient perplexes, l'un à l'autre : « Que peut bien être cela ? » D'autres encore disaient en se moquant : « Ils sont pleins de vin doux ! » » (Actes 2, 1-12).




Dès lors, le lien entre Dieu et les croyants devient individuel. Dieu va parler à chacun et entrer en relation directement avec tous. Les musulmans reprochent souvent aux chrétiens d'avoir besoin de l'intermédiaire de leurs prêtres pour entrer en communication avec Dieu. En fait, il s'agit d'une méconnaissance de la foi chrétienne. Par l'Esprit-Saint, les chrétiens entrent chacun intimement en contact avec Dieu. Les prêtres sont alors nécessaires pour aider au discernement et éviter les illusions spirituelles. Ils ont un rôle de modérateurs et non d'intermédiaires obligés entre Dieu et Ses fidèles.


Pour les chrétiens, l'Esprit-Saint est la Troisième Personne de la Trinité. Il est pleinement Dieu et reçoit même adoration et même gloire que le Père et le Fils. Ensemble, ils sont un seul Dieu et, séparément, Ils sont chacun pleinement Dieu. Sans l'Esprit-Saint, nul ne peut avoir l'intelligence de Dieu, ni comprendre la Parole du Christ.
Contrairement à ce que pourrait penser un non chrétien, l'Esprit-Saint n'est pas une invention du Nouveau testament. À la Création, l'Esprit planait sur les eaux (Genèse 1, 2). Quand Yahvé choisit d’apparaître à Abraham, celui-ci voit trois hommes (Genèse 18, 1-2). De même, selon l'Ancien Testament, l’Esprit est Celui qui inspire les prophètes et donne l’intelligence de Dieu (Isaïe 63,7-14 ; Psaume 51, 13 ; Livre de la Sagesse 1, 5-6).


La venue de l'Esprit-Saint va changer radicalement la vie des Apôtres. D'enfants pleins d’enthousiasme et sans sagesse, ils vont acquérir la faculté de saisir la Volonté de Dieu et de discerner ce qui est juste de ce qui est faux.
Paul va longuement parler de l’Esprit Saint dont la présence et l'action sont perceptibles par des manifestations sensibles : la joie, la paix, la douceur, la patience, la bonté, la fidélité dans la foi, l'intelligence de Dieu et la compréhension d'autrui. Quand un chrétien apprend à connaître le Christ, il se laisse toucher par sa bonté, il accepte d'être émerveillé par sa parole de libération, il se laisse renouveler par son pardon. Il goutte alors intérieurement les manifestations sensibles de l'Esprit-Saint : la paix, la joie et la douceur. Celles-ci laissent en lui la mémoire d'une expérience indicible et inoubliable qui sert de boussole au croyant. Là où reposent la paix, la joie et la force du Christ, là sera le chemin que choisira le disciple. Comment ne pas se détourner du goût amer du péché et de ces vaines joies, quand on a éprouvé la grâce de Dieu. Paul en témoigne : « Or je dis : laissez-vous mener par l’Esprit et vous ne risquerez pas de satisfaire la convoitise charnelle. Car la chair convoite contre l’Esprit et l’esprit contre la chair... Mais si l’Esprit vous anime, vous n’êtes pas sous la Loi. Or on sait bien tout ce que produit la chair : fornication, idolâtrie, haines, discordes, jalousie, emportements, disputes, dissensions ... ceux qui commettent ces fautes n’hériteront pas du Royaume de Dieu. Mais le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi : contre de telles choses il n’y a pas de loi.... Puisque l’Esprit est notre vie, que l’Esprit nous fasse aussi agir. » (Galates 5, 16-24).


Dans ses épîtres, Paul expliquera aux chrétiens comment différencier ce qui vient de l’Esprit de Dieu, de ce qui vient des illusions spirituelles. Les critères de discernement sont logiques et dans la suite de l'enseignement du Christ à ses Apôtres lors de la Cène. Le principal critère de discernement est d'être fidèle aux témoignages des Apôtres : « Lorsque viendra ... l'Esprit de Vérité, qui vient du Père, lui me rendra témoignage. Mais vous aussi, [les Apôtres] vous témoignerez, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement. » (Jean 15, 26-27).
À la suite du Christ, Paul affirme que chacun doit être subordonné au discernement des apôtres, en particulier dans l'exercice des charismes qui, par définitions, sont les manifestations sensibles de l'Esprit : « Or, vous êtes, vous, le corps du Christ, et membres chacun par sa part. Et ceux que Dieu a établis dans l’Église, sont premièrement les apôtres, deuxièmement les prophètes, troisièmement les docteurs... » (1 Corinthiens 12, 27-28).





Le Pape inspiré par l'Esprit-Saint, 
représenté sous forme de colombe qui lui parle à l'oreille 
( Les Riches Heures du duc de Berry, vers 1450 ; musée de Condé, Chantilly).




C'est à Ses fruits que le chrétien remarque le passage de l'Esprit-Saint. Cela demande l'éducation du discernement, mais cela est accessible à tout chrétien qui prie, qui se forme et écoute la parole de la Bible et l'enseignement de l’Église. Le discernement de l'Esprit-Saint sera la clé de voûte de la vie spirituelle des chrétiens affranchis de la Loi.
« N'éteignez pas l'Esprit ... mais vérifiez tout : ce qui est bon, retenez-le. » (1 Thessaloniciens 5, 19).




9. 11. L’histoire du Peuple Élu trouve son accomplissement dans le don de l'Esprit Saint.
La révélation des réalités divines s'est faite progressivement. Pour les chrétiens, cette révélation culmine avec la venue du Christ et s'achève avec le don de l'Esprit-Saint sur l’Église. Mais cette révélation progressive, sur des millénaires, a un sens profond. L’Ancien Testament n'est pas une révélation primitivement erronée ou un texte saint qui ne serait que partiellement inspiré. Cette révélation progressive racontée dans la Bible reproduit le cheminement de chaque homme et, à ce titre, elle est porteuse d'une vérité divine, même dans ses approximations historiques. Une fois de plus, la Bible n'est pas un livre de sciences ou d'histoire. La Bible est un texte saint. Elle dit la vérité sur Dieu et sur Ses relations avec les hommes. L'histoire du Peuple Élu peut et doit être lue en parallèle avec celle de chaque homme.


La révélation de Dieu a été progressive :
La première révélation est offerte à Abraham : Dieu est unique .
La seconde révélation fondamentale est donnée à Moïse : Dieu n'est pas esclavagiste. Ce n'est qu'après la libération de l'esclavage d’Égypte, que Moïse reçoit la Loi pour guider le peuple. L'homme libéré de l'esclavage a besoin de règles pour exercer sa liberté à bon escient.
Puis Dieu se révèle peu à peu par les prophètes : Il est Amour. Cet amour inattendu dans un monde si dur traverse l'Ancien Testament. Michée (Mi 6, 2-8), Sīrac (Sīrac 1, 12), Joël (Jo 2, 12-13), Osée (Os 2, 21-22), Isaïe (Is 66, 12-13), autant de prophètes qui annoncent un Dieu amour. « Tu es le Dieu des pardons, plein de pitié et de tendresse, lent à la colère et riche en bonté ! » (Néhémie 9, 17). Mais dans le même temps, les hommes racontent un Dieu des combats qui agit, s'il le faut, par la violence pour sauver son peuple et tirer vengeance des ennemis d'Israël.
La révélation de l'amour de Dieu culmine avec le Christ venu sauver les hommes de la mort et du péché, même si cela le conduit à la plus atroce des morts. Sa souffrance aurait bien été vaine si elle n'avait été qu'humaine. Mais par sa divinité, le Christ nous obtient le salut.
La dernière étape de la révélation s'accomplit avec la venue de l'Esprit-Saint. La vie dans le Royaume de Dieu - Royaume qui est présent parmi nous depuis que le Fils-Unique-Engendré s'est incarné - est enfin rendue accessible à tout homme par le don de l'Esprit.


Et l’histoire sainte de chacun de nous correspond de fait à l'Histoire Sainte du peuple hébreu.
Enfant, nous apprenons à discerner le bien du mal en nous soumettant à une loi. Cette loi n'est pas toujours divine, mais toujours indispensable pour vivre en société. À la suite de la révélation du Peuple élu, nous pouvons également apprendre à obéir aux Dix Commandements. Il s'agit de ne pas voler, de ne pas mentir, de ne pas être violent, d'honorer ses parents et d'adorer un Dieu Unique. L’acceptation de la Loi – d'une loi - est indispensable à la structuration psychique de l'être humain.
Mais, dans l'enfance, lors de notre apprentissage de la vie spirituelle, nous souscrivons également volontiers à l'hypothèse du Dieu des combats. Trop fragiles pour assumer seuls notre vie, nous recherchons dans la Toute puissance de Dieu une solution magique à nos problèmes. Nous Lui demandons des miracles, là où notre travail, notre courage ou notre persévérance pourraient trouver des solutions. Le Dieu des combats, avec son efficacité guerrière, reste le fantasme enfantin de ceux qui ignorent que la responsabilité de la terre leur a été laissée à la Création ou de ceux qui sont tout simplement trop jeunes, trop fragiles ou trop immatures pour en assumer la réalité. Cette étape est nécessaire et fait partie de la vie spirituelle de chacun. La Providence divine peut d'ailleurs agir matériellement dans le monde. Mais, le rôle essentiel de Dieu n'est probablement pas là. D'autant que l'observation du monde nous prouve chaque jour que Dieu ne fait pas de miracle pour s'opposer à l'exercice du libre-arbitre. En effet, combien souvent Dieu reste-t-Il silencieux quand l'homme se sert de sa liberté pour pécher.


Pour certains, être fidèle aux Dix Commandements et prier Dieu pour qu'Il règle nos soucis les plus lourds, sera la seule façon d’être croyant, d'être chrétien... et cela semble suffisant pour obtenir le salut. Le Christ l’a confirmé avec une petite précision cependant : il faut être bon pour les pauvres. Il n'y a pas d’adoration authentique du Dieu Unique sans amour du prochain (Mat 25, 31-46).


Enfin, les chrétiens peuvent également accéder à la plénitude de la vie dans l’Esprit-Saint. Et la grâce essentielle de Dieu semble bien être ce don de l'Esprit-Saint, bien davantage que l'octroi de biens matériels : « Si donc, méchants comme vous l'êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il le Saint-Esprit à ceux qui le lui demandent » (Luc 11, 13). Pour cela, il faut pour cela être prêt à suivre les impulsions de l'Esprit sans forcément savoir où cela nous mènera : « Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais, ni d'où il vient, ni où il va, ainsi en est-il de quiconque est né de l'Esprit. » (Jean 3, 8). Voilà la promesse faite dès sa vie publique par le Christ à ses disciples.


Il ne s'agit donc pas d'attendre de Dieu des biens matériels pour réussir et en particulier pour évangéliser. Le peuple chrétien des origines n'a ni argent, ni pouvoir, ni moyen de communication, ni armée... il a néanmoins grandi. Chacun de ses membres reçoit les dons de l'Esprit nécessaires au bien commun. Les hommes comme les femmes prophétisent (Actes 21, 9). Les païens convertis reçoivent l'Esprit, aussi bien que les juifs baptisés (Ac 10, 47-48).


Certains dons de l'Esprit sont à l'évidence surnaturels. La connaissance de l'avenir est l'un d'eux. « En ces jours-là, les prophètes descendirent de Jérusalem à Antioche. L'un d'eux nommé Agabus, se leva et, sous l'action de l'Esprit, se mit à annoncer qu'il y aurait une grande famine dans tout l'univers. C'est celle qui se produisit sous Claude. Les disciples décidèrent alors d'envoyer, chacun selon ses moyens, des secours aux frères de Judée. » (Ac 11, 27-29). Le prophète Agabus ne fait pas un tour de force pour impressionner les foules, mais son don spirituel permet la solidarité envers les plus nécessiteux.





Pierre ressuscite une jeune fille décédée (Actes 9, 36 ;
mosaïque du XIIe siècle ; chapelle Palatine de Palerme).




La lecture des cœurs est une autre de ces dons surnaturels qui impressionnent les païens. Le prophète révèle quelque chose de caché dans l'esprit d'une des personnes présentes, ce qui conduit à sa conversion (1 Co 14, 24-25). Plus près de nous, en France au XIXe siècle, Saint Jean Marie Vianney (1796-1859) le curé d'Ars, possédait ce charisme surprenant. Quand il confessait un pénitent, il ne savait plus faire la distinction entre ce que lui avait dit cette personne et ce que lui avait révélé l'Esprit-Saint. Il parlait alors spontanément de ce que son pénitent n'avait confié à personne, et pas même à lui en confession. Là encore, la conversion du pécheur était le premier fruit du passage de l'Esprit.


Mais le rôle le plus naturel et le plus simple des prophètes, relais de l'Esprit-Saint, est de parler devant l'assemblée pour encourager le peuple et expliquer la Parole de Dieu (Ac 15, 32). « Celui qui prophétise parle aux hommes, il édifie, exhorte, réconforte. » (1 Co 14, 3). Le rôle du prophète est de comprendre les mystères de Dieu, « révélation d'un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels, mais aujourd'hui manifesté » (Romains 16, 25) et de les expliquer à tous, y compris aux païens (Éphésiens 3, 5-6). Expliquer le sens des écritures est donc la grâce du prophète, que ce soit le prêtre en chaire ou le pasteur, la femme qui fait le catéchisme ou l'enfant qui explique sa foi. La prophétie n'est pas un charisme d'exception, mais c'est la manifestation ordinaire de Dieu au cœur de son Église par l'action de l'Esprit-Saint. Être prophète signifie que l'on dit la vérité et en particulier La Vérité divine.


Ces dons spirituels ne donnent aucune supériorité aux croyants qui les exercent. Ceux-ci ne sont pas propriétaires de la grâce qu'ils exercent : il s'agit d'un don ponctuel pour l'édification de l'assemblée (1 Corinthiens 12, 7). Ces dons de l'Esprit, même quand ils sont surnaturels, ne doivent donc pas susciter l'orgueil : « Quand j'aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j'aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. » (1 Corinthiens 13, 2). La charité est le don de l'Esprit qui prédomine sur tous les autres.
Par les dons de prophétie, d'enseignement, de foi, de charité fraternelle et de discernement, la parole du Christ s'est répandue, sans aucune force armée, sans pouvoir politique et sans aucune puissance financière.




9. 12. Qu'est devenue Marie ?
La Vierge Marie disparaît du Nouveau Testament dès le début des Actes des Apôtres. À la mort de son fils, elle avait à peu près 55 ans, si on suppose qu'elle avait environ 15 ans à la naissance du Christ. Lors de la Pentecôte, elle est avec les disciples au moment où ils reçoivent l'Esprit Saint. Elle fait partie de ceux qui sont restés à Jérusalem pour attendre le Paraclet (Ac 1, 14). C'est la dernière allusion du Nouveau Testament à Marie.


La Tradition chrétienne a suggéré qu'elle avait vécu à Éphèse où Jean l'aurait mise à l'abri. En 431, le texte du concile d’Éphèse signale que Marie et Jean séjournèrent à Éphèse. Il n'existe pas de preuve de ce séjour en dehors de ce texte tardif et de passages d'évangiles apocryphes. Le texte le plus ancien parlant de Marie est le Protévangile de Jacques ; il n'a été écrit qu'à la fin du IIe siècle. Il raconte la naissance et l'enfance de Marie. Le Pseudo évangile dit de Jean, qui raconte la vie de l'évangéliste Jean et de Marie à Éphèse, n'a été rédigé qu'au IVe siècle. Le décès de Marie y est raconté dans un texte rempli de fantastique. Au moment de mourir, Marie aurait été transportée d’Éphèse à Bethléem par l'Esprit-Saint. Venant de plusieurs continents où ils étaient en mission, les apôtres auraient été ramenés également par l'Esprit à Bethléem pour l'assister dans ses derniers instants. Ils auraient ensuite porté son corps jusqu'à Jérusalem pour l'enterrer à Gethsémani. Son corps aurait disparu mystérieusement trois jours après. Il s'agit d'un écrit tardif contenant trop de merveilleux pour être crédible. Cette histoire surnaturelle cache-t-elle néanmoins quelques informations exactes sur la fin de la Vierge Marie ? Une chapelle antique dédiée à la Vierge a été découverte à Éphèse, au XIXe siècle, par des religieux qui suivaient les révélations d'une mystique, Anne Catherine Emmerich (1774-1824). Cette religieuse allemande avait reçu des visions montant Marie au cours de ses dernières années à Éphèse.



Détail de la dormition de la Vierge Marie 
(abbaye de Solesmes, XVIe siècle).




Cependant, les fouilles archéologiques de Jérusalem ont montré que Marie était décédée quelques années après le Christ, probablement vers l'an 40, quand elle avait environ 60 ans. Cela explique que la dernière mention faite sur la Vierge Marie dans la Bible se trouve au début des Actes des Apôtres (Actes 1, 14). En effet, en 1972, les archéologues ont fouillé et restauré une minuscule chambre funéraire avec une banquette en marbre, au fond d'une crypte sous l’Église de Gethsémani au sommet du mont des Oliviers à Jérusalem. Aucun corps n'y a été retrouvé. Cette chambre funéraire a été datée de l'an 40*. Un texte antique du deuxième siècle, le Transitus Mariae, racontait l'enterrement de Marie à cet endroit, dans la vallée de Jehosaphat à Jérusalem.
Dès le IIe siècle, ce lieu est particulièrement vénéré par les chrétiens comme étant l'endroit où Marie a été enterrée. Il est alors à la charge de chrétiens d'origine juive. Un culte marial persista à cet endroit pendant des siècles et une église y fut bâtie en 614.


Les protestants pensent que Marie a été simplement enterrée. Catholiques et Orthodoxes croient qu'elle est montée au ciel avec son corps immaculé. C'est ce que les catholiques appellent l'Assomption de la Vierge Marie qu'ils fêtent le 15 août. Les orthodoxes parlent de la Dormition de la Vierge.



La tombe de Marie près du mont des oliviers.




Pour les archéologues, Marie est morte en 40. Elle avait entre 60 et 65 ans, puisqu'elle avait environ 15 ans la naissance du Christ en -7. Elle a été confiée à Jean l'Évangéliste par Jésus en croix en 33 et il n'est donc pas improbable que le terrain où elle a été enterrée à Gethsémani ait appartenu à Jean. En 40, Jean l’Évangéliste, fils d'une famille sacerdotale, vivait encore à Jérusalem, Marie était donc avec lui. Jean ne quitte Jérusalem qu'en 66, vingt-six ans après la mort de Marie, au moment où tous les chrétiens fuient Jérusalem avant la guerre entre les juifs et les romains. Jean vivra encore plus de 30 ans loin de la Terre Sainte.
Si la Vierge Marie a vécu à Éphèse quelques années, elle n'y est pas décédée.
En revanche, sa tombe vide existe toujours à Jérusalem.




* : La tombe de Marie à Gethsémani, B. Bagatti, les dossiers de l'archéologie, n°10, mai-juin 1975, p. 122-126.




9. 13. Pierre accueille les nouveaux convertis juifs et païens, les sacrements.


L'impression des non-chrétiens, et même parfois des chrétiens, est que l'on doit à Paul l'accès des non-juifs au christianisme. La réalité est différente.


La Pentecôte a eu lieu à Jérusalem, au milieu de juifs et de païens. Les premières conversions surviennent tout de suite et plusieurs milliers de juifs acceptent le baptême. « Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus Christ, pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint Esprit. » (Actes 2, 38). Dès le début de l’Église, l'initiation du nouveau croyant se fait en deux temps. D'abord le Baptême, au nom du Père, du Fils et de l'Esprit, au cours duquel le converti est plongé dans l'eau pour participer à la mort du Christ et à sa Résurrection. Ensuite, le nouveau baptisé reçoit l'Esprit Saint par l'imposition des mains. L'Église nommera Sacrement de Confirmation cette imposition des mains. Les orthodoxes l'administrent aux enfants en même temps que le Baptême, les catholiques attendent que le baptisé soit un jeune adulte.


Les nouveaux baptisés continuent à aller au Temple de Jérusalem pour prier et annoncer le Christ ressuscité, mais ils pratiquent la rupture du pain (l'Eucharistie) dans leurs maisons (Actes 2, 46). Il semble ne pas y avoir eu de période d'élaboration dans l'instauration de ces sacrements essentiels. Dès la Pentecôte, Baptême, Confirmation et Eucharistie sont offerts et reçus. Le rôle des apôtres, les futurs prêtres de l’Église, est essentiel. Ce sont eux qui baptisent au nom du Père, du Fils et de l'Esprit, imposent les mains pour la confirmation et prononcent les paroles de la consécration de l'Eucharistie.





Pierre et un apôtre baptisent 
( Les Riches Heures du duc de Berry, vers 1450 ; musée de Condé, Chantilly).




Pierre évangélise les juifs de Jérusalem, mais c'est lui en premier que Dieu va conduire à évangéliser les païens et encore lui qui recevra la confirmation que les lois de purification sont abolies. En effet, une nuit, Pierre reçoit une vision (Actes des Apôtres 10, 9). Il voit un linge empli d'aliments impurs - interdits par la Loi de Moïse - descendre vers lui, tandis qu'une voix divine l'invite à se nourrir. Il refuse ces aliments impurs, mais la Voix confirme que « Ce que Dieu a purifié, toi, ne le dis pas souillé. » (Ac 10, 16).
Pierre s'interroge sur le sens de cette vision quand des étrangers frappent à sa porte : ce sont les serviteurs du centurion romain Corneille. Informés par une motion de l'Esprit, ces païens savent qu'un certain Pierre est ici et qu'il peut leur parler du salut. Pierre comprend alors le sens de sa vision : il ne se souillera pas en rendant visite à Corneille (Ac 10, 17-23). À peine arrivé chez Corneille, Pierre est témoin d'une scène qui ressemble à la Pentecôte : l'Esprit Saint descend sur les membres de la famille du centurion dont aucun n'est circoncis (Ac 10, 44-48).
Mis devant l'évidence du don de Dieu offert à des païens, Pierre accepte de mettre de coté ses préjugés religieux. Il a reçu la leçon. Désormais, le Baptême et la Confirmation seront offerts à tous : « Alors Pierre prit la parole et dit : « Je constate que Dieu ne fait acception des personnes, mais qu'en toute nation celui qui le craint et pratique la justice Lui est agréable. » (Ac 10, 34). Et Pierre conclue ainsi sa visite chez Corneille : « Peut-on refuser l'eau du baptême à ceux qui ont reçu l'esprit Saint aussi bien que nous ? » Il ordonna de les baptiser au nom de Jésus Christ. » (Ac 10, 47-48).


Le Coran raconte le rêve de Pierre dans la Sourate dite de La Table servie : « Quand les Apôtres dirent : « O Jésus, fils de Marie, se peut-il que ton Seigneur fasse descendre du ciel sur nous un plateau servi ? » lui de dire : « Craignez Dieu si vous êtes croyants. ». Ils dirent : « Nous voulons en manger, et que nos cœurs se tranquillisent, et que nous sachions qu'en effet tu nous as dit vrai, et que nous en soyons témoins. « O Dieu, notre Seigneur, dit Jésus fils de Marie, fais descendre du ciel sur nous un plateau servi qui soit une fête pour nous, … ainsi qu'un signe de Toi. Et nourris-nous, tandis que Tu es le meilleur des nourrisseurs. » (Sourate 5, 112-114). Dans les Actes des Apôtres, Pierre comprenait, grâce à sa vision, que Dieu confirmait qu'aucune nourriture n'était plus interdite. L'islam qui récuse ce point, ne nie pas que Pierre ait eu une vision, mais il en transforme le sens en simple signe de Dieu. Dans le Coran, Allah nourrit miraculeusement les disciples du Christ, là où, dans la Bible, Yahvé les instruit et les libère des archaïsmes de la Loi.


Pierre va devoir s'expliquer à Jérusalem. Tout chef de l’Église qu'il est, ses décisions sont discernées par ses frères (Ac 11, 1-18). Le discernement de l'Esprit-Saint passe par la collégialité.




9. 14. Le christianisme n'appelle pas à la révolution : soumission fraternelle, égalité et amour mutuel.
En promouvant le pardon des offenses, le Christ a interdit à ses disciples de réussir par les moyens ordinaires de l'humanité : la violence et la vengeance. Tout leur ministère devra être ordonné par la bienveillance.
Le Christ a refusé la lutte armée et la révolution. Les chrétiens doivent donc se soumettre aux pouvoirs civils en place. Les chrétiens des premiers siècles n'exerçaient pas le pouvoir et ils ont accepté l'autorité des païens qui les gouvernaient. Dieu ayant accepté que ces pouvoirs existent, ils en deviennent légitimes : « Soyez soumis à cause du Seigneur à toute institution humaine : soit au roi, comme souverain, soit aux gouverneurs, comme envoyés par lui pour punir ceux qui font le mal et féliciter ceux qui font le bien. Car c'est la volonté de Dieu qu'en faisant le bien, vous fermiez la bouche à l'ignorance des insensés... Honorez tout le monde, aimez vos frères, craignez Dieu, honorez le roi. » (1 Pierre 2, 13-17). Cette soumission doit être acceptée sereinement « non seulement par crainte du châtiment, mais par motif de conscience » dit Paul (Romains 13, 5).
Il faut prier pour ceux qui incarnent l'autorité. Le Christ n'appelle pas à la révolution mais à la conversion individuelle qui permet la sanctification progressive des lois.
Ainsi, Paul écrit-il à Timothée : « Je recommande donc, avant tout, qu'on fasse des demandes, des prières, des actions de grâces pour tous les hommes, pour les rois et tous les dépositaires de l'autorité, afin que nous puissions mener une vie calme et paisible en toute piété et dignité. » (Tim 2, 1-2). Que l'autorité soit légitime ne signifie donc pas qu'elle soit sainte, mais le moyen de la réformer passe par des procédés pacifiques : on manifeste, on pétitionne... et on prie. Aucune action violente n'est légitime pour un disciple du Christ.





Denier d'argent frappé à l'effigie de Néron. Néron a régné de 54 à 68.




La soumission des chrétiens n'est pas qu'envers les autorités en place, elle est générale. Au sein de la famille, les enfants doivent obéir à leurs parents (Éphésiens 6, 1-4) et les femmes à leur mari: (1 Pi 3, 1-2). La soumission concerne chaque chrétien dans ses relations à son frère, son alter ego : « Que votre charité soit sans feinte,... que l'amour fraternel vous lie d'affection entre vous, chacun regardant les autres comme plus méritants » (Romains 12, 9-10). Par delà le respect fraternel, chacun doit obéir aux chefs de la communauté : « Obéissez à vos chefs [dans l’Église] et soyez leur dociles, car ils veillent sur vos âmes, comme devant en rendre compte ; afin qu'ils le fassent avec joie et non en gémissant, ce qui vous serait dommageable. Priez pour nous, car nous croyons avoir une bonne conscience, résolus que nous sommes à nous bien conduire en toutes choses. » (Hébreux 13, 17-18). Dans un autre domaine particulièrement contesté, les esclaves doivent également être soumis à leurs maîtres (1 Tim 6, 1-2 ; 1 Co 7, 22 ; Éph 6, 5-9 ; Col 3, 22). Les maîtres doivent, eux, se souvenir que leur « Maître est dans les cieux et devant lui, il n'y a d'exception pour personne » (Éphésiens 6, 9). Pour Dieu, tous les hommes sont égaux, maîtres et esclaves. Afin de réguler le désir de toute puissance des maîtres, il leur est d'ailleurs recommandé d' « accorder à leurs esclaves le juste et l'équitable, sachant que [eux] aussi, [ont] un Maître au ciel. » (Col. 4, 1).





Un esclave courbé retire les sandales d'un invité à un banquet (en bas à gauche). L'esclave romain
n'est pas considéré comme un homme : il est traité comme un objet. (Fresque de Pompéi, Ier siècle).




Paul reprend la sociologie de son époque, sans proposer de révolution : l'esclavage est légitime, puisqu'il existe. Mais il perd son contenu humiliant. L'égalité de chaque homme rend acceptable ce que le conseil de soumission pourrait avoir d'incompréhensible et d'insupportable. En effet, dès les débuts du christianisme, les esclaves, considérés comme des choses par les romains, accèdent aux sacrements et participent à la liturgie au coté des hommes libres : « Aussi bien est-ce en un seul Esprit que tous avons été baptisés en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres et tous nous avons été abreuvés d'un seul Esprit. » (1 Corinthiens 12, 13).





Agape (Catacombe de Sainte Pricilla à Rome). Hommes, femmes, esclaves et hommes
libres partagent l'eucharistie côte à côte dès les débuts du Christianisme.




De grands principes chrétiens sont affirmés avec force et ils sont totalement nouveaux :
- Désormais, tous les hommes sont égaux, … du moins en espérance et dans le cœur de Dieu : « Il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ. » (Galates 3, 28). Dans un empire où l'esclavage est généralisé et l'esclave réduit à l'état de chose, l'espérance vient d'être rendue aux plus humbles. Quant aux femmes, quoiqu'appelées à l'obéissance conjugale, elles deviennent les égales de leur époux.


- Désormais, tous les hommes sont libres … du moins spirituellement dans le Christ : « Celui qui est esclave lors de l'appel de dieu, devient l'affranchi du Seigneur » (1 Corinthiens 7, 22). La libération offerte par le Christ est spirituelle et l'esclave se sait désormais « enfant de Dieu » par son baptême, au même titre que son maître. 





Collier d'esclave romain portant inscrit : « Si je m'échappe, attrapez-moi et 
retournez-moi à mon maître Zonimus, vous recevrez une pièce d'or » 
(VIe siècle, musée archéologie de Rome). On mesure la distance entre
 l'idéal chrétien et la réalité sociologique des premiers siècles.






Comme cette libération est spirituelle, elle touche prioritairement les esclaves de la Loi. « C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. Donc, tenez bon et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage. C’est moi, Paul, qui vous le dis : si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien. De nouveau, je l’atteste à tout homme qui se fait circoncire : il est tenu à l’observance intégrale de la Loi. Vous avez rompu avec le Christ, vous qui cherchez la justice dans la Loi ; vous êtes déchus de la grâce. Car pour nous, c’est l’Esprit qui nous fait attendre de la foi les biens qu’espère la justice. En effet, dans le Christ Jésus, ni circoncision, ni incirconcision ne comptent, mais seulement la foi par la charité. » (Galates 5, 1-6).
- Désormais, chacun peut bénéficier de l'amour fraternel. Il sera le ciment de l’Église, selon la parole du Christ, et rendra supportable les tribulations du moment : « Je vous donne un commandement nouveau, vous aimer les uns les autres, comme je vous vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l'amour les uns pour les autres » (Jean 13, 34-35). Jean expliquera à quel point il n'y a pas de réelle foi chrétienne sans amour du prochain. « Aimons-nous les uns les autres, puisque l’amour est de Dieu et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est Amour » (1er Jean 4, 7-8).


La France qui a refusé que les racines chrétiennes de l'Europe soient signalées dans le préambule de la Constitution européenne, et qui est si fière de sa démocratie - qu'elle pense issue de l'esprit des Lumières et des « bienfaits » de la révolution française - devrait s’interroger sur les origines de sa devise qu'elle imagine laïque et universelle : « Liberté, égalité, fraternité ».
Car c'est bien par le ressort de l'amour fraternel – avec l’humilité et la maîtrise de soi qui lui sont associés – , par l'affirmation de l'égalité de tous et par la foi en la liberté spirituelle, que le christianisme s'est répandu dans toutes les couches de la société romaine, sans bruit, sans révolution, sans moyens de coercition.




9. 15. Paul, autobiographie.
On connaît Paul par ses propres écrits et par les Actes des Apôtres écrits par Luc.
Paul est né à Tarse, entre 5 et 10. Son père est juif et citoyen romain. Son nom juif est Saül, son nom romain Paul. Selon les Actes des apôtres, il est éduqué à Jérusalem par le maître pharisien Gamaliel. Il est donc un pharisien convaincu et bien formé intellectuellement. « Je suis Juif, né à Tarse en Cilicie ; mais j'ai été élevé dans cette ville-ci (Jérusalem), et instruit aux pieds de Gamaliel dans la connaissance exacte de la loi de nos pères, étant plein de zèle pour Dieu, comme vous l'êtes tous aujourd'hui. » lui fait dire Luc dans les Actes (Ac 22, 3).


Quand le diacre Étienne est lapidé en 36 à Jérusalem pour avoir annoncé la mort du Christ (Actes 7, 52), sa Résurrection et son Ascension à la droite de Dieu (Ac 7, 56), Saül approuve sa condamnation à mort. Saül ne participe pas à la lapidation d’Étienne, mais il veille sur les vêtements des hommes qui se sont mis à l'aise pour le lapider (Ac 7, 58). Puis, Saül part à Damas pour y persécuter l’Église naissante.


En chemin, de Jérusalem vers Damas, Saül reçoit une vision miraculeuse du Christ : il se convertit instantanément (Ac 9, 1-9). Nous sommes en 36.





La conversion de Paul (cathédrale di 
Monreale près de Palerme, XIIe siècle).




Le Christ lui révèle sa vocation : il est « Apôtre des païens » (Ac 22, 15). Rendu aveugle par sa vision, Saül se fait conduire à Damas. Un disciple de Damas, un certain Ananie, est prévenu lui-aussi par une vision du Christ. Malgré sa conversion miraculeuse et surnaturelle, Saül se plie au discernement de l’Église. Il reçoit la confirmation de l'enseignement des vérités chrétiennes de la bouche d'Ananie et celui-ci lui impose les mains et le baptise (Ac 9, 10-19). Alors seulement, Saül retrouve la vue.


Saül reste dans la région de Damas et se met tout de suite à prêcher la divinité du Christ : « Il passa quelques jours avec les disciples à Damas et aussitôt il se mit à prêcher Jésus dans les synagogues, proclamant qu'il est le Fils de Dieu » (Ac 9, 19-20). Certains juifs se convertissent tout de suite et Saül se voit menacé par les autres juifs restés fidèles à l'Ancienne Alliance. Se passe alors le rocambolesque épisode des murailles de Damas : Saül doit fuir la ville dont les portes sont closes pour la nuit, en se faisant descendre le long des murailles dans un panier (Ac 9, 25).


En 37, il retourne à Jérusalem. Mal accueilli par les chrétiens qui se méfient de lui et rejeté par les juifs qu'il a trahis, il y reste peu et part à Antioche avec Barnabé. Son œuvre missionnaire porte ses fruits à Antioche : « C'est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent le nom de « chrétiens » » (Ac 11, 26).
À partir de 40, Saül prend son nom romain de Paul.
Paul est chaste ; il a une vocation au célibat. Il manifeste sa préférence pour cet état mais n'en généralise pas la pratique. « Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi, mais chacun reçoit de Dieu son don particulier. » (1 Co 7, 7). Paul semble très heureux de cet état de célibataire, au point qu'il plaint même les hommes mariés : « Ceux-là connaîtront la tribulation dans leur chair, et moi, je voudrais vous l'épargner. » (1 Co 7, 28). Ce point de vue semble étrange aux gens mariés. Mais Paul témoigne à quel point Dieu donne à chacun la vocation qui le conduira au bonheur, même dans le célibat. Libre de toutes attaches, Paul rayonne dans tout le Moyen-Orient. Entre 47 et 51, il atteint l'Europe et évangélise Corinthe en Grèce.


À partir de 50, Paul commence à écrire aux communautés qu'il a fondées pour les aider à résoudre leurs problèmes. En 50, il écrit l'épître aux Thessaloniciens : c'est le plus ancien écrit du Nouveau Testament. Ses Épîtres sont des sommets théologiques mais, initialement, elles n'avaient pas vocation à être intégrées à la Bible. Du temps des douze Apôtres et tout au long du premier siècle, la Bible des chrétiens était toujours celle des juifs. Il s'agit de la Bible appelée la Septante depuis sa traduction en grec au IIe siècle avant J.-C. et que nous appelons de nos jours l'Ancien Testament. Au moment où Paul rédige ses lettres, le Nouveau Testament n'est pas écrit, ni même en projet. Paul s'adresse simplement aux communautés chrétiennes pour les aider à prendre des décisions conformes à la volonté du Christ.
Le Christ a donné un message universel dans une forme qui s'était affranchie des préjugés de son temps. Verbe de Dieu, il avait refusé de résumer sa Parole à un catalogue de consignes et s'était donné en exemple. Paul va permettre à la communauté chrétienne d'actualiser la Parole du Christ, c'est à dire de voir comment l'appliquer à son époque. Un exemple marquant porte sur le voile des femmes. Les Corinthiennes non voilées étaient les prostituées. En conseillant le voile aux chrétiennes de Corinthe, Paul leur dit seulement de ne pas s'habiller en prostituées (1 Co 11, 2-6). Conclure des lettres de Paul que les chrétiennes de tous les temps et de toutes les civilisations doivent se voiler est un contre-sens. Paul n'invente pas une « charī'a », une loi divine, il actualise la parole de Jésus à la ville de Corinthe du premier siècle. Penser le contraire serait totalement contraire aux convictions habituelles de Paul qui prêche la libération de la Loi de Moïse par la foi en Jésus Christ (Galates 5, 1).


En 52, Paul retourne à Jérusalem pour le concile apostolique qui permet aux païens convertis de ne pas à suivre la Loi. Les païens peuvent désormais être baptisés sans passer par la circoncision. En se rendant à Jérusalem, Paul prend le risque d'être arrêté et persécuté, mais il souhaite participer à ce concile essentiel. Veut-il l'influencer ? Sans doute. Néanmoins, il agit en collégialité : ses décisions théologiques ne sont pas que le fruit de ses convictions personnelles. Elles sont confirmées – discernées- par les sages de l’Église naissante. Pierre, Jacques, Barnabé et Paul, tous sont d'accord : les païens peuvent accéder au baptême sans être circoncis (Actes 15, 5-29). Les intuitions de l'Esprit Saint ne peuvent pas s'affranchir du discernement des Apôtres.
Paul sympathise avec Luc à la fin des années 50 et celui-ci devient son assistant au début des années 60.
En 58, Paul est arrêté à Jérusalem à l'instigation des juifs (Actes 21, 27-40). Les romains perçoivent parfaitement qu'on lui reproche une position doctrinale et non un crime de droit commun. Sa dignité de citoyen romain permet à Paul d'en appeler à l'empereur (Actes 22, 29). Sa comparution à Rome devient alors inévitable. Il reste deux ans prisonnier à Césarée (Actes 24, 22-12), avant que le procurateur Festus ne l'envoie à Rome par bateau (Actes 27, 1-8). En route, il fait naufrage à Malte et y reste prisonnier pendant tout l'hiver avant de pouvoir reprendre la mer (Actes 28, 1-10). Paul profite de son séjour forcé à Malte en 61 pour évangéliser.
Avant d'être jugé, Paul reste deux ans prisonnier à Rome, de 61 à 63. Il est en semi liberté dans un logement loué par ses soins, gardé par deux soldats romains. Il continue son œuvre d'évangélisation (Actes 28, 30-31). Il écrit alors ses dernières épîtres, celles aux Colossiens, aux Éphésiens et les deux lettres à Timothée.





Saint Paul remet les épîtres à Timothée 
(cathédrale di Monreale, Sicile, XIIe siècle).




Les informations que l'on a de la fin de sa vie sont moins précises. Certains pensent que le jugement romain lui a été favorable et qu'il a voyagé en Europe vers 64. Mais ces textes sont des écrits tardifs. Les épîtres de Paul et les Actes des Apôtres de Luc ne parlent pas de ce séjour en Europe.
En 64, Paul aurait été de nouveau fait prisonnier. Il serait mort martyr entre 64 et 68. Il n'y a aucune certitude sur la date de sa mort. La mort de Paul n'est évoquée par aucun texte du Nouveau Testament. À la fin du premier siècle, Clément, l’Évêque de Rome, nous apprend, en style imagé mais finalement peu précis que Paul a été martyrisé : « Sept fois enchaîné, exilé, lapidé, héraut du Christ en Occident et en Orient, [Paul] vient de recueillir la merveilleuse gloire de sa foi...C'est ainsi qu'il a quitté ce monde et qu'il est parvenu au Lieu-Saint. ».
Sa tombe, via Ostiensis, au delà des limites de la Rome antique du premier siècle, est préservée par les premiers chrétiens qui bâtissent au dessus un petit monument commémoratif : la Cella Memoriae. Constantin fait construire une basilique par dessus au IVe siècle, à laquelle succédera plus tard la Basilique Saint-Paul-hors-les-murs qui existe toujours de nos jours à Rome.
En 2005, sous le pontificat de Benoît XVI, les archéologues ont exploré la tombe vénérée depuis presque 2000 ans comme étant celle de Paul. Les ossements prélevés dans la tombe ont été datés dans une fourchette allant du premier au deuxième siècle. Il est donc possible que ce soient les ossements de Paul qui s'y trouvent.


Le 18 juillet 64, Rome brûle. Les chrétiens de Rome sont alors martyrisés (Tacite, « Annales », XV, 44). Les épîtres de Paul ne font aucune allusion, ni au martyr des chrétiens de Rome, ni à la mort de Pierre.
En 64, les épîtres de Paul sont déjà achevées.




9. 16. Paul et les femmes.
On critique fréquemment les Épîtres de Paul en raison de quelques versets sexistes (1 Corinthiens 11, 2-16, Éphésiens 5, 21-33). « Le chef de tout homme, c'est le Christ ; le chef de la femme, c'est l'homme. » (1 Co 11, 3). Les femmes, libérées par la prédication du Christ, auraient-elles pris une place excessive conduisant Paul à équilibrer leur rapport d'autorité avec les hommes ? Ces versets sont-ils réellement de Paul ? Cette sujétion féminine semble néanmoins devoir être remise dans son contexte, puisque ailleurs, Paul affirme l'égalité de tous : « Il n'y a ni Juif ni Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ. » (Gal 3, 28).
La Lettre de Paul aux Corinthiens suscite toujours la controverse. En effet, il y conseille aux femmes de se voiler : « Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion, à cause des anges » (1 Co 11, 11). Nous avons déjà vu pourquoi : les Corinthiennes non voilées étaient des prostituées. En fait, la femme doit être décente, mais l’expression de cette décence n'est pas institutionnalisée : « Que les femmes aient une tenue décente ; que leur parure, modeste et réservée, ne soit pas faite de cheveux tressés, d'or, de pierreries, de somptueuses toilettes, mais plutôt de bonnes œuvres, ainsi qu'il convient à des femmes qui font profession de piété. » (1 Tim 2, 9-10). Cela est exactement confirmé par Pierre (1 Pi 3, 3-4). De nos jours, le conseil de pudeur demeure. À chaque culture d'en déterminer l'expression.
Tout en préconisant le voile des femmes, Paul reconnaît que les femmes peuvent prophétiser dans les assemblées : « Tout homme qui prie ou prophétise le chef couvert fait affront à son chef. Toute femme qui prie ou prophétise le chef découvert fait affront à son chef, c'est exactement comme si elle était tondue » (1 Co 11, 4-5). Mais un autre verset attribué à Paul interdit aux femmes de prendre la parole dans les assemblées : « Je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni de faire la loi à l'homme. Qu'elle garde le silence ! » (Tim 2, 12). Paul tient donc des discours contradictoires dans ses épîtres. Des circonstances différentes peuvent-elles exprimer cette contradiction ? Est-ce réellement Paul qui a rédigé l'intégralité des épîtres qui lui sont attribuées ?


Face à ces contradictions, la seule vraie référence des chrétiens reste donc l’attitude du Christ envers les femmes. Le Christ en a fait les témoins de chaque grande étape de sa révélation, nous l'avons vu. La Parole et l'attitude du Christ sont universelles, les Épîtres de Paul, quant à elles, ont été écrites à des communautés particulières pour répondre à des besoins spécifiques. Le sexisme supposé de Paul n'a d'ailleurs pas engendré de discrimination envers les femmes dans les premières générations de l’Église. Les Lettres de Pline le Jeune écrites en 112 prouvent que des chrétiennes assumaient avec fidélité et courage des responsabilités au sein de leurs communautés : « J'ai cru d'autant plus nécessaire de soutirer la vérité à deux esclaves que l'on disait diaconesses, quitte à les soumettre à la torture. Je n'ai trouvé qu'une superstition déraisonnable et sans mesure. » (lettre 10, 96). De plus, Paul a été aidé par des femmes au cours de son ministère (Ac 16, 13) et il leur rend hommage (2 Tim 4, 19). Il faut donc remettre les versets réputés sexistes de Paul dans leur contexte, puisqu'ils rendent pas compte des réalités historiques du premier siècle de l’Église. Les lire littéralement est de toute façon impossible, tant ils contiennent de contradictions internes.


La conception que Paul a du mariage fait également polémique. Pour être objectif, il faut constater que les écrits de Paul sont souvent tronqués par ceux qui le critiquent. Paul affirme, en fait, que les droits et devoirs des époux chrétiens sont symétriques : « Que le mari s’acquitte de son devoir envers sa femme, et pareillement la femme envers son mari. Ce n'est pas la femme qui dispose de son corps, c'est son mari. De même, ce n'est pas le mari qui dispose de son corps, c'est sa femme. Ne vous refusez pas l’un à l’autre, si ce n’est d’un commun accord, pour un temps, afin de vaquer à la prière : et de nouveau soyez ensemble, de peur que votre incapacité à vous maîtriser ne donne à Satan l'occasion de vous tenter. » (1 Co 7, 3-5). Au sein de la vie conjugale, Paul le célibataire préconise une parfaite symétrie de droits.


Paul n'a pas de mépris pour le mariage. En effet, il se sert de l'image du mariage humain pour illustrer l'union mystique du Christ et de l’Église.
Le mariage humain, monogame et hétérosexuel, en devient définitivement sanctifié par cette comparaison. Néanmoins, là où on pourrait n'y voir que la sanctification du mariage, certains y verront la marque de la sujétion des femmes. En effet, Paul écrit : « Soyez soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ. Que les femmes le soient à leurs maris comme au Seigneur : en effet, le mari est chef de sa femme, comme le Christ est chef de l’Église, lui le sauveur du Corps ; or l’Église se soumet au Christ ; les femmes doivent donc, et de la même manière, se soumettre en tout à leur mari. Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église : il s'est livré pour elle, afin de la sanctifier en la purifiant, car il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni rien de tel, mais sainte et immaculée. De la même façon, les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propre corps. Aimer sa femme, c'est s'aimer soi-même. Car nul n'a jamais haï sa propre chair ; on la nourrit au contraire et on en prend soin. C'est justement ce que le Christ fait pour l’Église : ne sommes-nous pas les membres de son Corps ? Voici donc que l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et les deux ne ferons qu'une seule chair : ce mystère est de grande portée ; je veux dire qu'il s'applique au Christ et à l’Église. Bref, en ce qui vous concerne, que chacun aime sa femme comme soi-même, et que la femme révère son mari. » (Éph 5, 21-33). 





Suite à l'image reprise par Paul, l’Église a été personnifiée sous forme de figure féminine (ici en rouge) 
pendant toute l'histoire chrétienne. Les chrétiens sont les membres de l’Église, et, au sein de l'Église, 
ils communiquent avec le Christ, avec la même confiance et la même spontanéité qu'une épouse 
communique avec son époux. (Bible historiale de Guiard des Moulins, Paris, XIVe siècle ; BnF). 
L'Ancien Testament avait déjà annoncé que Dieu se ferait l'époux de son Peuple et ainsi s'était nommé Jésus.




Il ne s'agit nullement de prôner l'obéissance générale des femmes envers les hommes, mais, au sein d'un mariage monogame, hétérosexuel et indissoluble, d'appeler à l'obéissance la femme, image de l’Église, envers son mari, image du Christ. Par ailleurs, pourquoi ne pas remarquer que le devoir de la femme n'est pas plus exigent que celui du mari ? En effet, si la femme est appelée à l'obéissance, son mari doit se tenir prêt à donner sa vie pour elle. Car c'est bien à cela que l'homme marié est appelé : il doit « aimer sa femme comme le Christ a aimé l’Église : il s'est livré pour elle ». La femme doit donc obéir à un homme qui l'aime suffisamment pour être prêt à se sacrifier pour elle.
Il est exact cependant que l'obéissance se pratique au quotidien alors que le don de sa vie reste exceptionnel... Aux hommes de savoir être attentifs aux conseils de leur épouse, prophète du quotidien. À eux de savoir exercer leur autorité en « bon pasteur » et non en « mercenaire », selon les critères définis pour les prêtres dans leur propre rapport d'autorité avec l’Église.




9. 17. Les faux prophètes, les faux docteurs.
Rapidement, les chrétiens sont confrontés à de faux docteurs et à de faux prophètes qui enseignent des erreurs théologiques. Paul va donc définir les critères pour les identifier. Ces critères sont d'abord d'ordre théologique.
La non fidélité à l'enseignement des Apôtres est l’élément essentiel pour reconnaître les faux docteurs (2 Thes 2, 14-15). « Or, nous vous prescrivons, frères, au nom du Seigneur Jésus-Christ, de vous tenir à distance de tout frère qui mène une vie désordonnée et ne se conforme pas à la tradition que vous avez reçue de nous. » (2 Thes 3, 6).
Nier la divinité du Christ prouve également que l'on n'est pas inspiré de l'Esprit Saint, donc de Dieu : « Personne, parlant avec l’Esprit de Dieu, ne dit : « Anathème à Jésus, et nul ne peut dire : « Jésus est Seigneur, s’il n’est avec l’Esprit Saint. » (1 Co 12, 3). Voilà les deux critères théologiques fondamentaux de discernement d'un vrai prophète : la fidélité à la parole des apôtres et la reconnaissance de la divinité du Christ au sein de la Trinité.
À l'opposé, bien plus tard, Mohamed affirmera ne rien savoir de l'Esprit-Saint : « Ils te questionnent sur l’Esprit. Réponds-leur : l’Esprit est du [seul] ressort de mon Seigneur ; il ne vous est donné que peu de science » (Sourate 17, 85 ; trad. J. Chabbi). Avec le refus de croire en la divinité du Christ (Sourate 4, 171), la méconnaissance de l'Esprit qui caractérise Mohamed, forme un tout cohérent aux yeux des chrétiens. Selon le discernement de Paul, ces deux versets coraniques permettent de récuser que Mohamed soit porteur d'une vérité divine.


Tout au long de son ministère, Paul expliquera la figure singulière du Christ, Fils de Dieu et Seigneur, donc Dieu Lui-même. Paul, le théologien développe ce point central de la foi chrétienne : « Car dans le Christ habite corporellement toute la plénitude de la Divinité. » (Colossiens 2, 9).
Le Fils est co-créateur : « Dieu… nous a parlé par un Fils, qu'Il a établi héritier de toutes choses, par qui Il a fait les mondes. Resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance, lui qui soutient l'univers pas sa parole puissante, ayant accompli la purification des péchés, s'est assis à la droite de la Majesté dans les hauteurs. ». Le Fils domine la création et toutes les créatures : « Tout lui est soumis » explique la lettre aux Hébreux (2, 8), tandis que le Père « dit à son Fils : « Ton trône, Ô Dieu, subsiste dans les siècles des siècles. » (Hébreux 1, 8).
« Jésus-Christ, lui de condition divine, ne retient pas jalousement le rang qu'il l'égalait à Dieu, mais il s'est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, … il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort et à la mort sur une croix. » (Philippiens 2, 6-8). Tout est dit : le Christ est Dieu, le Christ est homme et il est mort en croix. Cette foi en la divinité du Christ et la foi en la rédemption acquise par la croix est une condition du salut : « Si tu affirmes de ta bouche que Jésus est Seigneur, si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, alors tu seras sauvé » (Romains 10, 9).


Reconnaître l'autorité des 12 Apôtres et affirmer la divinité du Christ sont donc les deux critères par excellence pour identifier les vrais docteurs et, par opposition, reconnaître les faux. Mais, selon Paul, des critères moins théologiques sont également pertinents.
L’appât du gain désigne le faux docteur (2 Thes 3, 8). « Portrait du faux docteur : « Quant à ceux qui veulent amasser des richesses, ils tombent dans la tentation, dans de multiples désirs insensés et pernicieux qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. Car la racine de tous les maux, c'est l'amour de l'argent. » (1 Tim 6, 7-10).
Ensuite, la violence signale le faux prophète en opposition au bon serviteur : « Or le serviteur du Seigneur ne doit pas être querelleur, mais accueillant à tous, capable d’instruire, patient dans l'épreuve ; c'est avec douceur qu'il doit reprendre les opposants, en songeant que Dieu, peut-être, leur donnera de se convertir et de connaître la vérité. » (2 Tim 2, 24-25).
Finalement, ceux qui préconisent le retour à la Loi et aux interdits alimentaires se désignent comme faux prophètes (Tite 1, 10-16), « car tout ce que Dieu a créé est bon et aucun aliment n'est à proscrire ; si on le prend avec action de grâces, la parole de Dieu et la prière le sanctifient. » (1 Tim 4, 1-4).


Si on applique au prophète de l'islam les critères chrétiens pour reconnaître un vrai envoyé de Dieu, on remarque qu'à la suite du Christ, Paul a donné tous les critères qui permettent de récuser Mohamed. Non seulement, Mohamed nie la divinité du Christ et ignore tout de la révélation du Christ sur la Trinité qui est Père, Fils et Esprit, mais il ne remplit aucun des critères moraux signalant le vrai prophète. Par sa prédication, Mohamed s'est enrichi personnellement (S. 8, 1 ; S. 58, 12-13) ; il a triomphé par la violence (S. 8, 5) ; il a attendu la conversion des peuples de la victoire militaire donnée par Allah (S. 110, 1-2) et il a restauré les interdits alimentaires de la Loi (S. 5, 3).





Mohamed représenté recevant une révélation au moment d'une bataille...
(manuscrit ottoman, XVIe siècle ; musée de Topkapi).




Pour les chrétiens, Mohamed ne peut donc être un authentique prophète, d'autant que Paul, dans des versets d'une puissance prophétique exceptionnelle, a prévenu : « Je m’étonne que si vite vous abandonniez Celui qui vous a appelés par la grâce du Christ, pour passer à un Évangile différent, qui n’est rien d’autre que ceci : il y a des gens en train de jeter le trouble parmi vous et qui veulent bouleverser l’Évangile du Christ. Eh bien ! Si nous-mêmes, si un ange venu du ciel vous annonçait un Évangile différent de celui que nous avons prêché, qu’il soit anathème ! Nous l’avons déjà dit, et aujourd’hui je le répète : si quelqu’un vous annonce un Évangile différent de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ! » (Galates 1, 6-9). Même la possibilité que Mohamed ait été renseigné par un ange, ne suffit pas pour authentifier sa révélation. Le contenu du Coran étant en contradiction avec les Évangiles, Mohamed, même inspiré par un ange, en devient anathème aux yeux des chrétiens. Selon Paul, l'islam est une hérésie avant même d'avoir existé. Face à la fermeté des prophéties de Paul, mises par écrit six siècles avant l'existence de Mohamed, il est donc compréhensible que les musulmans lui soient particulièrement hostiles.
Les musulmans ont d'ailleurs une autre raison de critiquer Paul. On a vu que, selon eux, la vérité est dans le Coran. Les musulmans pensent donc sincèrement que le Coran peut leur apprendre la vérité sur ce qui s'est réellement passé lors de la vie du Christ, et cela bien mieux que les écrits de ses contemporains, que ce soient ceux de Paul ou ceux des Évangélistes. Cela peut sembler irrationnel aux non-musulmans, mais il s'agit de la logique habituelle de l'islam. Ainsi le Coran fait-il parler le Christ six siècles après sa mort et les musulmans sont convaincus que Jésus a réellement parlé ainsi : « Quand Allah dira : « O Jésus fils de Marie est-ce toi qui as dit aux gens : « Prenez-moi, ainsi que ma mère, pour deux divinités en dehors de Dieu ? » Il dira : « … Je ne leur ai dit que ce que Tu m’avais commandé, à savoir : « Adorez Dieu, mon Seigneur tout comme votre Seigneur ». Et Je suis resté témoin sur eux aussi longtemps que j'ai demeuré parmi eux. Puis quand Tu m'as achevé, c'est Toi qui es resté leur surveillant. » (S. 5, 116-117). Selon ces versets, Jésus n'aurait donc jamais proclamé sa divinité et cette hérésie ne serait née qu'après qu'il eut été « achevé », c'est à dire après sa mort. Les musulmans vont donc refuser de voir que les Évangiles proclament la divinité de Jésus et que le Christ, Verbe de Dieu, a transgressé, donc aboli, la Loi pendant sa vie publique. Ils imagineront que Paul est le responsable de ces supposées hérésies. Que Paul n'ait pas inventé ces concepts mais qu'il les ait seulement théorisés, après leur introduction par le Christ, n'est ni compris ni accepté par les musulmans.


Foi dans la Divinité du Christ, dans son Incarnation et sa Résurrection, connaissance de l'Esprit, acceptation de l'accomplissement de la Loi, désintérêt financier, non violence, Paul donne tous les critères qui séparent les vrais prophètes des faux. Paul pose donc avec assurance les bases théologiques qui permettent d'affirmer de façon argumentée que le christianisme et l'islam sont deux religions totalement différentes et non la simple réforme l'une de l'autre. Quant à Mohamed, sa prédication et lui-même sont « anathèmes » au regard des Évangiles et des Épîtres (Galates 1, 9).




9. 18. Géopolitique et auteurs romains au premier siècle.
Philon d’Alexandrie est un philosophe et historien juif né en -20 et décédé en 45. Il est donc un contemporain du Christ. Il écrit une histoire du monde où il tente d'expliquer aux romains la pertinence de la religion juive. Philon veut leur faire comprendre la supériorité de la foi sur la philosophie. Il défend l'idée que le jeûne a des vertus spirituelles et qu'il n'est pas une mortification stérile. Ignorance ou désintérêt, il ne fait aucune allusion au Christ. Peut-être simplement n'en avait-il jamais entendu parler, lui qui ne vivait pas en Terre Sainte, mais en Égypte, à Alexandrie.


En 36, Pilate est démis de ses fonctions. Il quitte la Terre sainte et l'on perd sa trace.
En 37, Tibère décède, Caligula accède au pouvoir.





Caligula (marbre du Louvre).




En 41, l'empereur Claude remplace Caligula à Rome. 





L'empereur Claude, sculpté en Jupiter
(marbre romain vers 50).


Claude nomme roi de Judée Hérode Agrippa Ier, un petit fils d’Hérode le grand. Le royaume d'Hérode englobe les ethnarchies et les tétrarchies des fils d'Hérode le Grand. Il demeure sous contrôle romain, mais il s'agit du dernier état juif constitué avant une éclipse de presque 2000 ans. Hérode Agrippa Ier fait modifier le tracé des remparts de Jérusalem au début des années 40 : le Golgotha où a été crucifié le Christ, se trouve désormais à l'intérieur des remparts de la ville sainte. À sa mort en 54, son fils Hérode Agrippa II devient un roi fantoche. Les romains exercent le pouvoir sans son soutien. Ce sont Hérode Agrippa II et sa sœur Bérénice qui sont évoqués dans les Actes des Apôtres de Luc (Actes 25, 13).





Maquette de Jérusalem au premier siècle. La ville contemporaine de Jésus est entourée du premier cercle de remparts (pastille bleue).
L'esplanade du Temple est marquée d'une pastille rouge. La seconde ligne de remparts (pastille verte) a été construite par Hérode
Agrippa à partir de 40. Le Golgotha est identifié par le polygone noir juste en dehors de la première ligne de remparts. 
(photographie de la maquette du musée de la citadelle de David à Jérusalem).




Entre 49 et 50, les juifs se rebellent à Rome et sont chassés de la ville. Quelques dizaines d'années après, l'historien Suétone (69-125) raconte cette révolte juive : « Comme les juifs se soulevaient continuellement à l'instigation de Chrestus, [l'empereur Claude] les chassa de Rome. » (Suétone, Vie des Douze Césars, Claude, XXV). Le mot Chrestus a-t-il été écrit à la place de celui de « Christus », pour Christ en latin ? Il y a alors un contresens dans cette phrase de Suétone. Il semble bien que Suétone ignore la doctrine pacifique du Christ. Ce sont donc vraisemblablement des juifs non chrétiens qui se sont révoltés. D'autant que les Actes des Apôtres confirment que les juifs ont été chassés de Rome sous Claude, « à la suite d'un édit de Claude qui ordonnait à tous les juifs de s'éloigner de Rome. » (Act, 18, 2). La seule chose que l'on puisse déduire avec certitude de cette phrase ambiguë de Suétone, c'est que le Christ était suffisamment connu à Rome la fin du premier siècle, quand Suétone écrit, pour être présenté comme un chef emblématique du judaïsme.
En 54, l'empereur Claude décède, Néron lui succède.


Entre 64-65, Pétrone, le génie littéraire et ami de l'empereur Néron, écrit le Satiricon. Il s'agit d'une satire païenne et assez crue, mais des éléments de la foi chrétienne y ont été identifiés. Le Professeur Ramelli de l'université de Milan a en effet repéré dans le Satiricon des éléments étrangers à la culture romaine. Il pense qu'ils ont été inspirés par le christianisme et qu'ils y ont été introduits par dérision. Un coq chante pour annoncer un funeste événement, rappelant le reniement de Pierre, alors qu'habituellement le coq était bénéfique chez les romains. Trimalcion demande une ampoule de nard pour préparer sa sépulture, comme Marie de Bethanie l'a fait avec le Christ. Eumolpe promet son héritage à qui mangerait sa chair, ce qui pourrait être une allusion à l'Eucharistie*.
En 93, Flavius Josèphe, nous l'avons déjà vu, parle du Christ pour signaler qu'il est considéré comme le Messie par ses disciples. Flavius Josèphe raconte qu'il a été condamné à mort par crucifixion et exécuté sous Pilate. Il signale que ses disciples le disent ressuscité au troisième jour (Antiquités juives, XVIII, 63-64).
Tacite est historien et sénateur romain. Il naît en 58 et décède en 122. Ses écrits datent donc de moins d'un siècle après les faits qui nous intéressent. Tacite raconte l'histoire de Rome et nous donne d'intéressantes informations sur les persécutions contre les chrétiens du premier siècle. Nous y reviendrons.


Buste de Tacite.






Les allusions au Christ dans la littérature romaine sont donc ténues, mais néanmoins réelles. Mais d'autres témoignages du premier siècle existent.... les lettres de Paul naturellement, mais également les quatre Évangiles.




* : Jésus, p. 487, Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.




9. 19. En 62 débute la mise par écrit des Évangiles.
Les originaux des Évangiles, écrits sur des supports fragiles, probablement des papyrus, ont disparu. Il n'existe plus que des copies de copies.
Le fragment des Évangiles le plus ancien parvenu jusqu'à nous, dont la datation et l'identification sont absolument certaines, est un extrait de l'Évangile de Jean retrouvé en Égypte. Il s'agit du papyrus P. Rylands GK. 457, conservé à la John Rylands Library de Manchester : il a été écrit entre 110 et 120.
Les milliers d'autres fragments antiques nous sont parvenus datés des IIe au IVe siècles, mais aucun Évangile entier copié avant le IVe siècle ne nous est parvenu.
Les Bibles chrétiennes complètes, rassemblant donc l'Ancien et le Nouveau Testament, datent du IVe siècle. Il s'agit du Codex Sinaïticus, gardé à la British Library de Londres et du Codex Vaticanus, conservé à la Bibliothèque vaticane.
Du siècle suivant, donc du Ve siècle, seuls Le Codex Alexandrinus et le Codex Bezae ont été conservés.





Codex Vaticanus ((ici Matthieu 6, 4-32) plus ancien 
exemplaire de la Bible en entier daté de 340 (musée du Vatican).




À la mort du Christ, la Bible des chrétiens est toujours la Bible juive, celle qui est appelée de nos jours Ancien Testament. Paul écrit ses Épîtres entre 40 et 63, mais personne n'a alors le projet de compléter la Bible : le Nouveau Testament n'existe pas. C'est un événement particulier qui va motiver sa rédaction.
En 62, le chef de l’Église de Jérusalem est lapidé. Il s'agit de Jacques le Juste. Flavius Josèphe raconte que le Grand Prêtre Hanne II profite de l'absence du procurateur romain pour décider de sa condamnation à mort (Antiquités juives, XX, 197-203). La succession de Jacques est ouverte et c'est son frère Siméon qui est choisi. Il reste à la tête de l’Église de Jérusalem de longues années et mourra centenaire.


Thébutis, un chrétien d'origine juive, est vexé de n'avoir pas été choisi pour prendre la tête de l’Église de Jérusalem*. Il fait sécession. Il est très attaché à la Loi de Moïse et a été choqué de la décision du concile de Jérusalem qui a donné aux païens en 52, accès au baptême sans passer par la circoncision. À partir de 62, avec la succession de Jacques, Thébutis commence à répandre une autre conception du christianisme : Jésus n'est pas Dieu, il est né de ses parents « normalement ». Il aurait reçu l'Esprit de Dieu au Baptême de Jean et l'aurait perdu sur la croix avant de mourir. Thébutis crée le mouvement des ébionites qui subsistera quelques siècles. Ce n'est que par les écrits des Pères de l’Église que le courant ébionite est connu. Aucun écrit originel de leurs mains ne nous est parvenu. Au deuxième siècle, Saint Irénée décrira leur croyance fondée sur la négation de la divinité du Christ. Jésus étant mort en croix, Thébutis considère que cela interdit qu'il soit Dieu.


En 62, Thébutis crée donc le trouble dans la communauté chrétienne de Jérusalem. Pour contrer cette opposition doctrinale, le besoin apparaît de raconter la vie de Jésus. Le Christ est décédé depuis 30 ans, la fin du monde n'est manifestement pas pour tout de suite. On commence à préparer le futur. Les derniers témoins survivants sont interrogés. Il s'agit de collecter les paroles du Christ, telles que les témoins directs se les rappellent. Trois Évangiles sont alors rédigés, les trois Synoptiques, dits de Matthieu, de Marc et de Luc. Ils ont une trame commune et peuvent être lus en parallèle, d’où leur nom de synoptique qui signifie parallèle. Y-a-t-il eu un texte plus ancien qui leur a servi de source commune ? Cela reste une hypothèse vraisemblable. Les auteurs des trois Évangiles synoptiques ont tous les trois choisi de classer la vie publique du Christ par thèmes et non par ordre chronologique. La vie publique du Christ ne semble durer qu'une seule année. Quant au quatrième Évangile, celui de Jean, il s'agit d'un écrit original qui respecte scrupuleusement la chronologie de la vie publique de Jésus : il sera rédigé un peu plus tard.





Les quatre évangélistes (Bas-relief médiéval du Mont-Saint Michel).




La rédaction des Synoptiques commence donc après 60. Elle s'achève avant 70. En effet, le Christ a prophétisé la destruction du Temple de Jérusalem au cours de sa vie et les Évangiles rapportent cette prédiction (Mat 24, 1-2 ; Marc 13, 1-4 ; Luc 21, 5-7). Or, aucun des Synoptiques ne parle de la réalisation de cette prophétie qui a eu a eu lieu en 70, quand les romains ont ravagé Jérusalem et détruit le Temple. Pareil cataclysme aurait dû laisser une trace dans les Évangiles. Leur rédaction était donc terminée en 70. De plus, ces Évangiles parlent des taxes versées au Temple comme étant d'actualité : l' « Obole au Temple » (Luc 21, 1 ; Marc 21, 41) et les « didrachmes annuels » (Mat 17, 24-27). Ces impôts ont disparu avec la destruction du Temple. Si les Évangiles avaient été écrits après 70, ses taxes n'auraient pas été présentées comme étant toujours perçues.




* : Jésus, p 453, Jean-Christian Petitfils, Fayard, 2011.




9. 20. Les synoptiques : Matthieu, Marc et Luc, sont écrits entre 62 et 69 au plus tard.
Les trois Évangiles synoptiques, ceux de Matthieu de Marc et de Luc, ont effectivement une trame commune : les paroles du Christ sont ordonnées par thèmes. Leur différence tient de leur adaptation aux publics spécifiques pour lesquels ils ont été rédigés.


En 62, l'Évangile de Matthieu est écrit en hébreu à l’intention aux Juifs de Jérusalem. Il reprend dans l'Ancien Testament tout ce qui confirme que Jésus est le Messie. Selon la tradition chrétienne, Matthieu est le collecteur d’impôts choisi par le Christ pour être Apôtre (Mat 9, 9). Mais il est possible que ce soit un autre Matthieu qui ait écrit l’évangile éponyme. L’apôtre Matthieu est-il simplement l'auteur de la fameuse source commune aux trois synoptiques ? C'est possible, mais rien ne le prouve. En tout état de cause, quel que soit son auteur, un détail permet de dater la rédaction de cet évangile à une date antérieure à 70. Matthieu raconte que, pris de remords, Judas rend l'argent de sa trahison aux grands prêtres. Ils se servent de cet argent impur pour acheter un champ destiné à enterrer les étrangers (Mat 27, 7). Ce « champ du potier » va être, selon les propos de l’évangéliste, « appelé champ du sang, jusqu'à ce jour. » (Mat 27, 8). De quel « jour » parle le texte ? Forcement du jour contemporain au travail d'écriture de Matthieu. Or, Jérusalem sera ravagée par les romains et sa population décimée en 70. Le fameux « jour » dont parle Matthieu se situe forcement avant l'an 70 : après, il ne restait personne pour se souvenir d'un lieu de toute façon disparu*.


Marc, l'auteur du deuxième Évangile synoptique, est un disciple de Pierre. Il rédige son Évangile pour les romains. Marc apparaît dans les Actes des Apôtres quand Luc signale que Pierre « se rendit à la maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc » (Actes 12, 12), pour y trouver refuge après s'être évadé par miracle de la prison d'Hérode Antipas. Hérode décède en 39. Marc était donc déjà chrétien en 39. L’apôtre Pierre est un témoin direct de la vie du Christ, mais il est très certainement analphabète. Marc raconte donc les souvenirs de Pierre à sa place. On perçoit la présence de Pierre dans les détails du récit de Marc. Dans le récit du miracle de la tempête apaisée, Marc est le seul à donner un petit détail : « Jésus était à la poupe, dormant sur un cousin » (Marc 4, 38). Marc ne raconte pas que les faits bruts comme les autres évangélistes, il donne de petites précisions, a priori sans intérêt, mais que seul un témoin direct peut connaître. Plus émouvant encore, la personnalité de Pierre transparaît au travers des détails de l'Évangile de Marc. Marc est le seul à signaler que Pierre, plutôt que de garder le silence, raconte la première chose qui lui passe par la tête lors de la Transfiguration du Christ parce : « qu'il ne savait que répondre » (Marc 9, 6). Autre détail, Marc est le seul à signaler qu'il a fallu du courage à Joseph d'Arimathie pour réclamer le corps de Jésus à Pilate (Marc 15, 43). Que cette précision soit donnée uniquement par celui qui raconte les souvenirs de Pierre est lourd de sens. Pierre garde toujours le souvenir de sa trahison. Joseph d'Arimathie a fait preuve du courage qui lui a défaut.
Marc a suivi Pierre à Rome en 58. Paul parle de lui dans des épîtres tardives (1 Colossiens 4, 10 ; 2 Timothée 4,11 ; Philémon 1, 24) au moment où il est lui-même prisonnier à Rome. Marc vit donc à Rome quand il écrit son Évangile et il pense aux païens de Rome, des gens qui ne connaissent pas l'Ancien Testament. Son Évangile est donc le plus accessible pour quelqu'un qui ne connaît pas la Bible. Il se termine avec l'apparition des anges aux femmes qui fuient devant le tombeau vide (Marc 16, 8). Le dernier chapitre qui résume la Résurrection et l’Ascension du Christ (à partir de Marc 16, 9) n'est pas de Marc. Son contenu le date au plus tôt de la fin du IIe siècle. Il contient un passage ésotérique qui affirme que les disciples peuvent saisir des serpents sans souffrir de leurs morsures (Marc 16, 18). Ce passage est similaire aux contenus des chapitres 42 et 43 de l'évangile arabe de l'enfance qui a été écrit au IIe siècle. C'est le seul passage des Évangiles qui soit apocryphe. Les Bibles les plus anciennes conservées, le Codex Sinaïticus (IVe siècle) et le Codex Bezae Cantabrigensis (Ve siècle), ne le contiennent pas. Mieux, dans le Codex Vaticanus (IVe siècle), un espace a été laissé vide à sa fin, avec juste la place pour le copier, mais cela n'a finalement pas été fait ! Ce chapitre existait donc, mais a été récusé au IVe siècle. L'affirmation qu'un chrétien peut avoir des conduites dangereuses (prendre des serpent à mains nues) et que Dieu viendra faire un miracle pour le protéger de sa sottise ou de son irresponsabilité est totalement en contradiction avec la théologie chrétienne. Tenter Dieu – exiger de Lui un miracle pour compenser nos erreurs - est un péché, et non une pratique chrétienne. Un disciple ne saurait donc prendre un serpent à mains nues juste pour démonter – ou tester - la Toute puissance de Dieu.
En 2012, des feuillets de l’Évangile de Marc ont été retrouvés dans le cartonnage d'une momie. Il a été daté de 90. Il est actuellement en cours d'étude au Canada.





Marc vogue vers Alexandrie,
(mosaïque de la basilique saint Marc à Venise, XIIIe siècle).




On attribue deux épîtres à Pierre, l'inspirateur de Marc, mais la seconde par son contenu, semble dater du IIe siècle.
Le contexte culturel de la première lettre de Pierre, la situe au début des années 60. En effet, aucune allusion aux persécutions de l'état romain n'y est faite : les exactions romaines n'avaient donc pas encore commencé. Elle est dans un grec excellent, ce qui dénote un auteur instruit. Celui-ci est nommé à la fin de l’épître qui précise que Pierre a écrit « par Sylvain » (1 Pi 5, 12). Dans cette épître, Pierre appelle « Marc, son fils » (1 Pierre 5, 13). À la fin de la vie de Pierre, Marc occupe donc une place privilégié auprès de lui. C'est donc à Marc que Pierre a confié ses souvenirs...


Entre 62 et 63, Luc écrit en grec son Évangile, le troisième synoptique, et les Actes des Apôtres. Il écrit pour les païens. Il est grec, donc païen d’origine, et disciple de Paul. Il donne de très anciens témoignages de la vie de Jean le Baptiste, de Zacharie et d'Élisabeth. Est-ce Marie, la femme de Clopas, qui a témoigné de l'Annonciation faite à Marie et de l'enfance du Christ ? « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d'après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, j'ai décidé, moi aussi, après m'être informé exactement de tout depuis les origines, d'en écrire pour toi l'exposé suivi, excellent Théophile, pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçus. » (Luc 1, 1-4). Luc témoigne de deux choses essentielles : premièrement, plusieurs autres personnes ont entrepris ce même travail de rédaction en même temps que lui, secondement il s'est soigneusement renseigné avant d'écrire. Que Luc ne soit pas un témoin direct transparaît dans de petites erreurs qu'il a commises. Ainsi, désigne-t-il Pilate comme procurateur de Judée ; alors qu'il était préfet de Judée. C'est sous Claude, de 41 à 54, que la fonction de préfet fusionnera avec celle de procurateur. Tacite (58-120), Philon d'Alexandrie (12 avant J.-C. - 54 après J.-C.) et Flavius Josèphe (37-100) commentent le même anachronisme, Matthieu également. Mais, ni Marc, ni Jean ne commettent cette erreur.




* : Jésus, p. 323 ; Jean-Christian Petitfils, Librairie Arthème Fayard, 2011.




9. 21. En 64, Pierre est enterré à Rome.
En 58, Pierre arrive à Rome. Il est accompagné de Marc.
Le 18 juillet 64, Rome brûle. La ville est construite en bois et l’incendie fait des ravages. Néron a-t-il trop rapidement décidé du nouvel urbanisme de la ville ? Le peuple commence à murmurer qu'il a fait mettre le feu lui-même à la ville. Néron va donc devoir trouver un bouc émissaire et il désigne les chrétiens. Les chrétiens étaient donc suffisamment nombreux à Rome pour avoir été remarqués et leur comportement était suffisamment atypique pour qu'ils puissent constituer des boucs émissaires vraisemblables. Chasteté et fidélité dans le mariage, honnêteté et mépris de l'argent, sobriété et pondération, responsabilité individuelle et rejet du parasitisme, autant d’aspirations morales qui tranchaient sur celles de leurs concitoyens. De plus, leur refus de tuer était mal compris dans un état perpétuellement en guerre et qui s'enrichissait depuis des siècles par des guerres de conquête. Leur monothéisme strict impliquait le refus de rendre un culte à l'empereur, mais aussi le rejet des jeux du cirque. En effet, les jeux du cirque contrevenaient à deux commandements : celui de ne pas tuer et celui de n'adorer qu'un seul Dieu. Les jeux n'étaient donc pas que de simples distractions – extrêmement populaires quoique cruelles –, ils célébraient également un culte rendu aux dieux. De plus, la conviction chrétienne que tous étaient égaux : esclaves comme hommes libres, femmes comme hommes, romains comme barbares, fragilisait la stabilité sociale de l'empire (dès la fin du premier siècle, les stoïciens préconiseront, eux-aussi, la modération envers les esclaves). Or, les esclaves sont le pivot de la production économique. La mansuétude envers les esclaves fait donc craindre une perte financière. Autant de raisons qui expliquent que les chrétiens soient peu aimés et même méprisés par bon nombre de romains.





Combat de gladiateurs (mosaïque de Pompéi, premier siècle).




Au début du IIe siècle, Tacite (56-118) raconte les circonstances de la persécution des chrétiens : Néron les désigne comme responsables de l’incendie de Rome pour se disculper. « Pour apaiser ces rumeurs, [l'empereur Néron] offrit d'autres coupables et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d'hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient du Christ que le procurateur Ponce Pilate, sous le principat de Tibère, avait livré au supplice. Réprimée sur le moment, cette détestable superstition perçait de nouveau, non seulement en Judée où le mal avait pris naissance, mais encore à Rome où, ce qu'il y a de plus affreux et de plus honteux dans le monde, afflue et trouve une nombreuse clientèle. On commença donc par se saisir de ceux qui confessaient leur foi, puis, sur leurs révélations, d'une multitude d'autres qui furent convaincus, moins du crime d'incendie que de haine contre le genre humain. On ne se contenta pas de les faire périr : on se fit un jeu de les revêtir de peaux de bêtes pour qu'ils fussent déchirés par les dents des chiens ; ou bien ils étaient attachés à des croix, enduits de matières inflammables et, quand le jour avait fui, ils éclairaient les ténèbres comme des torches. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en même temps des jeux du cirque, où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les cœurs s'ouvraient à la compassion, en pensant que ce n'était pas au bien public, mais à la cruauté d'un seul, qu'ils étaient immolés. » (Tacite, Annales, XV, 44). 





Mosaïque des gladiateurs : montrant un homme livré aux fauves, 
(premier siècle, Jamahiriya Museum ; Tripoli, Libye).




Dans des récits du IIe siècle, la Tradition chrétienne raconte que Pierre a été martyrisé avec eux. D'après un texte tardif (l’Évangile de Pierre, daté de 130), il aurait été crucifié la tête en bas. Selon ces écrits de la Tradition chrétienne, Pierre aurait été enterré sur le lieu de son supplice, au pied de la Colline Vaticane.
En 217, Gaïus, un ecclésiastique érudit, signale l’existence d'un monument commémoratif sur la colline vaticane : le Trophée de Saint Pierre. Il écrit alors que ce monument existe depuis un siècle.
Au IVe siècle, l'empereur Constantin fera construite une basilique au dessus du Trophée de Saint Pierre décrit par Gaïus. À cette occasion, il fera rassembler les ossements découverts sous le Trophée et les enveloppera d'un tissu de pourpre et d'or avant de les y replacer.
Au XVe siècle, le pape Jules II fera rebâtir la Basilique Saint Pierre de Rome à la place de celle de Constantin. C'est celle que nous connaissons aujourd'hui. Il préservera la crypte antique sous le bâtiment et fera placer l'autel central juste au dessus du lieu supposé de la tombe de Pierre.


Le 26 juin 1968, le pape Paul VI annonce au monde la découverte des archéologues : les restes de Pierre ont été identifiés ! Le Trophée du début du IIe siècle décrit par Gaïus est toujours en place. C'est sous le Trophée qu'à été découvert un loculus (une simple niche de pierre) plus ancien encore et contenant des ossements humains. Ils sont accompagnés de fragments de tissu antique pourpre et or. Ces ossements sont ceux d'un homme robuste de 60 à 70 ans *. De multiples inscriptions marquent les parois du loculus. Ce sont elles qui vont permettre de le dater (la technique du carbone 14 n'était pas encore utilisée). En 1952, une de ces inscriptions est repérée et déchiffrée par Margherita Guarducci, titulaire de la chaire d’épigraphie et d'Antiquité grecque à l'université de Rome. Au milieu de plusieurs graffitis antiques d'invocations chrétiennes des premiers siècles, se trouve écrit en grec dans un graphisme typique du premier siècle : « Petros eni », « Pierre est ici » *.





Tombe de Pierre, avec l'ouverture du loculus et le mur
couvert de graffitis du premier siècle : « Petros eni », « Pierre est ici ».




Au XIIIe siècle, les Vaudois affirmaient que Pierre n'était jamais venu à Rome. En 1545, Martin Luther en doutait lui-même : « Personne ne sait avec certitude où repose Saint Pierre »...
L'archéologie a parlé. Simon, le pécheur de Galilée, la « Pierre » sur laquelle est construite l’Église, est enterré dans la crypte antique sous la Basilique Saint Pierre à Rome.
Et il y est toujours !




* : Saint Pierre retrouvé. Le martyre, la tombe, les reliques. Margherita Guarducci, éditions Saint-Paul, 1974.




9. 22. L'Évangile selon Saint Jean, le plus historique des Évangiles est écrit entre 64 et 69 au plus tard.


Entre 64 et 65, Jean, toujours installé à Jérusalem, commence la rédaction de son Évangile dans un grec riche de sémitismes.
Le plus ancien fragment conservé jusqu'à nous de l’Évangile de Jean est le papyrus P. Rylands GK. 457, conservé à la John Rylands Library de Manchester. Il a été retrouvé en Égypte et est daté d'avant 120. 





Papyrus P. Rylands GK. 457, recto et verso, daté d'avant 120. 
Ce fragment de l’Évangile de Jean est identique au texte actuel.




Le plus ancien Évangile complet de Jean parvenu jusqu'à nous est le papyrus 66 (collection Bodmer de Genève). Il est daté de la fin du IIe siècle.


Jean est un témoin direct et l'analyse de son Évangile le démontre.
Jérusalem a été remaniée à de multiples reprises, puis finalement détruite en 70. Et Jean ne commet aucune erreur sur sa topographie. Il décrit bien Jérusalem telle qu'elle était pendant les trois années de vie publique du Christ, de 30 à 33.
En effet, de 41 à 44, Hérode Agrippa 1er modifie le tracé de l'enceinte de Jérusalem, le Golgotha se trouve compris dans les nouvelles murailles de la ville, ainsi que le tombeau du Christ à 30 mètres de là. L’Évangile de Jean les situe bien hors de la ville comme ils l'étaient effectivement au moment de la mort du Christ (Jean 19, 20). Dès 44, cette configuration avait changé.





Jérusalem au temps du Christ : Le Temple (pastille rouge). 
Le Golgotha en noir est en dehors des murs contemporains de 
Jésus (marques bleues). L'enceinte d'Agrippa de 44 (pastille verte
modifie l'aspect de la ville (musée de la citadelle de David, Jérusalem).






Autre élément, au XXe siècle, on a retrouvé une maison sacerdotale appartenant à un prêtre contemporain du Christ. Cette maison sacerdotale est entourée d'un mur avec un portail qui donne sur une cour. Une grande pièce de réception s'ouvre sur cette cour. La maison de Hanne, où a été jugé Jésus, a exactement le même plan dans l’Évangile (Jean 18, 12-27). Les datations scientifiques ont prouvé sa destruction par le feu en 70. 





Maison sacerdotale de Jérusalem détruite en 70.




En 70, Jérusalem et le Temple sont totalement détruits par les romains lors de la révolte juive. Ce qui reste de la ville est rasé après la seconde révolte juive de 130. Jérusalem a été alors reconstruite sur le plan romain qu'elle a encore de nos jours, avec un cardo principal et un cardo secondaire. Un temple à Jupiter est construit à la place du Temple juif. Le Golgotha et le tombeau du Christ sont recouverts de plusieurs mètres de terre et disparaissent pour trois siècles. Un temple dédié à Vénus est bâti au dessus au milieu d'une place publique. Dès 134, il ne restait plus rien de visible du rocher en forme de crâne et du tombeau à banquette où fut enterré le Christ, tel que les décrivent les Évangiles. Ce n'est qu'au IVe siècle, précisément en 325, que le tombeau et le Golgotha sont retrouvés par Hélène (247- 330), la mère de l'empereur Constantin. Les Évangiles étaient déjà écrits, témoignant d'une réalité topographique qui avait disparu depuis trois siècles. En 325, Hélène fait creuser sous le temple dédié à Vénus et découvre le Golgotha et à 30 mètres de là, le tombeau creusé dans la falaise avec une banquette à droite, identiques aux descriptions des Évangiles (Mc 16, 5) et en particulier à celle de Jean (Jn 19, 41).
Jean raconte que le Christ a envoyer l'aveugle de naissance se baigner les yeux à la « piscine de Siloé » (Jean 9, 6-7). À la fin du premier siècle, Flavius Josèphe la nomme « fontaine de Siloé ». En 130, cette simple résurgence est totalement transformée par l'empereur Hadrien qui y construit un sanctuaire avec quatre portiques dédié aux Nymphes de Jérusalem. Mais c'est bien cette simple piscine qui est décrite par Jean et non le sanctuaire aux Nymphes.
Dans le siècle qui a suivi la mort du Christ, Jérusalem a donc été totalement détruite puis reconstruite. L’Évangile de Jean décrit la Jérusalem contemporaine de la vie du Christ sans commettre aucune erreur. Il est donc impossible de penser que son Évangile est un écrit tardif du IIe siècle, ou que lui-même n'a pas été un témoin oculaire.




En fait, les circonstances de la rédaction de l’Évangile de Jean ont été racontées par les historiens chrétiens des premiers siècles. Au IIIe siècle, Eusèbe (265-340) explique comment Jean a été poussé à écrire un complément aux trois Évangiles synoptiques par des chrétiens qui voulaient les compléter. « Jean fut prié de transmettre dans son Évangile les épisodes passés sous silence par les évangélistes précédents et les actions faites par le Sauveur durant ce temps, c'est à dire avant l'emprisonnement du Baptiste ». Jean écrit donc après 63, après la rédaction des synoptiques.
Un texte daté de 150, le Canon de Muratori, raconte comment est écrit « le quatrième Évangile, celui de Jean, l'un des disciples. Quand ses condisciples et évêques l'encouragèrent, Jean dit : « Jeûnez avec moi trois jours à partir d'aujourd'hui et ce qui sera révélé à chacun de nous, nous le raconterons. » Cette nuit-là, il fut révélé à André, l'un des apôtres, que tous devaient le corriger, mais que Jean, en son propre nom, devrait tout écrire. [Jean] affirme être non seulement un témoin oculaire et un auditeur, mais aussi celui qui a écrit dans l'ordre toutes les merveilles que fit le Seigneur. ». André a été martyrisé sous Néron (règne 54-68). Encore un indice qui place les débuts de la rédaction de Jean aux cours des années 60.
Seul des quatre évangélistes, Jean évoque le martyr de Pierre, en rapportant un propos du Christ qui annonce qu'on conduira un jour Pierre là où il ne veut pas aller (Jean 21, 19). L’Évangile de Jean a donc été achevé après le martyr de Pierre en 64.
Par ailleurs, Jean non plus ne parle pas de la destruction totale de Jérusalem et du Temple en 70, cela signifie que son Évangile était achevé à cette date.
Jean a donc rédigé son Évangile entre 65 et 69.
Dans une interview donnée à hebdomadaire le Point du 29 novembre 2011, l'historien Jean-Christian Petitfils dit : « Jean se présente comme un témoin oculaire, et il l'est certainement, à la différence des autres évangélistes. Il faut donc lui faire confiance sur le déroulement des faits. Jean l'Évangéliste n'est pas l'un des douze apôtres... Il s'agit d'un prêtre important de Jérusalem, issu de la haute aristocratie sacerdotale. De ce fait, il connaît parfaitement sa ville et la topographie de la Judée. Il a assisté à de nombreux discours de Jésus et peut-être aussi à sa comparution devant Ponce Pilate. Sur ce point, les latinismes qui ont été repérés dans le discours du préfet romain, prononcé en grec, tel que le rapporte Jean, confèrent à son témoignage une incontestable véracité... L'Évangile de Jean est ainsi à la fois le plus mystique et le plus historique, fournissant des détails très précis, par exemple dans le récit des noces de Cana. ». Jean-Christian Petitfils est l'historien auteur du remarquable ouvrage Jésus, édité chez Fayard en 2011. Je ne peux que le remercier de sa contribution involontaire à mon petit travail.


On connaît la fin de la vie de Jean l’Évangéliste par les écrits des Pères de l’Église. Au milieu du IIe siècle, Clément d'Alexandrie raconte que l'Évangéliste a séjourné à Patmos pendant le règne du « tyran » Domitien, qui est mort en 96. Toujours selon Clément d'Alexandrie, c'est à Patmos que Jean aurait rédigé l'Apocalypse.





Saint Jean à Patmos reçoit l’inspiration de l’Apocalypse 
(Les Très riches Heures du Duc de Berry, XVe siècle, domaine de Chantilly).


Finalement, Jean décède à Éphèse en 101. Il a plus de 80 ans. À la fin du second siècle, Irénée raconte sa fin qu'il tient de Polycarpe, évêque de Smyrne, qui connaissait Jean.
Jean a personnellement connu le Christ et l'a suivi de son Baptême jusqu'à la croix. Il met par écrit ses souvenirs entre 64 et 69. Jean affirme dès le Prologue de son Évangile que Le Verbe est Dieu et qu'Il a pris chair en Jésus-Christ.




9. 23. Prédiction ou hasard, les chrétiens fuient Jérusalem en 66, juste avant que le piège romain ne se referme.
Le Temple de Jérusalem est enfin terminé après plus d'un siècle de travaux. Des milliers d'ouvriers juifs se retrouvent au chômage. Le paganisme règne dans les cités dirigées par les successeurs d'Hérode. Pour restaurer leur souveraineté, les Juifs sont toujours tentés par la révolte armée. La misère ambiante va servir de détonateur.
En 66, la population chrétienne quitte précipitamment Jérusalem pour Pella en Arabie.
Jérusalem est la proie des factions juives qui s’entre-tuent au cœur même du Temple. Flavius Josèphe a raconté ces querelles qui se terminent dans le sang. Cela a-t-il servi de signe d’alerte pour les chrétiens prévenus par l’Évangile de Matthieu ? « Lorsque vous verrez l'abomination de la désolation, dont a parlé le Prophète Daniel, installée dans le saint lieu (que le lecteur comprenne !), alors que ceux qui seront en Judée s'enfuient dans les montagnes. » (Mt 24, 15-14). Cette prophétie donnée par le Christ reprend une prophétie de Daniel (Dn 9, 27 ; Dn 11, 31 et Dn 12, 11). Au IVe siècle, Eusèbe de Césarée (mort en 339) raconte que les chefs de la communauté chrétienne auraient été incités à fuir par une révélation spirituelle : « Le Christ leur avait dit d'abandonner Jérusalem et de se transférer ailleurs parce que la ville serait assiégée. »*.
Assez étrangement, on trouve une trace d'un événement surnaturel daté de 66 dans des récits historiques non chrétiens. Flavius Josèphe raconte qu'en 66, lors des rites de la Pentecôte juive qui célèbrent le don de la Loi au Sinaï, les prêtres juifs à l'entrée de la cour intérieure du Temple entendirent un grondement et comme un écho plusieurs fois répétés : « Partons d'ici ! » (La guerre des Juifs, VI ; 299) *. Tacite, un païen, raconte le même phénomène surnaturel entendu par des juifs : « Les portes du sanctuaire s'ouvrirent d'elles-mêmes, et une voix plus forte que la voix humaine annonça que les dieux en sortaient ; en même temps fut entendu un grand mouvement de départ ». (Tacite, Histoire, V, 12, 3).
Est-ce en raison de cet événement particulier ou d'une intuition spirituelle ? Toujours est-il que les chrétiens fuient Jérusalem en 66 et se réfugient à Pella, ville à l'Est du Jourdain*. C'est alors que Jean l’Évangéliste quitte Jérusalem avec ses frères chrétiens. Ils échappent ainsi à la mort qui frappera les rebelles juifs quelques années plus tard.


Cette même année 66, Méhahem, fils de Judas le Galiléen, se rebelle. Il rassemble des groupes de juifs pieux qui souhaitent libérer la terre d'Israël par les armes. Ils seront nommés zélotes ou sicaires dans les écrits de Flavius Josèphe. Méhahem attaque Massada, le nid d'aigle édifié par Hérode le Grand. Il prend la forteresse aux romains et massacre blessés et prisonniers. Puis il se rend à Jérusalem, prétendant être le Messie. Il va rapidement décevoir l'attente du peuple et un complot va le destituer. Il fuit Jérusalem et est exécuté dès la fin 66. Massada, la forteresse inexpugnable, est aux mains des rebelles juifs. La grande révolte juive commence !
Le peuple juif rêve toujours que le Dieu des combats restaure son autonomie politique par les armes. Les chrétiens ont déjà renoncé à cette vision de Dieu. Le Dieu des combats n'est pas Celui du Christ : « Dieu est amour » a résumé Jean (1 Jean 4, 16).


* : Jésus de Nazareth, de l'entrée à Jérusalem à la Résurrection, p. 45, Benoît XVI, édition du Rocher.




9. 24. En 68, le site de Qumrān est détruit ; en 1947 on retrouvera à proximité 870 manuscrits dans 11 grottes.
Qumrān est-il vraiment un site essénien ? Finalement, l'établissement proche des grottes où ont été découverts les manuscrits, serait une entreprise de poterie, installée dans une structure militaire du IIe siècle avant JC (*1).
Les Esséniens sont connus par Flavius Josèphe (Antiquités juives, 13-V-9, 18-I-5 ; Guerres juives, 2-8) et par Philon d'Alexandrie. Leur communauté apparaît au IIe siècle avant J.-C., au moment de la persécution d'Antiochus IV Epiphane. Le Grand Prêtre de Jérusalem, Onias, est alors assassiné par Antiochus. Son successeur, Onias II, fuit au désert avec quelques fidèles. Sa lignée sacerdotale est la seule légitime aux yeux des Esséniens puisqu'elle est supposée remonter à Sadoc, le Grand Prêtre du temps de David. Ils tiennent Hérode pour illégitime et ne fréquentent pas le Temple de Jérusalem.
Les Esséniens vivent séparés du reste du peuple et pratiquent des rituels de purification rigoureux. Or, les bassins, nombreux, retrouvés à Qumran, ne sont pas des bains rituels, mais des bassins de décantation de l'argile. Au premier siècle, les esséniens vivaient dans plusieurs communautés en Juda, en Égypte et en Syrie. Selon Pline l'Ancien, ils avaient des monastères à l'ouest de la mer morte (*2), là où se situe Qumrān. Cependant, rien ne permet de penser que le luxueux établissement de Qumrān soit un monastère essénien, d'autant que des établissements regroupant des cellules monacales ont été retrouvés ailleurs. Autre point, les esséniens abandonnent tous leurs biens et restent célibataires. Or, des textes retrouvés à Qumran parlent de la législation du mariage.
En 68, les romains combattent la révolte juive : ils ravagent la Judée. Qumrān, l'établissement proche de la Mer Morte, aurait alors été détruit. C'est à proximité qu'on retrouvera dans 11 grottes, 870 manuscrits juifs, écrits en hébreu, en grec et en araméen. Cependant, il ne s'agit pas des archives d'une communauté. Ne s'y trouvent ni comptabilité, ni contrat, ni trace de gestion. Il s'agit uniquement de textes de littérature juive, écrits sur les trois siècles précédents notre ère, et qui ont été rangés, stockés, mis à l’abri (?) dans des grottes avant 70. Leur contenu est suffisamment riche et diversifié, pour donner une image de la complexité et de la richesse du judaïsme pré-chrétien.



Une des 11 grottes de Qumrān, 



et un échantillon des amphores protectrices.






Ces parchemins seront découverts par un berger arabe en 1947. Traditionnellement chez les juifs, les textes sacrés, une fois usagés, ne sont pas détruits mais stockés dans un dépôt sacré nommé une gueniza. À Qumrān, les manuscrits ont été placées dans des amphores, au fond de 11 grottes perdues dans le désert. Entre 1947 et 1957, ce sont ainsi 870 rouleaux qui sont retrouvés, plusieurs recopiant le même textes. Les livres qui constitueront plus tard la Bible hébraïque - l’Ancien Testament des chrétiens - y sont tous présents, en plusieurs exemplaires (environ 200 rouleaux sur les 870), identiques aux versions recopiées jusqu'à nos jours par des générations de scribes (*3). On sait donc grâce à Qumrān que l'Ancien Testament n'a pas été modifié, falsifié, par des siècles de copie. Seul le Livre d'Esther manque à Qumrān. D'autres textes de mystique juive (670 sur 870 rouleaux) y ont été également retrouvés : des écrits de sagesse, des livres d'interprétation de la Loi et des Prophètes, des doublons de livres prophétiques, des recueils d'hymnes, des apocalypses, des prophéties annonçant une communauté idéale à venir, la fameuse règle de la Communauté. Ces textes ne sont pas particulièrement hérétiques, mais ils n'ont pas été sélectionnés pour former la Bible. Par exemple, le livre d’Ézéchiel existe en deux versions, mais un seul a été retenu pour intégrer la Bible. C'est dans la seconde moitié du IIe siècle que les Pères de l’Église choisiront, parmi tous les écrits mystiques juifs, les textes devant constituer l’Ancien Testament. Ils ont donc fait un choix. Parmi les textes juifs, certains avaient déjà un statu de Texte saint reconnu avant la naissance de Jésus. Il s'agit de la Loi de Moise (réunie dans le Pentateuque, les 5 premiers livres de la Bible), les livres prophétiques (grands et petits prophètes), et les Psaumes. C'est donc parmi les écrits historiques, et les textes de sagesse, qu'un tri a été fait par les chrétiens, mais également par les juifs, pour continuer la Bible. Cela explique que les juifs aient une Bible - la Bible dite hébraïque - un peu différente de l'Ancien Testament, leur choix ayant été autre.
Les juifs n'ont pas retenu les livres de la Sagesse, de Tobie, de Judith, d'Esdras, de Baruch, des Macchabées et l’Ecclésiastique. Les chrétiens les ont conservé, se servant de la Septante, la Bible hébraïque traduite en grec au IIIe siècle avant JC, comme base de leur choix. Plus tard, les protestants s'en tiendront à la Bible hébraïque, celle choisi par les juifs au Xe siècle de notre ère.
Les manuscrits de la mer morte démontrent que tous les textes choisis par les chrétiens pour constituer leur Bible, existaient depuis au moins le IIIe siècle avant Jésus-Christ. Leur choix de la Septante, leur a permis de conservé les versions les plus anciennes, les plus primitives, les moins remaniées ou réécrites, de la Loi et des Prophètes (*4). Avec surprise, voire une pointe d'humour, on a pu constater que les versions choisis pas les chrétiens étaient celles qui avaient préexisté, alors que les versions des mêmes textes retenues par les juifs, et qui étaient également présentes à Qumrān, sont des réécritures plus récentes. En voulant être fidèles aux origines, les protestants ont donc choisi - sans le vouloir - la version la plus remaniée de l'Ancien Testament : la Bible hébraïque !


* : Qumrān et les Esséniens, l'éclatement d'un dogme, 1* : p. 62 ; 2 * : p. 70 ; 3* p. 46 ; *4 : p. 49 ; André Paul, éd poche 2016.




9. 25. La destruction du Temple d'Hérode en 70.
En quelques années, les romains ont repris le contrôle d'Israël. Seules Jérusalem et la forteresse de Massada résistent encore.
Vespasien devient empereur en 69. Il nomme son fils Titus à la tête de l'armée qui assiège Jérusalem. L'empereur Vespasien souhaite que le Temple soit préservé, mais la défense acharnée des juifs va en décider autrement.
Flavius Josèphe a raconté ce combat dans La guerre des Juifs. Initialement, il participe à la révolte en tant que général d'une des armées juives. Il est battu en 67 par les romains. Après deux ans d'emprisonnement, il accepte en 69 de devenir intermédiaire entre les juifs et les romains. Il devient alors un fidèle serviteur des romains.
Lors du siège de Jérusalem, les romains déboisent sur 18 kilomètres autour de Jérusalem pour fabriquer leurs engins de guerre et leurs fortifications. Au cours de l'été 70, ils repoussent les juifs affamés et pris au piège de Jérusalem vers l’intérieur du Temple.
Le 5 août 70, les sacrifices d'animaux sont interrompus. Le culte rendu à Yahvé par des sacrifices sanglants s’interrompt pour toujours. Il avait commencé 1300 ans plus tôt sur le mont Ébal et il ne sera jamais repris. Les Juifs n'ont pas reconnu Jésus comme Messie ; néanmoins 37 ans après sa mort, ce culte, qui, selon les chrétiens, était devenu inutile, s'interrompt.


Deux éléments majeurs parlent aux chrétiens pour leur dire la légitimité du Peuple Élu, mais aussi celle du Christ, Messie incarné et sauveur du monde.
D'abord, les sacrifices sanglants du Temple disparaissent peu de temps après la mort du Christ. Dieu n'a rien fait, n'a inspiré personne pour qu'ils reprennent. En 536 avant J.-C., la Bible raconte que Yahvé avait suggéré à Cyrus, le roi achéménide, de faire reconstruire le Temple (Esdras 1, 1-11). Après la Résurrection du Christ, Dieu n'a plus rien fait de comparable. Deux tentatives de restauration auront pourtant lieu. La première, en 135, est la tentative juive de Bar Korba, qui sera à nouveau noyée dans le sang par les romains. La seconde, au IVe siècle, est celle de l'empereur romain Julien l'Apostat. Un tremblement de terre détruira ce qu'il avait eu le temps de faire reconstruire du Temple juste avant sa mort *.
Second élément troublant, plus jamais Israël ne reconnaîtra de prophète annonçant le Messie. Les Juifs auront des sages, des spécialistes de la Loi, mais plus jamais de prophètes. Pour les chrétiens, cela devrait être le signe que le Peuple Élu reste guidé par Dieu, même 2000 ans après la venue du Christ. En effet, depuis la naissance du Christ, aucun prophète juif reconnu par le Peuple Élu ne s'est fourvoyé à annoncer le Messie ! La période prophétique des juifs est close ! En fait, seuls les prophètes de l’Ancien Testament annoncent le Messie. Les juifs attendent donc la Venue du Messie ; … et les chrétiens attendent son Retour. Leur attente est donc la même et prendra fin le même jour (les chrétiens pensent que ce sera à la fin des temps). Selon les musulmans, le Christ doit également revenir à la fin des Temps selon la suggestion de ce verset : « [Jésus, fils de Marie] sera un signe au sujet de l’Heure [dernière] » (S. 43, 61). Les exégètes musulmans extrapoleront donc sur ce verset pour reprendre la conviction chrétienne du retour du Christ à la fin des Temps. Remarquons, que Mohamed n'est prophète, ni pour les juifs, ni pour les chrétiens, mais seulement pour les musulmans.
Au cours de l’été 70, Jérusalem est incendiée, la ville est totalement détruite et la campagne dévastée à 18 km alentour. Les archéologues retrouveront les traces des destructions massives dans tous les quartiers de Jérusalem. Le Temple est finalement lui-aussi incendié. Seules trois tours restent debout, ainsi que le mur ouest de soutènement qui est devenu « le mur des lamentations », le Kotel, si cher aux cœurs des juifs. Il ne reste rien, ni de Jérusalem, ni de ses habitants. Lors du siège, les Juifs sont morts de faim ou les armes à la main. Les survivants sont réduits en esclavage. Les romains massacrent 1 100 000 juifs, selon Flavius Josèphe (La guerre des juifs, VI, 420), 600 000 selon Tacite (Tacite, Histoire, V, 12, 6).





Destruction de Jérusalem : les juifs portent la menorah hors du Temple 
(Arc de triomphe de Titus à Rome, Ier siècle après J.-C.).




Ni les Évangiles, ni les Actes des Apôtres, ni les Épîtres ne font la moindre allusion à la destruction du Temple... Ils étaient déjà écrits.
À Rome, les romains organisent un triomphe à Titus. Les survivants juifs défilent dans les rues avant d'être exécutés lors de jeux du cirque. L'arc de Triomphe de Titus est alors érigé près du forum à Rome. Il y est toujours. On peut admirer les bas-reliefs qui racontent le pillage du Temple. On voit la menorah (le chandelier à sept branches) portée par des prisonniers juifs. Le nom de « menorah » provient d'un nom de plante, Moriah, en araméen. Il s'agit également du nom du Mont du Temple (2 Ch. 3, 1) et de celui du lieu du sacrifice d'Isaac (Genèse 22, 2)... Au travers de ses symboles, c'est toute la foi du peuple juif qui est détruite, ainsi que Jérusalem et ses habitants.


En 73, la forteresse de Massada est reprise par les romains. La grande révolte juive s'achève là où elle avait commencé, à Massada. Nid d'aigle inexpugnable assiégé par les romains au milieu d'un pays ravagé, elle a résisté encore trois ans après la chute de Jérusalem. Les rampes de terre construites par les romains pour investir Massada sont toujours visibles de nos jours. Plutôt que de se rendre, les derniers résistants se suicident. Seule une vieille femme et cinq enfants survivent cachés dans un égout. De nos jours, Massada reste le symbole de la persévérance et du sens du sacrifice d’Israël. C'est devenu un mythe fondateur de l'état moderne d'Israël. 





La forteresse de Massada, avec visible à droite une rampe construite par les romains.







Rouleau de la Torah, (XIIe siècle ; université de Bologne).




La seconde Thora aurait été révélée oralement à Moïse. Il l'aurait communiquée à ses successeurs, à Josué, aux prophètes, qui à leur tour l'aurait transmise aux hommes de la grande assemblée qui dirigeait le peuple au moment du retour de Babylone. Il existe donc deux Thoras : une Thora écrite, connue ; et une Thora orale, cachée, qui est à découvrir par l’étude. Quand un rabbin fait une découverte par l'étude de la Thora écrite, il s'agit d'une mise en lumière de cette révélation cachée, le Thora orale, connue de Moïse. En effet, Moïse, détenteur de la Thora cachée, est le parfait modèle pour les Juifs : il est « Moshe Rabeinû », « Moïse notre Maître »*. En fait, la Thora orale est un absolu … que suivent les anges, mais également Dieu pour établir ses jugements au ciel.
Pour les juifs, la Thora parfaite n'est pas celle que l'on trouve dans les cinq premiers livres de la Bible, le Pentateuque : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome. La Thora parfaite est orale et s'enrichit à chaque génération. La croyance en ces deux Thoras résulte d'un glissement de raisonnement intéressant : il ne s'agit pas de redécouvrir un texte qui existerait depuis toujours auprès de Dieu et serait défini par avance. Il s'agit pour les juifs, d'enrichir une révélation toujours en devenir. Dieu, Lui-même, accepterait de se soumettre à cette loi nouvellement découverte. Un célèbre passage du Talmud fait ainsi parler Yahvé : « Mes enfants m'ont vaincu, mes enfants m'ont vaincu ! »*. Dieu se dit donc prêt à obéir à la Loi élaborée par ses enfants ! La vérité du judaïsme n'est donc pas un absolu éternel et déjà défini, son contenu reste en perpétuelle élaboration.
Comme pour les chrétiens, pour qui la Vérité est ouverte sur la personne du Christ, la vérité des juifs n'est donc pas limitée à un texte au contenu fixé.




* : Encyclopédie des religions, Tome I, p 296, Bayard éditions.




9. 27. Entre -200 et 200, le judaïsme entre persécution et apostolat.
En Égypte, avant l'ère chrétienne, la dynastie grecque des Ptolémée a permis aux Juifs de ne pas rendre de culte à Pharaon. Souvent enrichie par les métiers des armes et le don de propriété terrienne en fin de carrière, la minorité juive a prospéré. Jalousie plutôt qu’antisémitisme racial, les premières critiques reprochant aux juifs leur origine étrangère apparaissent sous Ptolémée IV Philopator, 200 ans avant J.-C..
Après la conquête romaine (en 63 avant J.-C.), les juifs gardent le droit de ne pas sacrifier aux dieux. Les romains ont besoin de cette élite hellénisée et l’exempte d'impôts. Cela cristallise les jalousies. À Alexandrie en 38 (après J.-C.), un notable païen, Isidôros, soulève le peuple. Les juifs sont brûlés vifs au cours de la révolte populaire déclenchée par Isidôros. Philon, le savant juif d'Alexandrie, va à Rome pour défendre ses frères. Il n'est pas reçu par l'empereur Caligula et, à la mort de celui-ci en 41, les juifs d'Alexandrie se vengent en massacrant la population alexandrine. L’empereur Claude, le successeur de Caligula, fait exécuter Isidôros et écrit aux juifs d'Alexandrie : « Je vous dirai donc simplement que, si vous ne mettez pas fin à ces détestables fureurs mutuelles, je serai forcé de vous montrer de quoi est capable un prince bienveillant quand il est pris d'une juste colère. » (Claude, Lettre aux Alexandrins). L'empereur Claude rétablit la paix, mais les antagonistes religieux persistent.


Entre 49 et 50, les juifs se rebellent à Rome et ils en sont chassés par Claude.
En 66, nouvelle révolte des juifs d'Alexandrie : ils sont massacrés (Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, II, 490-493). La même année débute la révolte juive en Terre Sainte. Le Temple de Jérusalem est détruit et la population juive de Jérusalem disparaît en 70.
Les juifs d’Égypte se soulèvent à nouveau en 115. Ils luttent jusqu'à leur extermination totale en 117. Eusèbe de Césarée (265-339), un historien chrétien, racontera leur révolte. Des ostraca retrouvés en 1930 à Edfou, montrent la chute rapide des revenus fiscaux versés par la population juive d’Égypte à partir de 117. Depuis la destruction du Temple, Vespasien avait converti l’impôt annuel, versé par chaque homme juif au Temple, en un impôt versé au temple de Jupiter Capitolin. Ni l' « Obole au Temple » (Luc 21, 1 ; Marc 21, 41), ni les « didrachmes annuels » (Mat 17, 24-27) n'étaient plus perçus. La comptabilité de l'impôt versé au temple de Jupiter Capitolin permet donc de dénombrer la population. Les ostraca d'Edfou et ceux de la communauté juive agricole de Karanis, dans le Fayoum, prouvent que moins d'un juif sur mille a survécu en Égypte après les massacres de 117 : il s'agit d'une extermination totale (article de J. Mélèze-Modrzejewski, professeur d'histoire ancienne de l’université de Paris I).
L'empereur Hadrien règne de 117 à 138. En 130, l'empereur Hadrien reconstruit Jérusalem sous le nom de « Ælia Capitolina ». Le nom de Jérusalem disparaît. Son souvenir persiste dans la Bible mais le Coran l'ignore : Jérusalem n'est jamais citée dans le Coran, ni sous son nom de Jérusalem ni sous son nom d'Ælia. Un temple dédié à Jupiter remplace le Temple de Jérusalem. Un temple dédié à Vénus est construit au dessus du Golgotha et du tombeau du Christ.
Entre 132 et 135, une derrière révolte juive est dirigée par Bar Korba. Il se rebelle contre le blasphème des romains qui ont construit un temple dédié à Jupiter sur les ruines du Temple juif. Bar Korba reprend la ville de Jérusalem et réussit à restaurer les sacrifices sanglants pendant quelques mois. Mais sa révolte échoue. En 135, les juifs sont chassés définitivement de Jérusalem et aussi de la Judée. La diaspora juive commence... Pendant les 2000 années suivantes, les juifs espéreront sans se lasser leur retour sur leur Terre promise.


Malgré ses difficultés, le judaïsme s'est néanmoins répandu pendant les deux premiers siècles de l'occupation romaine. Même au sein des élites romaines, certains se sont convertis au judaïsme, ce qui a déplu aux empereurs. L'explication de ces conversions se trouve sans doute dans le contenu mystique de la foi juive qui répond aux questions existentielles. Elle est de plus dépourvue des mythes invraisemblables des polythéismes romain et grec. Pour lutter contre ces conversions, Hadrien fait interdire la circoncision dans tout l'empire. En fait, la circoncision n'était pas une pratique identifiée à une religion mais bien davantage à une région. Elle était pratiquée dans tout le Moyen-Orient, du territoire d'Israël jusqu'à l’Égypte où les prêtres du panthéon égyptien devaient s'y soumettre, en passant par l'Arabie où les païens arabes étaient circoncis. Or, les romains réunissent dans la même détestation circoncision et castration qu'ils considéraient comme équivalentes (Origène, contre Celse, II, 13).





Circoncision dans la tombe d'Ankhomahor (Saqqarah, 2500 avant J.-C.).




En 138, l'empereur Antonin le Pieux (138-161) permet à nouveau aux juifs de circoncire leurs enfants nouveau-nés ; seuls les convertis au judaïsme adultes restent interdits de circoncision.




9. 28. Vers 170, Canon de Muratori et apparition du mot Trinité.
Le Nouveau Testament est le fruit du travail de plusieurs auteurs et leurs motivations sont diverses : raconter l'histoire du Christ, aider les communautés chrétiennes naissantes, prévenir des temps derniers... De multiples auteurs ont pris la plume. Réaliser un tri dans tous ces écrits est rapidement devenu une nécessite pour conserver un contenu cohérent à la révélation chrétienne.
Entre 150 et 180, un texte grec est rédigé par des auteurs inconnus. Il sera nommé Canon de Muratori, du nom de l'italien qui a imprimé le manuscrit antique au XVIIIe siècle. Ce texte antique établit la liste de tous les textes retenus pour constituer le Nouveau Testament : les quatre Évangiles, les Actes des Apôtres de Luc, les épîtres de Paul, de Pierre, de Jacques, de Jean, de Jude, et l'Apocalypse de Jean.
En 180, l'évêque de Lyon Irénée retient la même liste. Ces textes forment le Nouveau Testament que nous connaissons aujourd'hui. L'ancien Testament, on l'a vu, a été défini en sélectionnant des Textes juifs déjà considérés comme orthodoxes bien avant Jésus.
Certains Évangiles sont d’emblée signalés comme apocryphes, c'est à dire rejetés, par le Canon de Muratori : les Évangiles d’André, de Thomas, de Pierre, de Pilate, le Proto Évangile de Jacques, ou l'Évangile de Judas... Sans doute ne contiennent-il pas que des erreurs, ils n'ont cependant pas été considérés comme suffisamment rigoureux. C'est par eux que nous connaissons le nom des parents de Marie et des détails de la mort de Pierre. En fait, on leur reproche plusieurs choses : soit d'avoir été écrits trop tardivement, au IIe siècle, pour prétendre à la fiabilité, soit d'être en contradiction avec les textes du premier siècle, soit de contenir des récits fantastiques. Le dernier chapitre de l'Évangile de Marc (à partir de Marc 16, 9) entre dans cette catégorie : saisir des serpents à mains nues ne fait pas partie de l'orthodoxie chrétienne. D'ailleurs, jusqu’au Ve siècle, ce passage de Marc n'avait pas été retenu.
Les textes du Nouveau Testament, comme ceux de l'Ancien Testament, ont été écrits par des hommes. Les chrétiens l'ont toujours su. Le Christ n'a rien écrit : Verbe de Dieu, il a parlé et il a agi. Il a ensuite confié à ses Apôtres le soin de transmettre fidèlement son message. Il était donc du devoir de leurs successeurs de réaliser un tri parmi les multiples textes qui existaient, afin de présenter et de préserver la vérité du Christ. De plus, au cœur même des textes retenus, d'autres paroles du Christ, d'autres événements de sa vie auraient pu être rapportés et avec un autre vocabulaire. Jean évoque ce choix éditorialiste à la fin de son Évangile (Jean 21, 25). Le Christ ne peut donc pas être limité à ce qu'en racontent les Évangiles, il est bien au-delà. Il est « la Vérité » des chrétiens. Néanmoins, Vatican II l'affirme : « Les livres de l’Écriture enseignent nettement, fidèlement et sans erreur la vérité telle que Dieu, en vue de notre salut, a voulu qu'elle fût consignée dans les Saintes Écritures. » (Constitution Dei Verbum de Vatican II, 3, 11). Le contenu de la Bible, tel qu'il est défini au IIe siècle, présente la vérité de Dieu, celle qui permet accéder au salut : telle est la conviction de l’Église.


Au même moment, en 180, apparaît pour la première fois par écrit le mot grec de Τριας/Trias pour décrire le Dieu chrétien. On trouve cette appellation de Τριας/Trias sous la plume de Théophile, évêque d'Antioche du IIe siècle (A Autolycus, II, 15). Théophile précise qu'il n'a pas inventé le mot Τριας. D'autres ont donc déjà appelé Dieu ainsi. Puis le mot Τριας/Trias est traduit en latin par Trinitas sous la plume d'Hippolyte de Rome (170-235) (Contre Noët, 14). On le retrouve chez Tertullien (155-220) (Contre Praxeas). « Trinitas » deviendra « Trinité » en français. 





Trinité peinte par le moine orthodoxe Andréi Roublev au XIVe siècle.
Trois hommes également jeunes interagissent, centrés sur la table qui représente la terre.


Les Évangiles ont ceci de particulier qu'ils ne nomment pas la Trinité. Le Christ parle de son « Abbā » et de l'Esprit mais jamais il ne nomme Dieu. Mais si le Christ ne nomme pas Dieu, il L'a en revanche donné à voir lors de son baptême par Jean le Baptiste (Mt 3, 13-17 ; Mc 1, 1-8 ; Lc 3, 21-22). Par ailleurs, Jésus cite chacune des Personnes de la Trinité comme Trois Entités distinctes : Son Père (Jn 15, 9), Lui-même, le Fils (Mt 11, 25-27 ; Lc 10, 21-22) et l'Esprit (Jn 14, 26 ; Jn 15, 26). Et Jésus le fait tout en affirmant l'unicité absolue de Dieu (Mt 22, 34-40 ; Lc 10, 25-28, Mc 12, 28-33). Il affirme également sa parfaite union avec le Père : « Moi et le Père, nous sommes Un » (Jn 10, 30). Le Christ a donc révélé le Dieu unique-Trinité, mais il ne Lui a pas donné Son nom.


Or, Dieu ne ressemble pas à un homme et Il n'a aucune raison de ressembler à un homme. Que Dieu choisisse de créer l'homme et la femme à son image (Genèse 1, 27) ne signifie pas que Dieu ressemble aux hommes. En fait, cela signifie l'inverse : cela signale que Dieu aspire à nous attirer vers Sa divinité. En effet, Dieu a des capacités dont aucun homme ne peut se prévaloir : aucun homme ne saurait être apte à la création de l'univers. Dieu n'est donc pas un homme, mais après avoir créé l'homme à Son image, Il choisit de se faire homme, ce qui est tout à fait différent. Que Dieu choisisse de s'incarner dans un corps d'homme en Jésus-Christ est l'expression de sa souveraine liberté et la manifestation de son amour. Mais cela ne retire rien à Sa Nature divine qui n'est en rien humaine. Dieu est Le Tout Autre.


Dieu est Immuable. C'est à dire qu'Il ne change jamais. Quand le Père affirme, lors du baptême de Jésus-Christ « Tu es mon fils ; moi, aujourd'hui je t'ai engendré » (Lc 3, 22), Il nous apprend l'état permanent de Dieu : Le Père engendre le Fils en permanence. Pour parler un langage humain et donner une image compréhensible du Dieu des chrétiens, peut-on comparer la Trinité à un cœur qui palpite ? Il se contracte et se dilate. Dieu se dilate : Le Père engendre le Fils. Dieu se contracte : L’Esprit-Saint réunit Père et Fils et irrigue l'humanité. Voilà l’état permanent de la Trinité, l'Être même du Dieu unique : un cœur qui palpite. Le nom de Trinité n'est que la description humaine de ce mouvement interne à Dieu : Dieu expire et inspire. Dieu est Amour : Père, Fils et Esprit, Trois Êtres de même âge qui interagissent entre Eux, éternellement jeunes dans leur immuabilité sans commencement. Dieu n'est pas un être humain et Il n'a rien d'un être humain ... Mais si Dieu choisit de se faire homme en Jésus-Christ, Lui qui est Le Tout Autre, pourquoi le Lui reprocher ? Comment le Lui interdire?


Dieu est Unique et Trois Personnes divines vivent en Lui - Jésus-Christ nous l'a enseigné - Chacune étant individuellement Dieu et ensemble étant Dieu, Chacune aspirant à entrer en communication avec nous. Les chrétiens l'ont compris depuis la Résurrection du Christ et ils Lui donnent enfin un nom au IIe siècle : La Trinité.


Le fait que le nom de « Trinité » ne soit pas dans les Évangiles, prouve une fois de plus, s'il était nécessaire, que leur rédaction était achevée bien avant que ce nom ne soit inventé, quelques années avant l'an 180 … Néanmoins, les Évangiles nous avait déjà appris que Le Verbe vient de Dieu, que le Verbe est Dieu, qu'Il s'est fait chair par l'Esprit-Saint en Jésus et qu'il a habité parmi nous (Prologue de l'Évangile de Saint Jean).




9. 29. Le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone : la Vérité naît du doute.
L'enseignement oral des rabbins va peu à peu être mis par écrit : Rabbi Akiva ben Yosseph (mort en 135) en sera le rédacteur le plus emblématique. Suite aux révoltes juives d’Égypte et de Terre Sainte, le centre de gravité de la communauté juive se déplace. Un centre intellectuel se trouve toujours à Yavné en Galilée, où est élaboré le Talmud dit de Jérusalem. Mais le plus important travail de recherche et de mise par écrit va se passer en dehors de l'empire romain.





Mosaïque de la synagogue de Beth Alpha construite en Terre Sainte au Ve siècle.
La Terre Sainte est restée un foyer du judaïsme, malgré la diaspora imposée par les romains.




C'est maintenant dans l'empire rival de Rome que la communauté juive va se développer. En effet, la Perse des Parthes a choisi d'accueillir et de protéger les juifs qui ont été persécutés par leurs ennemis, les romains. La communauté juive va donc s’installer à Babylone et élaborer, dans de multiples écoles, le corpus impressionnant du Talmud dit de Babylone. La Parole de Dieu n'est pas figée dans la Lettre d'un texte, selon la mystique juive, on la recherche par l'interprétation orale, l'actualisation des Écritures saintes. La bibliothèque de Qumrān a démontré que ce travail d'actualisation et d'interprétation existait bien avant le christianisme.


L'étude de la Thora et du Talmud nécessite une discussion avec un contradicteur. Le doute est nécessaire à la recherche de la vérité, car c'est de l'opposition que naît la vérité : telle est la conception du judaïsme rabbinique. La recherche de la vérité est un acte saint qui sanctifie la totalité du Peuple Élu. Les spécialistes de la Thora vont être considérés dans les siècles à venir, comme supérieurs aux Prophètes. L'ère prophétique du judaïsme est bien close. Par sa connaissance parfaite de la Thora, le rabbin devient lui-même une Thora vivante. De nos jours encore, les hommes juifs les plus pieux passent les 30 premières années de leur vie à étudier la Thora. Le Messie est toujours attendu, certes, mais il prendra la figure d'un rabbin, d'un spécialiste de la Thora. Au cours des siècles, des écoles rabbiniques imagineront à tour de rôle que leur maître est le Messie attendu,... avant de revenir sur leur position. De nos jours, les juifs attendent toujours le Messie...
De la mise par écrit de ces inlassables travaux de recherche naît le Talmud de Babylone. Puis de l'étude du Talmud, à partir de 300, le Midrash s'élabore dans une recherche toujours recommencée. Le Midrash contient d'une part, la Halakha, la norme légale définissant toutes les activités humaines et religieuses réparties en six grandes sections et, d'autre part, des commentaires de l'histoire du Peuple Élu rédigés sous forme d'homélies. Le Midrash continuera à être élaboré au fil des siècles. La mystique juive s'approfondit. Par exemple, on y trouve exprimé que « celui qui sauve une âme sauve le monde entier » (Traité Sanhedrin, chapitre 5, Mishna 5). Cette maxime sera citée dans le Coran comme un précepte donné aux juifs, même s'il est précisé que les nécessités du Talion ou la gestion des « désordres », permettent toujours de tuer : « Nous avons prescrit sur les enfants d'Israël que quiconque tuerait une personne, - à moins qu'en échange d'une autre ou à cause d'un désordre commis- … c'est comme s'il avait tué l'humanité entière. » (S. 5, 32).


L'empire Perse est adepte du zoroastrisme. Un million de juifs y vivent au IIe siècle.
Mais, la chute des Parthes fragilise la communauté juive. En 224, la dynastie des Sassanides prend le pouvoir en Perse.






Drachme d'argent à l'effigie de Kavad Ier, frappée à Bishapur. Les Sassanides ont effectivement frappé des drachmes d'argent
qui auront toujours cours lors de la vie de Mohamed, d'où l'anachronisme de l'auteur du Coran au sujet de la vente du 
 patriarche Joseph, au XVIIIe siècle avant J.-C. :